XII
Au grand portage de la Lièvre.
Trois semaines plus tard, dans le temps le plus rigoureux de l'hiver, vers la fin de janvier, j'arrivais au grand portage de k Lièvre, après bien des pas et des fatigues. La nuit enveloppait la forêt de ses ombres; j'apercevais, par intervalles, à travers les flocons de neige tombante, les lumières de lhôtel; puis une rafale de poudreries me replongeait dans l'obscurité. J’entendais partir de la maison, comme des cris d'hommes qui se querellent et se disputent. J’entrai, sept ou huit voyageurs, qui trainquaient à la barre, se turent soudain, et fixèrent sur moi leurs regards effrontés. Je tremblais comme une feuille. Un grand gaillard de six pieds, les épaules carrées et larges, s'avance et me dit d'un ton hautain:
“ Qu'est-ce que vous voulez ?—Ÿ a-t-il ici un nommé M. Marin. —Oui, c’est moi,
et je n’ai jamais eu peur d’un homme.” Je compris qu'ils avaient tous la tête chaude.
“Moi aussi, continuai-je, je m'appelle Marin, jai été volé à l’âge de cinq ans, et je cherche mes parents.—Vous ne les trouverez pas ici. Ah! c’est que, voyezvous, vous n'êtes pas le premier qui essayez à me conter des histoires comme ça, pour se faire coucher et nourrir. Quand un homme me demande la charité pour l'amour de Dieu, je la lui donne ; quand il use de détours pour me tromper, sans cérémonies, je le mets à la porte. Mon ami, vous savez par où vous êtes entré, sortez par là. — Monsieur,
veuillez considérer que personne ne peut
résister dehors par un pareil temps.—
Sortez, vous dis-je, sortez.” Je ne bou-
geais pas. Il s'élance sur moi, me met
une main sur le chignon du cou et l’autre
dans le bas des reins, et, assaisonnant son
geste d'un bon coup de pied, il m'envoya
voler au bas de la galerie, comme une
mitaine. Je restai quelques minutes sur 1e flanc, tout abasourdi, sans pouvoir me
relever. Je les entendais, en dedans, rire, crier, jurer et se chamailler. Grand Dieu, quel destin que le mien!
Je repris, harassé, le chemin du bois.
Trois lieues me séparaient de la plus proche habitation. J'avais peur des loups ; il me semblait à tout moment voir briller au fond des taillis des yeux de feu.
J'écoutais tremblant ; je n'entendais que le sifflement du vent dans la tête des grands arbres, et, de temps en temps, l'échos affaibli des cris et des blasphèmes qui s’échappaient de l'hôtel. Découragé, effrayé, les cheveux droits sur la tête, je tombai à genoux dans la neige, et je fis ma prière. ‘“ Mon Dieu, mon Dieu, disaisje, ne m'abandonnez pas, car je vais mourir seul dans cette forêt; et même les passants ne trouveront pas mon corps enseveli sous des monceaux de neige.”
À peine m'étais-je traîné la distance de trois milles, que j'entendis approcher du bruit par derrière moi. Je tressaillis, et, les oreilles au guet, m'arrêtai tout court. Bientôt je distinguai le son clair et
argentin des clochettes; un homme en voiture me rejoignit. Je lui demandai s’il voulait m'emmener un petit bout. “ C'est bien, dit-il, embarquez.” Environ six arpents plus loin, le chemin descendait sur la rivière. Sans nous en douter, allant au grand trot, nous nous jetâmes tête baissée dans un trou d’eau ; le courant avait mangé la glace par en dessous ; il ne restait plus à la surface que la couche de neige. Cheval et voiture enfilèrent dans l'abîme, pour ne plus reparaître ; l'homme et moi nous nous débattions au milieu des glaçons brisés. L'eau était froide, cependant pas autant qu'on pouvait se l'imagirier; mais les doigts me gelaient, en se cramponnant aux épaves flottantes. Enfin, après maints efforts, je parvins à me hisser sur le pont solide ; et saisissant mon compagnon par la chevelure, je le halai après moi;il était temps, les forces lui manquaient et il allait sombrer.
Sur ces entrefaites, ncûs entendîmes venir une autre voiture. Je courus à sa rencontre, en criant : “ ne passez pas ici,
144 L'ENFANT PERLU
fous venons de noyer notre bête.” Le nouvel arrivé avait un attelage double.
Nous dételâmes les deux chevaux ; et, par un long circuit, nous les passèmes.
l'endroit dangereux, un par un, les tenant par la bride ; puis nous traînâmes la voiture à bras. Pendant ce temps-là, l'homme qui avait perdu son cheval, se lamentait, courait ça et là, se prenait aux cheveux, voulait se jeter à l'eau. “ Venez-vous-en avec nous, lui dit l'homme aux deux chevaux, c’est inutile de chercher plus longtemps ; le courant a tout <mporté, et ne rendra rien. Sans doute le malheur est grand, mais après tout,
vous devez vous estimer heureux d’avoir sauvé votre vie ”
Nous marchâmes le reste de la nuit.
J'étais gelé. De temps en temps nous courrions derrière la voiture pour nous:
réchauffer ; mais nos habits glacés, raides comme des bardeaux, nous étaient, pour trottiner, d'un grand embarras. À six heures du matin, nous entrions dans le village de Buckingham. Je remerciai
notre cocher de m'avoir emmené: l'autre me remercia de l'avoir tiré de la rivière :
tous deux me souhaitèrent bonne chance dans mes recherches. ‘“ Merci, merci! ”
Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Un danger commun et des services mutuels avaient fait de nous, en quelques heures, des amis.
$ XIII A Buckingham.
Je me rendis tout droit au presbytère, le curé partait pour aller dire sa messe.
Je lui racontai, en peu de mots, mon accident de la nuit, et lui demandai quelques informations. ‘“ C'est bien, dit-il ; allez à la cuisine. Ils vont vous prêter des habits pour changer. Chauffez-vous, déjeunez ; et après la messe nous parlerons de votre affaire. ”
Vers neuf heures, il me demanda à son bureau. 11 m'interrogea sur le long et sur le large, m'accablant de questions. Je vou-
lais me retirer : “ Je ne puis ainsi prendre sur votre temps et abuser de votre patience. — Non, ne craignez point, cela m'intéresse, Du reste, vous ne pouvez partir maintenant, il vous faut attendre que vos habits aient séché. Car, ajoutaitil en riant, je ne vous donne pasles miens, Après le dîner, si vous le voulez, vous pourrez continuer votre route ; jusque là, vous êtes mon prisonnier. ”
Il semblait prendre un véritable intérêt à mon cas. ‘“ Il n'y a certainement pas, dit-il, de Marin dans Buckingham; peutêtre en trouveriez-vous dans Ripon ; ce canton est peuplé de familles qui viennent de différentes paroisses du Canada. Je vais vous donner une lettre de recommandation pour le curé du lieu.”
J'étais confus et touché de tant de bonté. Quand je partis, Je me jetai à ses cenoux pour le remercier et lui demander sa bénédiction. Il me releva, m'embrassa en me disant : “ Vous êtes un brave jeune homme, Dieu vous bénira. Vous retrouverez vos parents. Vous les retrou-
verez au moment que vous y penserez le moins. ”
$ XIV À RÀipon.
Je partis pour Ripon. “ Vous trouverez vos parents,” cette parole résonnait à mon oreille comme la prédiction d’un prophète. Ce prêtre me paraissait inspiré de Dieu; il parlait avec tant de fermeté, tant d'assurance! Je retrouverais mes parents, j'en étais convaincu, je me sentais récompensé de toutes mes fatigues.
Avec une espérance inébranlable, Je m'attendais à la réalisation immédiate de cette promesse ; elle devait se réaliser en en effet, mais dans toute sa teneur : az Moment que j y penserais le moins.
J'aliais le cœur gai, mais la jambe lasse.
La nuit que j'avais passé sans sommeil, l'accident qui m'était arrivé, le froid que J'avais enduré, les émotions diverses qui
étaient venues m'assaillir coup sur coup, tout cela brisait mes forces. A la brunante, je frappai à une petite maison, où je demandai à couvert pour l'amour de Dieu.
“Oui, me dit une femme ‘eune encore, mais décharnée ; avec plaisir, je vous don- 1erai à coucher, mais je ne vous donnerai pas à souper, car de manger il n’y en a pas dans la maison.” Je m’approchai de la cheminée qui flambloyait. Cinq petits enfants, dont le nus vieux était âgé de 12 ans, se pressaient autour du feu, maigres, pâles, exténués. Il est impossible d'être plus pauvre que cette famille; dans l’unique appartement nu, on ne voyait n:
table, ni lit, ni chaises. Les trois plus petits garçons pleuraient tout le temps, en disant : “ maman, j'ai faim, maman du pain.” C'était à fendre le cœur. Je dormis, tout de même, sur le plancher raboteux.
Je me réveillai le lendemain matin avec une faim de loup. Cependant, de toute la matinée, je ne pus trouver à déjeuner.
Sur le chemin que je suivais, les habitations étaient clair-semées, et ce n'étaient
ii Éd NC N E diVA