JULIETTE
Elle est dans la chambre de Mademoiselle, avec Monsieur Barrau; je vais lui dire que Mademoiselle est
rentrée.
(Elle sort.) FLORE; vivement.
Tu vois, elle a fait appeler Barrau. Elle lui aura dit, et ils vont me questionner encore. Oh ! moi, je dis tout; j'en ai assez, tu n'as qu'à m'emmener!
Je ne veux pas, tu entends. Il faut qu'elle ignore, que tout le monde ignore, toujours. D'abord, je dirais que lu mens, et puis, je le laisserais. (ZïoMC^mc»/, laprenant
par la main.) Pourquoi gâter notre bonheur? Si tu te lais, nous pouvons demeurer tranquilles et heureux comme par le passé, nous aimer doucement.
FLORE
Eh non, ça m'écœure, moi, cette constante comédie, cette trahison de chaque jour!
DEBON.
Des mots, tout ça.Penses-y : si tu parles, c'est l'écroulement de tout, le scandale qui nous force à partir, ma situation perdue, et not)'e enfant, notre enfant pauvre. {Une pause.) Il faut te taire, tu entends!
FLOEE.
Mais toi? Ils vont t'en parler tout à l'heure; ils vont le demander d'intervenir. Que vas-tu dire?
DEBON.
Oh! moi, sois tranquille. Je ferai l'indigné, puis l'indulgent. Tu verras ; je serai très bien. C'est si facile de dissimuler avec des diplomates de la force de ta mère et de ce vieux savant naïf' de Barrau.
FLOEE. (Elle enlève son chapenu devant la glace.)
Oui, mais après? Quelle existence aurons-nous? Ah! je commence à voir combien c'est honteux ce que tu as fait!
DEBON.
C'est ça, ne te gêne pas...
FLORE
Oui, c'est honteux, c'est monstrueux. Tu as b jamais empoisonné ma vie. Qu'est-ce que tu veux que je sois, moi, dorénavant? Une femme hors les lois du monde, une fille sans mère, une mère honteuse de son enfant sans père. Admettons que tout s'arrange, qu'elle ne sache pas et que je reste ici. Comme ce sera propre, hein? Moi constamment devant elle, avec le secret de notre trahison; notre enfant entre elle et moi, cet enfant que je redouterai toujours voir me parler de son père î
DEBON, assis dans son fauteuil.
Eh bien ! que veux-tu? Je ne suis pas seul coupable, hein?
FLORE
Si. Tu m'as entraînée doucement, sûrement, hypocritement vers cette chute. Je crois presque que tu m'y as préparée quand j'étais encore gamine, quand je ne pouvais supposer... Tu m'as dorlotée, tu m'as choyée... tu me couvais, n'est-ce pas? Quand tu m'apportais des poupées, tu savais déjà pourquoi!... Et tu as su ainsi transformer sans, que je m'en doute, ce que je croyais de l'amour filial, au moment propice, traîtreusement, quand je devenais une femme. Oh ! c'est infâme, c'est lâche ! Et cela ne peut pas rester comme ça, c'est im])0ssible.
DEBON, nonchalamment.
C'est infâme, c'est monstrueux, c'est lâche! Après tout, quel crime ai-je commis? Je t'ai aimée, je n'ai pas eu assez de force pour me dompter, tu es devenue...
FLORE
Ta maîtresse!
DEBON.
Et puis? Ça n'est pas un crime. Après tout, tu ne m'es rien, tu n'es pas ma fille, nous ne sommes pas du même sang... Alors, où l'infamie! J'ai trompé ta mère, c'est tout. La belle affaire! Mais tous les maris trompent leur femme... {Flore fait un geste de protestation.) Tous, certainement, ou à peu près. Et c'est parfaitement admis ça, pourvu qu'on se tienne, qu'on ne s'affiche pas. La fidélité conjugale, c'est une pure fiction. On laisse ça dans la loi parce qu'il faut bien un frein... pour les classes inférieures. Mais dans notre monde, c'est presque ridicule. Eh bien, je suis comme tous les maris, voilà tout... 11 ne sert donc à rien de récriminer. Cherchons à nous tirer le mieux possible de ce qui est, c'est plus sage. Et pour cela, laisse-moi faire, veux-tu?...
Flore ne répond pas. Deion s' approche d'elle. Câlin.
Allons, embrasse-moi.
FLORE, le repoussant. Prends garde, les voici...