‹ L'enfant perdu et retrouvé, ou, Pierre CholetChapitre 8 sur 19 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Rencontre (Titn ours.

Après quatre jours de repos, étant un peu remis, nous résolûmes de

continuer notre route, tant bien que mal. Nous pouvions à peine marcher.

Toussaint me disait : " La tête me tourne, je ne suis pas capable d'aller plus loin." Je l'interrompis en m'écriant :

" Vois donc cette grande bête qui vient à nous." C'était un ours. Tout près, se trouvait une grosse roche, nous y courûmes. Je matai le fusil le long du caillou, Toussaint mit le pied sur le bout du canon, je l'aidai de mes deux mains, il parvint à se hisser au sommet de la pierre. Il me tendit le bras, et me tira à lui. Nous n'eûmes que le temps de saisir notre fusil, déjà la bête avait les deux pattes de devant sur les flancs du caillou, nous dévorant de ses yeux étincelants, grognant, la gueule béante. Nous nous regardions, essouPés, abasourdis, comme pétrifiés.

A la fin, Toussaint coucha la bête en joue, et lui passa une balle à travers la mâchoire et l'épaule ; elle tomba en poussant un cri amer. Je pris le fusil, et lui en déchargeai un second coup dans le cœur ;

elle était morte. Vite nous descendons. De peler un morceau de la hanche, d'en tailler une grillade, de manger cette chaire crue et sanglante, ce fut l'affaire d'un moment : nous fîmes un véritable régal ; jamais, de notre vie, nous n'avions si bien savouré un repas.

Toussaint me dit : " Si le bon Dieu nous envoyait souvent comme cela de la viande fraîche, nous pourrions espérer d'arriver au terme de notre voyage. — Oui, lui dis-je. Remercions-le de ses bienfaits, si nous voulons qu'il nous les renouvelle." Nous tombâmes à genoux, et, chapeau bas, sous le beau soleil qui nous éclairait et nous réchauffait, le cœur plein de joie et de reconnaissance, nous récitâmes toutes nos prières à haute voix. Il me semblait que la nature entière se réjouissait et priait avec nous. Dans le besoin, dans le péril, l'homme comprend bien mieux comme il dépend de son créateur !

En route pour la mer.

Nous passâmes deux jours près du garde- manger que le bon Dieu avait mis sur notre chemin ; nos forces se refirent quelque peu. L'ours commençait à sentir. Je dis à mon compagnon : " Coupons-en chacun un morceau, et partons- Si tu veux, nous allons tâcher de gagner la mer, le vaisseau doit être loin maintenant, il n'aura pas retardé aussi longtemps son départ pour sept hommes de notre valeur. Peut-être n'a-t-il pas laissé aux habitations la commission de nous arrêter ; dans tous les cas, mourir pour mourir, il vaut mieux rendre son dernier soupir parmi les hommes que parmi les bêtes. Qu'en dis-tu, mon frère ? — Mon frère, je suis de ton avis."

Nous reprenons notre route d'un pas ferme, nous n'avions pas marché avec autant d'aplomb depuis notre départ. Che-

min faisant, nous nous entretenions du plaisir de revoir nos parents. Cependant, une pensée triste revenait souvent assombrir les espérances de Toussaint. "Hélas ! disait-il, notre père et notre mère sont peut-être morts, et bientôt, nous-mêmes, nous aurons le même sort. — Espérons toujours, répondis-je. Voici vingt-cinq ans, à peu près, que nous avons été volés, nos parents ne seraient pas aujourd'hui hors d'âge. Dans tous les cas, il doit nous rester encore des frères et des sœurs ; nous finirons bien par retrouver quelque membre de notre famille. — Je le souhaite, je le désire, je doute ; quelque chose me dit que je dois laisser mes os sur cette terre inhospitalière. " C'était là son refrain de chaque jour.

Nous marchions depuis cinq grandes semaines, et nous ne rencontrions pas la mer. Le ciel était sombre et couvert, le soleil ne montrait sa face que de loin en loin. Il était évident que nous étions écartés. De temps en temps, nous tuions quelque perdrix, ou quelque autre oiseau

plus ou moins succulent ; mais, depuis quinze jours, la viande faisait complètement défaut. Nos forces étaient bien tombées. Toussaint me dit : " Il nous faut camper ici, et nous reposer quelques jours, je ne puis me traîner plus loin. " Nous nous trouvions sur les bords d'un lac, qui peut avoir trois lieues de long sur une lieue et demie de large ; d'un côté s'étend an flatte (i) d'environ trois milles, borné par une haute montagne. " Allons coucher, dit Toussaint, au pied de cette hauteur. " Nous préférions, pour passer la nuit, les lieux élevés aux pays plats ; nous y trouvions plus facilement des cavernes, des excavations, ou des pierres propres à nous bâtir un abri ; généralement nous y rencontrions, descendant des sommets, an filet d'eau, sur les bords duquel nous établissions notre campement.

Arrivé au milieu du flatte, Toussaint,

(1) Flatte, les Canadiens ont sans doute pris ce mot de l'anglais flat, plat ; cependant, il est plus français qu'on ne pense. L'Académie a conservé flalir, battre les flans des monnaies sur l'enclume, c'est-à-dire les aplatir ; et Jiatair, i\Q& marteau pour battre les flans.

épuisé, se jette par terre en me disant: " Je me meurs de faim. " Nous n'avions pas trouvé de fruitage depuis le matin. Je me mis à genoux, j otai mon chapeau, et j e récitai cette prière qui nous avait réconfortés si souvent : " Souvenez-vous, ô très pieuse Vierge Marie, qu'on n'a jamais ouï dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre secours et demandé vos suffrages, ait été abandonné. Animé d'une pareille confiance, ô Vierge des vierges, je recours à vous, et gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. O Mère du Verbe, ne méprisez pas mes prières ; mais écoutez-les favorablement, et daignez les exaucer. "

A peine avais-je fini cette prière, que je fis quelques pas, et trouvai des atacas en quantité. J'appelai mon frère, il mangeait à deux mains, il dévorait. Après que nous fûmes rassasiés, nous nous dîmes l'un à l'autre : " Remercions la Sainte Vierge. " Ce que nous fîmes de tout notre cœur.

Un quart d'heure après, nous étions au pied de la montagne, bâtissant notre maison pour la nuit. Nous n'avions pu trouver d'eau dans le voisinage. Le travail avançait lentement, nous avions la jambe molle et les bras paresseux, nous enfoncions péniblement dans une épaisse couche de mousse grésillante, dont le sol était couvert ; Toussaint, surtout, était plus souvent assis que debout, jamais je ne l'avais vu si complètement abattu. La nuit se présentait menaçante, le firmament était chargé de nuages, et mon cœur l'était d'inquiétudes.

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