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158 L'ENPANT PERUU
“ D'où viens-tu ? me demanda madame Sigouin.—Je viens de la Blanche, de la Gatineau, de la Lièvre, de Buckingham, de Clarence, et de vingt autres places dont j'ai oublié les noms. — Tu as bien marché comme le Juif-Errant.—Oui, et je n'avais pas toujours cinq sous dans ma poche.—Tu as dû avoir beaucoup de misère ?— Madame, plus que je ne le pourrais dire. —Si tu étais resté avec nous autres, tu aurais fait bien mieux.—Mme, j'ai regretté souvent, très souvent, d’être parti.— Après ton départ, bien des fois la nuit je me réveillais, je réveillais mon mari et je lui disais : ce pauvre Louis, il est peut-être couché dehors ce soir, lui qui est si gêné pour demander à couvert.
—C'est vrai, madame, j'ai couché plus d’une nuit à la belle étoile ; plus de vingt fois j'ai passé la grande journée sans manger. Alors je pensais à vous autres, et je me disais : comme j'ai été fou d’avoir quitté une si bonne place et de si bon monde.” Madame Sigouin, en attendant cela, se mit à pleurer, puis M. Sigouin,
puis tous les enfants ; nous pleurions et riions tout ensemble. Madame Sigouin continua : “Tout ce que tu nous dis là, nous te l’avions prédit ; non pas que nous te le souhaitions, car tu ne mérite pas qu'on te souhaite du mal, et tu nous avais rendu un trop bon service, l'année que tu as passée avec nous.— Reste avec nous maintenant, dit M. Sigouin. —C'est mon plus grand désir, repris-je. Si je puis me procurer une place à la manufacture, je n'irai pas plus loin que Cornwall, et je me retirerai ici, en payant bien entendu, si vous voulez bien m'accepter comme pensionnaire.” Minuit sonna, et nous jasions encore. Jamais je n'aurais cru qu'il était si doux de rentrer au sein d’une famille aimée.
Le lendemain, M. Sigouin revint de la manufacture, en disant : ‘ Je t'ai obtenu une place, pour mener un cheval en dehors du moulin; il s’agit de défaire et de carder les déchets de coton qui restent attachés sur les bobines, afin d'en fabriquer ensuite un tissu grossier qui sert à
faire des poches. Ce n'est pas difficile.” La première journée j'étais à l'essai ; j'avais grandement peur de ne pas faire mon ouvrage comme il faut; mais, à plusieurs reprises, pendant le jour, mon bourgeois, M. Podus, me dit : “ Je n’ai jamais eu un garçon aussi habile pour faire dela belle /£/ine,” c'était le nom de l'espèce de filasse que j'obtenais comme résultat de mon travail.
Je gardai cette place, qui me plaisait fort, demeurant toujours chez le bon M.
Sigouin, pendant quinze mois, jusqu'en
novembre 1878. Alors la manufacture diminua de moitié, pour le temps de lhiver, la somme de ses opérations ; et je fus remercié temporairement, avec l’assurance que je serais repris à gages au printemps suivant.
S III À Southiwvood.
Me trouvant sans ouvrage, je résolus d'aller passer l'hiver dans les forêts de l'État de New-York, à Southwood, une
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ET RETROUVÉ. IGL
quinzaine de lieues au sud d'Ogdensburg.
Je quittai encore le bon M. Sigouin, mais la séparation ne fut pas pénible comme la première fois ; car nous ne nous disions pas adieu, mais au revoir. Hélas ! comme nous sommes ignorants de l’avenir, même le plus rapproché. Il est mieux qu'il en soit ainsi; car nous ne pourrions suppor-
ter à la fois, et les peines du présent et celles du futur.
Je m'engageai au service de M. Hosware et je menais les chevaux de M.
John Jasmay. Nous passâmes par Prescott et Ogdensburg. En ce dernier endroit nous logeâmes chez un Canadien ; le soir, Jasant de choses et d’autres à la clarté du poêle, je lui contai mon histoire, et lui demandai s'il connaissait des Marin.
“ Non, dit-il, mais je vois beaucoup de monde ici, et je pourrai prendre des informations pour vous. Au printemps, ne manquez pas d'arrêter, en passant ; j'aurai peut-être des nouvelles à vous donner.” Ces paroles ne me donnaient pas grand espoir; j'étais bien décidé de ne plus
me mettre sur le chemin pour courir après mes parents ; mais, me disais-je, de parler et de m'informer, cela ne coûte pas cher.
Tout l'hiver, nous fûmes occupés à charroyer de l'écorce de pruche (1). Elle avait été levée, pendant l'été, lorsque la sève monte, sur le sommet des montagnes, dans le fond des vallées, en des lieux impossibles ; et elle devait attendre les neiges de l'hiver, pour pouvoir prendre le chemin des tanneries. Nous l'entassions par mulons aussi gros que des granges ; les quatre boutiques en consommaient jusqu'à huit cordes par jour.
Peu s’en fallut que je ne laissasse mes pieds dans ces montagnes, ces pauvres pieds qui se gelèrent pour la troisième fois. Plaise à Dieu que ce soit la dernière!
Une de mes voitures s'était accrochée dans une souche, je sautai à terre pour voir ce qu'il y avait, je me trouvai dans quinze pouces d'eau. Je pris du temps
(1) Espèce d’épinette à l'écorce rngneuse,.
ur
pour revenir au chantier, il faisait un froid intense, bref, je me gelai. Le bourgeois parlait de m'envoyer dans un village voisin pour me faire soigner. “De grâce, dis-je, gardez-moi ici, Où voulez-vous que j'aille ? je n'ai ni parents, ni amis dans ce pays. Je tâcherai d'être le moins embarrassant possible. Je vous paierai pour votre trouble” Ils eurent pitié de moi et me gardèrent au chantier : les trois quarts de mes gages y passèrent. À ce
compte, un homme met du temps à devenir riche.
AU commencement de mars, il tomba une grande abondance de pluie, et les hommes furent renvoyés. Je ne manquai pas d'arrêter chez l'hôtelier d'Ogdensburo, il avait pris beaucoup d'informations, mais elles avaient abouti à rien, Pourtant, dans cette ville d'Ogdensburg, Je me.
trouvais à passer à la porte de deux de mes frères et de trois de mes sœurs, dont la plus vieille, Justine, était ma marraine, Mais mon nom de Marin déroutait
tous les renseignements.
$ IV Mon second séjour à Cornwall.
Je me faisais une fête de rentrer chez M. Sigouin. Je le trouvai mort, exposé sur les planches; son service et enterrement devaient avoir lieu le lendemain. À mon arrivée dans la famille, les pleurs et les gémissements redoublèrent. Cette mort inattendue fut pour moi comme un coup de foudre, j’en restai abasourdi pendant des mois. J'avais trouvé un père, je le perdais! je redevenais orphelin pour la deuxième fois.
Madame Sigouin se trouva embarrassée dans ses affaires. Elle dut vendre sa maison, et avecses filles elle loua un apartement ailleurs. Je me mis en pension chez un M. Robidoux, brave homme que je connaissais depuis les premiers jours de mon arrivée à Cornwall. De temps en temps, j'allais rendre visite à celle que je regardais comme ma mère, aux jeunes
filles que j'appelais mes sœurs ; c'était toujours pour nous un plaisir réciproque de nous revoir ; mais la bonne joie, mais la franche gaieté d'autrefois ne rentra plus dans cette famille en deuil, privée de son
chef,
Z sy Je demeurai deux ans et trois mois ee chez M. Robidoux, continuant de travail- À ler à la manufacture. On m'y traitait fort et bien, mais j'étais devenu triste et rêveur ; te je maigrissais, je dépérissais à vue d'œil. pe Souvent, retiré dans ma petite chambre,
je passais des nuits sans sommeil. Je ne me sentais aucun désir de partir pour aller de nouveau à la recherche de mes parents, j'étais dégoûté du métier; mais je me trouvais comme affaissé sous un poids de découragement et de dégoût.
J'avais nourri tant de belles espérances, et elles s'étaient toutes évanouies en fumée ! Je passais comme un étranger dans le monde; dans tout le cours de ma vie, je n'avais eu que deux années douces et heureuses ; puis la main de la mort était enu étendre sur mon existence son voile
de tristesse et d’isolement. Jamais, me disais-je avec larmes, jamais il me sera donné de revoir les auteurs de mes jours !” Hélas ! j'étais sur le point de les retrouver, et je ne m'en doutais point! Ce malaise indéfinissable était-il un vague pressentiment du bonheur qui m'attendait? Toujours est-il que la vie m'était devenu à charge, et j'appelais comme un soulagement le repos de la tombe,