SCÈNE I
Louise — Barrau — Juliette
JULIETTE (entrant).
Voilà M. Bcjrrau, Madame.
BARRAU (la suivant).
Me voici, chère Madame, à vos ordres. Comment vous portez-vous ! Et qu est-ce qui vous a fait m'appeler?
LOUISE
La nouvelle d'un grand malheur, mon pauvre ami, d'un bien grand malheur. {Elle lui tend la lettre et éclate en sanglots) .... Tenez... lisez...
BARRAU (lui prenant la main) .
Voyons, voyons, chère Madame...
LOUiSB (l'interrompant).
Lisez, lisez donc... (elle reste accoudée sur la table et pleurant).
BABRAu {^regardant la lettre).
Une lettre de Flore ! Votre fille qui vous écrit au lieu de vous parler! (// liC). « Ma mère, je dois vous faire un pénible aveu; mais il vaut mieux vous dire la vérité que de vous la laisser surprendre... » [Il poursuit la lecture mentalement. Une pause, puis consterné, par saccades)... Ma pauvre chère amie!... Et le père?... Savez-vous qui?... Peut-être est-ce un galant homme et tout pourrat-il encore s'arranger... Peut-être épouserait-il Flore...
LOUISE
Je ne sais pas. Flore ne veut rien dire. Je l'ai suppliée de parler hier. 11 y a eu, comm3 vous le pensez bien, une explication entre nous. J'étais indignée d'abord; je lui ai fait des reproches; elle est restée impassible, subissant ma colère sans un mot. Je me suis attendrie, j'ai pleuré, j'ai prié : elle est demeurée muette. Ni les menaces, ni les larmes, rien n'a pu la décider à parler. Elle ne m'a rien dit.
BARRAU.
Elle ne donne pas de raison à son silence ?
LOUISE
Non.
BARRAU.
Et vous n'avez pas de soupçons?
LOUISE
Aucun. Et cola me déroute, voyez-vous. Vous savez comment nous vivons ici depuis que je suis remariée. Très heureux, de mômes goûts et de mêmes désirs, nous ne voyons personne, et Flore ne sort jamais qu'avec nous : Nous l'aimons tant ! Et jamais elle n'a voulu plus de distraction. Très souvent je me suis inquiétée de cette claustration, de cette vie monotone pour une enfant de vingt ans ; je lui ai offert d'accepter des invitations, de lui faire voir du monde. Elle a manifesté h l'égard de tous mes projets une réelle répulsion. Elle a eu une véritable colère un jour oiî je lui ai parlé de l'avenir, de son établissement; elle m'a déclaré qu'elle ne se marierait jamais, qu'elle voulait rester auprès de nous. {Une pause). Elle ne voyait personne, et je ne sais vraiment où et quand...
BARRAU.
El votre mari, lui, n'a-t-il pas quelque indice?
LOUISE
Je ne sais.
BARRAU
Où est-il ?
LOUISE
Il est sorti, avec elle; moi, j'ai prétexté une indisposiiion. Il a bien fallu ne rien changer aux habitudes; il ne sait rien; je n'ai pas osé. J'ai peur : vous savez de quelle austère sévérité est son caractère. Aussi est-ce sur
vous, le vieil ami du père de Flore, que j'ai compté pour apprendre à Charles... Vous comprenez combien cela me serait difficile, et combien cela lui fera de peine, à lui qui était devenu son père adoptif. Ce malheur et cette souillure vont l'atteindre cruellement. Puis, je crains qu'il ne s'emporte devant le silence obstiné de Flore. 11 faudrait obtenir de lui qu'il use de son ascendant sur elle pour essayer de lui arracher son secret; mais doucement, sans violence. Peut-être ainsi réussira-t-il, quoique, hélas! j'en doute fort. Pourtant, vous le comprenez, il faut savoir...
BARRAU.
Mon Dieu ! oui, il le faut, évidemment, pour cet enfant qui va venir et pour le monde. Oh ! moi, vous savez, n'était cette raison, je vous dirais de laisser Flore tranquille, de ne pas lui demander son secret. Elle a un peu de fortune; elle peut fort bien élever son enfant toute seule. Pour le reste, vous connaissez mes théories subversives; je n'entends rien à cette comptabilité officielle et mondaine, dans le grand livre de laquelle toute passion doit avoir son compte courant, dûment paraphé, et qui exige que l'on s'aime en bons commerçants qui ne font d'affaires que sur papier timbré. Au surplus, si l'on dressait le compte de la morale dans cette comptabilité-là, je crois qu'il se solderait par un passif formidable.
LOUISE (qui a repris la lettre et n'écoute que distraitement).
Mais cet enfant?,..
BABRAU.
Oui, oui, je sais, parbleu, il y a l'enfant. Oh ! vous savez, moi, au fond, je crois juste ce principe dont on a fail une sotte et banale plaisanterie : que lé nom de sa mère est, en tout étal de cause, le plus légitime que l'on puisse porter. Mais le monde ne veut pas, je sais, je sais bien. Tout cela est radicalement le contraire de ce que l'on pense ou de ce que l'on feint de penser aujourd'hui. Notre société tient au mariage, elle y tiendra toujours, ne fût-ce que pour conserver le plaisir de l'adultère.
LOUISE
Mon ami...
BARRAU.
C'est vrai, je suis un vieux radoteur incorrigible et mes théories blessent votre sincère et noble honnêteté. El puiSj ce n'est point le moment de vous tenir des discours...
LOUISE
Enfin, mon ami, vous parlerez à Charles, n'est-ce pas ? (Avec hésitation.) Mais, vous savez comment il est?...
Soyez tranquille ; je sais que vous ne pensez pas comme moi — et, ma foi, à votre place, peut-être aurais-je pour le monde les mêmes scrupules que vous.
II faudrait une société de trop braves gens pour appliquer mes principes. Puis, ce bon Charles est très moral, d'une morale d'aujourd'hui et de la plus étroite... [Une pause.) Eh bien! c'est entendu, je lui parlerai dès qu'il rentrera, et, si vous le voulez, nous entreprendrons Flore ensemble, nous essayerons de la faire parler.
LOUISE
Je vous remercie, mon ami.
BARKAU.
A propos, vous n'avez pas songé à chercher dans la chambre de Flore? Peut-être quelque billet, un portrait, un rien oublié nous mettrait-il sur la trace. Une mère a bien le droit à de ces indiscrétions. Il faudrait aller voir.
LOUISE
C'est vrai, vous avez raison; c'est un moyen, peutêtre; venez, nous allons chercher tout de suite avant qu'elle ne rentre.
BARRAU.
C'est cela...
Juliette!
(Ils se sont levés.)
LOUISE
(A la servante qui entre. ) Je suis dans la chambre de Mademoiselle, dès qu'elle rentrera, vous m'appellerez.
{Ils sortent.)