VII
Chez M. Logan.
Je cheminais en ruminant dans ma tête les paroles du vieillard : “ Tu as tort, tu as tort,” ces deux mots résonnaient comme deux cloches à mes oreilles. “Il a peut-être raison, pensais-je ; mes parents peuvent être morts depuis longtemps ; qui songe aux pauvres orphelins ? Notre
enlèvement, sans doute, n'a fait aucun bruit, la nouvelle n'en a pas franchi les limites de la paroisse. Trois netits enfants se sont égarés dans les bois, ils sont morts de faim, les loups ies ont dévorés, voilà tout. Notre mère a pleuré sur notre tombe, mais les étrangers nous ont vite oubliés. C'est évident, notre mémoire n'a pas traversé un quart de siècle et n'est pas arrivée jusqu'à la génération actuelle.
Me voici rendu à l'ouest du Canada français, mes parents vivaient peut-être à l’est, sur les bords de la mer, c'est même vraisemblable. Certes, après un aussi long
voyage, après tant d'efforts infructueux, ma conscience n'a le droit de me faire aucun reproche ; je ne manquerai nullement à la piété filiale, si je m'arrête quelque peu pour penser à moi. Je ne puis toujours ainsi vivre en vagabond.”
Un homme me rejoignit en voiture.
‘“ Embarquez, l'ami.” Je ne me le fis pas répéter. C'était un Anglais qui parlait le français assez mal. Chemin faisant, il me dit: “ Vous savoir lire ? -— Oui. —
Ecrire ? — un peu. — Vous vouloir engager vous pour enseigner école à mes gargonnes. — Oui, moi vouloir?” Je saisis l'occasion aux cheveux, la considérant comme un coup de la Providence.
Cet homme s'appelait James Logan, il demeurait à Bell's Corner. J'eus chez lui la vie douce, n'ayant à mon école que trois petits garçons. Dans l'intervalle de mes classes, j'attelais la voiture, je faisais es commissions, je promenais Madame.
Au bout de mon année, je me trouvais au bout de mon latin. Je n'avais pas la main assez exercée pour faire faire de nouveaux progrès à mes élèves en calligraphie ; ma connaissance de l'orthographe ne me permettait pas de les pousser plus loin en grammaire. Du reste j'avais la conscience qu'ils n'avaient pas perdu leur temps ; en douze mois, je leur avais appris assez bien à parler et à lire en français. Après les vacances, ils partirent tous trois pour aller aux grandes écoles.
M. Logan avait loué un hôtel de première classe à Morrisburg. Il me dit :
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dit :
“ Toi, vouloir venir avec moi pour pren-
dre soin de cour et d'écurie : moi donner à toi le même prix que pour l'école.” Je le suivis à Morrisburg, où je passai deux ans. Ma besogne consistait à atteler et à dételer les chevaux des passants ; quatre fois par jour aussi, à l’arrivée des trains.
j'allais au dépôt chercher les voyageurs,
Mon salaire était de dix piastres par mois, mais les présents que je recevais des messieurs me rapportaient davantage.
Où tout cet argent allait-il? je n’en sais rien. Pourtaat, je ne jouais ni ne buvais ; c'est un grand malheur quand on n'a pas eu un père ou un maître pour nous accoutumer à l'économie dès l'enfance.
M. Logan et sa famille étaient protestants. Quelquefois ils me parlèrent de religion, et ils voulurent m'’entraîner à leur milaine (1). J'y allai deux fois par curiesité, cela m'ennuyait. Je n'étais pas dans le temps ce que l’on peut appeler un ca-
(1) Nom que les Canadiens ont donné aux assemblées protestahtes, du mot anglais meeting.
tholique fervent; mais jamais, soir et matin, je ne manquai de faire ma prière.
Comme par instinct, j'avais souvent recours à la Sainte Vierge; je n'ai aucun doute que je dois à cette bonne Mère d’avoir échappé à tant de périls et de traverses.
La pensée de mes parents ne m'avait pas abandonné. Pendant ces trois ans de repos, elle me poursuivait toujours comme une ombre, souvent comme un remords. Le soir, quand |j'étais retiré dans ma chambre, j'entendais dans la nuit, une voix qui me disait : ‘“ As-tu du cœur ?
Veux-tu toujours vivre étranger dans le monde ? Où sont tes belles résolutions ?
Tutes laissé décourager aux premiers obstacles. Essaye encore, le succès est le prix de la persévérance.”
Il ne se passait guère de semaines, sans que je vinsse prendre des informations auprès des voyageurs. Un jour, quelqu'un me dit : “ Vous n'aurez pas loin à aller, vous trouverez des Marin au Castor ou dans les environs.” Ma troi-
sième année finie, au mois de juin, je pris congé de M. Logan, et je partis pur la gloire.
$ IV
Au Castor.
Après une couple de jours de marche , J'étais à l’église du Castor. J'allai voir le curé, comme étant l’homme le mieux renseigné du village. “ Mon ami, me dit-il, vous avez été mal informé, il ne réside certainement pas de Marin dans ma paroisse.” Sur ce, entra le marguiller en charge, M. Onésime Langlois. Il me proposa de m'emmener avec lui, à deux lieues plus loin. Je passai huit jours dans sa maison. Chaque soir les habitants du voisinage s’assemblaient pour m'entendre conter mon histoire : ils s’apitoyaient fort sur mes misères ; j'étais devenu un homme célèbre dans tout le rang.
À la fin, un des voisins, qui était venu
veiller tous les soirs sans en manquer un seul, et qui généralement m’écoutait en silence, me dit d’un ton grave : “ Mon pauvre ami, j'ai pitié de vous. Vous perdez votre temps à courir le monde, et vous vous rendez malheureux. Vous m'avez l'air d'un brave garçon, fixez-vous et vous réussirez. Voulez-vous venir rester chez nous? je vous traiterai comme mon enfant.” Ses paroles me paraissaient sages, et sa physionomie douce et franche m'allait. ‘“ C'est bien, répondisje, je vous prends au mot. Mais je vous avertis que, à part ateler un cheval et herser entre les souches, je ne sais pas faire grand’chose. — Vous êtes jeune, vous apprendrez. ”
Cet homme s'appelait Pierre Sigouin.
Il avait sept filles, dont la plus vieille était âgée de vingt ans, et la plus jeune de six ; inais pas un seul garçon. Je passai dans cette famille l'été, l'automne et l'hiver, presqu’un an. J’appris à faucher, à battre au fléau. C'était du premier monde, honnête, toujours de bonne hu-
meur, gens d'église comme il s’en rencontre rarement. On faisait la prière en commun tous les soirs ; tous les dimanches deux voitures étaient à la disposition de la famille pour se rendre à la messe ; on ne passait guère un mois sans se présenter à confesse et communier. Vagabond comme je l'avais été toute ma vie, j'étais un catholique plutôt de nom que de fait. Chez M. Sigouin j’ai vu la lumière, j'ai compris la vérité ; j'y ai contracté des habitudes chrétiennes que j'espère garder jusqu’à la mort. Jamais je ne pourrai assez remercier Dieu de m'avoir fait tomber dans une aussi bonne maison.
De nulle part ailleurs je n’ai rapporté autant de bons souvenirs. Voici un petit fait que je ne puis m'empêcher de rapporter ici. Le premier d'avril, comme nous étions à déjeuner, M. Langlois entra et me dit : ‘“ Louis, veux-tu me rendre un petit service ? j'ai été hier en ville avec M. le curé, et j'ai oublié chez ‘ui un tirepoke et un hallepoke tout neufs, que je venais d'acheter ? — Comment ap-
pelez-vous cela? — Un tirepoke et un hallepoke.” Jele regardai, il ne riait pas ; Je promenai un œil scrutateur sur mes compagnons de table, toutes les figures étaient sereines et sérieuses. Le mot me paraissait drôle. Mais, pensai-je, ce sont encore quelques instruments dont je ne connais pas le nom ; élevé sur mer, sur terre j'ignore tant de choses. “ C'est bien, répondis-je, j'irai avec plaisir”
Il me donna sa petite sleigh (1) d'offcier, avec son beau cheval gras, qui se menait à quatre sur les guides. Je me rendis au presbytère en un clir. d'œil, passant sur le chemin comme une poussière.
“ Monsieur le curé, je viens chercher le tirepoke et le hallepoke de M. Langlois.” Sans me répondre, il enfila comme un éclair dans la salle voisine, et je l’entendais qui riait à s’en tenir les côtés. Il revint presqu'aussitôt, la figure tout épanouie : “ C'est vrai, dit-il, M. Langlois
(1) Sleigh, mot anglais, passé en ‘ canadien, comme steamboat est passé en français. Les savants le font du masculin, le peuple, lui, le donne au féminin. Sig d'oficier, traineau haut monté sur ses patins,
ten- | reépalois teamm-
culin, ineau
les a laissés ici, c’est un bien mauvais tour. Il a été obligé de renvoyer sa voiture, son cheval. et puis vous, qui perdez un avant-midi. — Ah! pour moi, remarquai-je, ce n'est rien, mon temps n'est pas précieux.” Æt le curé riait toujours.
Je plaignais ce pauvre M. Langlois qui avait dû faire une bien grosse bévue.
Le prêtre appela sa ménagère. À mon insu, ils enveloppèrent dans des gazettes trois éclats de j'orét (1), les ficelèrent fortement avec des cordes, et les mirent dans une poche que j'avais apportée.
‘“ Portez cela avec précaution, dit-il, car c'est un peu fragile.” Je partis, le tirepoke debout entre mes deux jambes. Je les entendais rire par derrière moi à gorge déployée. Innocent comme l'enfant qui vient de naître, je ne me doutais de rien. Dire la misère que j'ai eue, est incroyable. Le chemin était plein de cahots ; le cheval, agacé, ahuri, les sautait à pieds joints; il avait pre:que le mord aux dents, à force de le rete-
Ce —
1) Pièces de hois fendues en éclats pour chauffer les fours.
nir je ne me sentais plus les bras, sans compter que, à chaque secousse, j'avais toujours peur de mettre le hallepoke en morceaux. J'arrivai tout en sueur, hors ‘état. Jugez de ma surprise lorsque je les vis tous sortir la porte, hommes, femmes, enfants, ayant à la main une poële, des couteaux, des fourchettes, pour faire rôtir le poisson d'avril.
Je faisais sembiant d'être en colère ; mais, au fond du cœur, j'étais content. “On ne joue, me disais-je, de pareils tours qu’à des amis.”
Je rencontrai un jeune homme qui me débaucha pour aller à la Blanche (1), travaillez dans les mines de phosphate. Je fis la folie de quitter une maison où j'étais si bien. Mais dans la vie, dit-on, on a une heure malheureuse, ce fut la mienne,
“ Tu as tort, me disait madame Sigouin.
Ici tu manges bien, tu dors bien, tu es tranquille, tu gagnes de bons gages. Pourquoi t'en aller courir au-devant de la
(1) La rivière Blanche, qui se jette duus l'Ottuwa, près de Thu:so.
misère ?— Vous avez raison, lui répondisje, mais que voulez-vous ? l’idée de nos Parents, après avoir sommeillé quelque temps, se réveille plus forte que Jamais :
elle me poursuit partout. Peut-être qu’en Parcourant le pays pour travailler, auraisje la chance d'en apprendre des nouvelles ! ”
Quand je partis, j'allai les embrasser, M. Sigouin me serrala main sans rien dire :
les petits enfants me retenaient par mon habit ; la femme etles grandes filles pleuraient à chaudes larmes ; et de tous celui
qui pleurait le moins fort, ce n’était pas moi,
A la Blanche.
Nous nous engageâmes à un monsieur Miler, il nous donnait une piastre et demie par jour. Le bourgeois me demanda : “ Sais-tu faire la cuisine ?— Oui,
lui dis-je, j'ai appris ce métier dès mo
première jeunesse, lorsque je voyageais sur la mer.” I1me donna un grand tablier qui jadis avait été blanc, et me voilà installé maît:e marmiton. Ayant à préparer les repas pour une vingtaine d'hommes, je n'avais pas grand bon temps; tout de même je forçais moins qu’à broyer et à charger le minerai. Je me réjouissais de ma bonne fortune, lorsque, quinze jours après, le chantier cassa. Les travailleurs se trouvèrent sur le pavé, tous sans ouvrage ; plusieurs sans paye ; j'étais du nombre de ces derniers.
Je passai le reste de l'été, quelque part dans les environs, sur les bords du lac Maskinongé, chez une veuve Montreuil, qui n'avait pour cultiver sa terre qu'un petit garçon et une petite fille. J'y fis les récoltes et les vuérets. Aux premières neiges, je voulus tirer mes comptes avec elle; elle me répondit qu'elle me devait rien. Je l’actionnai, je perdis : il paraît que notre marché avait été mal fait. Heureusement que mon avocat avait pris ma cause à moitié, je n'avais pas un sou à lui
eais plier insarer mes, it de et à s de jours leurs ou-
s du
part u lac reuil, qu'un as les rières
avec levait ît que ‘ureus ma 1 à lui
donner. Mon gousset était vide depuis que j'étais parti de chez M. Sigouin, il n'y était pas entré grand’chose.
Après la perte de mon procès, triste comme un chien battu, je me promenais dans le village, ia tête basse, les mains derrière le dos, à l'aventure, lorsque je fis rencontre d'un homme qui me demanda :
“ Cherchez-vous encore vos parents ?— Oui. Avez-vous été voir un M. Marin qui reste dans le haut de la Gatineau ?
— Non. Ÿ a-t-il loin pour se rendre là ?
— Trentelieues.—Merci, monsieur, je pars demain.” Quand je songeais que j'avais à parcourir quatre-vingt-dix milles, à pied, dans des chemins de neige, à travers les montagnes, le cœur me faisait mal. ‘“ Bah!
après tout, me dis-je, je gagnerai toujours.
autant que cet été. Allons.”
$ IV
Dans la Gatineau.
Je pris trois semaines à faire ces trente
lieues. Les chemins étaient horriblement mauvais, les bancs de neige s’élevaient à la hauteur des maisons, la tempête m'arrêtait à tout bout de champ. J'arrivai vers midi chez M. Marin. Je frappai à la porte. “ Ouvrez.—Suis-je ici chez un M.
Marin. — Oui, Marin est mon nom.
Avez-vous perdu des enfants!!! En disant ces mots, je tombai assis sur une chaise, presqu’en faiblesse, il me semblait que la maison tournait. “ Vous êtes pâle, étranger, êtes-vous malade ?—Non, mais je suis très fatigué. C’est bien pénible, je vous assure, d'avoir à marcher dans les chemins, par cette partie du pays. Plus on avance dans le nord, plus le monde est pauvre, ou plus il est dur. Hier soir, j'ai frappé à huit maisons, sans pouvoir trouver à manger, et la neuvième, j'ai été loger à la grange.—Alors, vous vous êtes couché sans souper ?—Non. La femme m'avait dit : iln' y a pas de pain dans Ja huche, nous sommes après boulanger.
J’attendis que la fournée fut cuite à peu près ; et me glissant dans l'ombre par
derrière le four, j'enlevai une galette que je dévorai, caché sous mon lit de paille, succulente, fraîche et chaude. Je n'avais pas fait un semblable repas depuis trois sema'nes.—Où allez-vous de ce pas-là ?
— Je cherche mes parents. Je suis un petit Marin, j'ai été volé à l’âge de cinq ans.
Si vous êtes mon père, dites-le moi, il y a si longtemps que je marche pour vous trouver.—Je ne suis certainement pas:
votre père. Je connais un Marin qui reste au grand portage de la Lièvre, où il tient une espèce d'hôtel pour les voyageurs qui montent en chantier, à six lieues au nord de Buckingham ; il est peut-être de vos parents.— Hélas ! m'écriai-je, que je suis malheureux! Je n'aurai donc jamais un pied-à-terre dans ce bas-monde.—Mon
ami, reprit M. Marin, restez ici aussi long-
temps que vous le voudrez. La table est mise, venez diner; vous souperez avec nous, vous passerez la nuit sous mon toit.
Enfin, remettez-vous complètement de vos fatigues.” Je restai chez ce br°ve homme jusqu’au surlendemain midi.
140 L'ENFANT PERLU