‹ L'enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet [microforme]Chapitre 19 sur 26 · COMMENT JE CESSAI DE CHERCHER MES PARENTS · texte numérisé non relu

COMMENT JE CESSAI DE CHERCHER MES PARENTS

Le retour de enfant prodieue.

Je n’en allais du côté de Clarence, sur la rive sud de l'Ottawa, et je pensais en moi-même : “ Comme J'étais bien chez mon bon père, chez M. Pierre Sigouin !

Comme j'ai été fou de partir! Le Castor nest pas loin d'ici, retournons-y. Je Jui dirai : mon cher monsieur, je me suis trompé ; voulez-vous me pardonner ?

voulez-vous me recevoir encore une fois Comme l'un de vos enfants, ..... S’il me

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dit : Ta maladie de courir le monde te reprendra, et tu nous quitteras de nouveau. Je lui répondrai: ne craignez pas, ma résolution ne ressemble pas à celles que j'ai prises jusqu'ici. I] me restait toujours au fond de l’âme comme un grain d'espoir, un désir secret, une pensée vague de continuer mes perquisitions dans des occasions plus favorables. Aujourd'hui, je me sens ahuri, complètement désenchanté, littérallement dégoûté.....

Franchement je ne comprends pas comment j'ai pu prendre les paroles du curé de Buckingham comme une prophétie, c'était tout simplement un souhait de bienveillance. Il fallait que mon bain froid de la nuit précédente m'eut dérangé les idées. ...Non, mes parents sont morts, ou ils restent bien loin d'ici. Dieu ne veut pas que je les retrouve, c’est évident ; que sa sainte volonté soit faite! Après tout, je lui dois de grandes actions de grâces, il m'a rendu à la liberté, et la liberté est le premier des biens. Que son saint nom soit béni !”

Cependant je ne merendis pas de suite au Castor; j'avais honte. Mes habits étaient tout en lambaux, etje n'aurais pas voulu reparaître chez les Sigouin plus mal étriqué (1) que j'en étais parti. Je travaillai pour me gagner des habits, cinq mois, qui me parurent bien longs, d'abord à Clarence, dans un moulin à scie, puis à Costelman, chez un homme très riche, où j'avais soin de quatre étalons. Après quoi, je me mis en route, vêtu en neuf des pieds à la tête, faraud.

était aux beaux jours de l'été. Je cheminais allègrement ; mon cœur était gai comme la lumière du beau soleil qui m'éclairait, comme les petits oiseaux qui chantaient leurs joyeuses chansons dans les branches des arbres. Tous les souvenirs dorés du passé revenaient à ma mémoire ; j'allais donc vivre encore dans un atmosphère de tranquillité, de paix, de joie douce, et d'affection mutuelle !

Quand j'aperçus de loin la maison, le

(1) En terme de marine, éfriquer veut dire ajuster ; pour un marin, la métaphore actuelle devient tout naturelle.

cœur me battait bien fort, ma poitrine menaçait de s'ouvrir. Je frappe, un étranger se présente. ‘ Est-ce ici que demeure M. Pierre Sigouin ?—C'était ici chez M. Sigouin, mais il est parti.— Depuis quand ?

— Depuis le printemps.— Pourquoi a-t-il vendu ? [lme semble qu’il était bien dans ses affaires. —N'ayant pas de garçon, et sa santé n'étant pas très forte, la culture lui devenait trop pénible. Ila cherché un métier plus facile.—-Où est-il allé ?—A Cornwall. Ses grandes filles travaillent dans la manufacture de coton, et lui, avec son cheval, voyage pour celui-ci, pour celui-là.” Un remords me perça le cœur; si j'étais resté avec lui, M. Sigouin n’aurait pas vendu sa terre.

Je me retirai tout triste. Il était midi:

j'allai chez M. Langlois qui me fit des joies, et voulu me garder, au moins, jusqu’au lendemain. ‘“ Merci, lui dis-je, dans une autre circonstance j'accepterais votre invitation avec plaisir ; mais, pour aujourd’hui, j'aitrop hâte de revoir mon bienfaiteur. Immédiatement après dîner,je partis.

tis.

Un soir, j'eus bien de la peine à trouver le couvert. A la première porte, où je frappai, on me répondit : “ Impossible de vous recevoir, nous avons de la picote (1) dans la maison.” J'allai chez le voisin :

‘“ Nous avons de la picote.” Chez le deuxième voisin, toujours ‘“ nous avons de la picote.” À ja fin, je m'écriai: ‘“ Picote ou non, si vous voulez me recevoir, je resterai.—C'ect bien, restez.” Quand j'eus vu le picoté, le sang me figea dans les veines, Je restai froid comme un marbre ; il était si effrayant ! “ Grand Dieu! pensais-je, si j'allais attraper cette maladie, moi qui n'ai pas de parents, qui me soignerait.” La table se mit, le monsieur m'invita à m'en approcher. ‘“ Merci! lui dis-je, je ne me sens pas le cœur bon.

J'ai bien plus envie de dormir que de manger.” Il dit à sa femme de me faire un lit. “ Pas besoin, repris-je. Je suis bien accoutumé de coucher par terre, avec mon capot sous la tête pour oreiller.

Après avoir fait ma prière, où je fus dévot

(1) Picote, nom populaire de la variole,

plus que d'habitude, demandant à Dieu de me préserver de la petite vérole, je m'étendis sur le plancher, près de la cheminée.

Je m'éveillai vers cinq heures du matin.

Sur la pointe des pieds je gagnai la porte, je l’ouvris sans bruit, et, sans dire bonjour à personne, je pris la clef des champs.

L'air était frais et pur : Comme je respirais à l'aise ! Arrivé dans un petit bois, au milieu des senteur: matinales, sous la feuillée trempée de rosée, je me jetai à genoux pour faire ma prière du matin.

“ Merci, mon Dieu, merci ! que vous avez été bon pour moi. Si j'ai traversé dans ma vie des jours mauvais, vous m'avez donné aussi des moments délicieux.” Quand je pensais que j'arriverais ce jourlà chez M. Sigouin, j'avais l’âme ouverte à la reconnaissance, le cœur épanoui et le pied léger.

SIT Mon premier séjour à Cornwall.

Il était sept heures du soir, quand je -

fis, incognito, mon entrée à Cornwall. Je m'adressai à l'hôtel Plamondon, et, partapé entre la crainte et l'espérance, je demandai à l’hôtelier’ s’il connaissait dans son voisinage un M. Sigouin. “ Oui, ditil, j'en connais un qui est à se bâtir une maison dans la partie est de la ville.

—Savez-vous d'où il vient ?—Du Castor.

—C’est justement l'homme que je cher-

che.” Il dit à son petit garçon de venir me conduire,

Jefrappai, une petite fille de 12 ans vint m'ouvrir la porte, elle ne me reconnut pas. Je lui demandai : “ Ton papa est-il ici ? ”—* Oui, monsieur.” M. Sigouin, qui m'avait entendu parler,se présenta ; aussitôt qu'il m'eut aperçu, il poussa un gros cris : “C’est bien Louis Marin; ma femme, c'est bien Louis qui nous arrive.” La femme accourt : “ Est-ce bien toi, Louis ? ”” Toutes les filles surviennent les unes après les autres, elles me sautent au cou; la plus petite s’assied sur mes genoux.

Toute la famille était heureuse, comme s'il leur était revenu un enfant, un frère:

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