‹ L'enfant; pièce en trois actesChapitre 6 sur 14 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Flore — Debon

Flore est assise sur le bord de la table, à côté d'elle Debon est installé dans un fauteuil, en pantoufïles.

DEBON.

Ce n'est pas possible, je te l'ai démontré souvent déjà. Ce que t'a laissé Ion père est insuffisant pour vivre, et tu sais bien que c'est d'elle seulement que tu dois attendre de la fortune. Quant à moi, tu penses bien que ma situation serait brisée si nous quittions la ville. Alors, que veux- tu faire?... Mon Dieu, ma chère petite, il faut le résigner à continuer tranquillement la bonne vie que nous menons. Que diable ! ce n'est pas si lourd à porter. Elle ne se doute de rien ; nous nous aimons à notre guise, presque sans nous gêner... Et ça ne te suffit pas, lu rêves autre chose... C'est singulier que tu n'aimes pas la vie de famille, toi...

FLORE

Tu dis?...

DEBON.

Je dis : la vie de famille. Elle a du bon, va; et puis, c'est encore ce qu'il y a de plus respectable. Tout est si bien arrangé : le monde fait semblant de croire que l'enfant n'est pas de toi, il feint d'ajouter foi à l'histoire du petit cousin adopté; les apparences sont sauves, la morale aussi, par conséquent... Et tu veux gâter tou cela, tu veux le scandale, le hasard, l'aventure... Tiens, je suis sûr qu'il y a de l'atavisme dans ton cas : on m'a toujours dit que ton père était un cerveau brûlé sans respect pour les mœurs...

FLORE

Tu sais bien que je suis jalouse !

DEBON.

Four moi ?

FLORE

Eh! non, pour toi!... Je suis jalouse pour l'enfant. Elle l'aime trop et il est trop à elle. Tu ne vois pas que c'est auprès d'elle qu'il est toujours, Maurice, qu'il n'est content qu'avec elle et qu'elle est plus que moi sa mère ! Dix fois par jour, je le sens : le malin elle est à son chevet et c'est dans ses bras qu'il s'éveille, à côté de moi qui semble n'être qu'une étrangère. C'est avec elle qu'il

sort, pleurant presque si je l'emmène, moi. Le soir, c'est dans ses bras qu'il s'endort. Et si je lui demande un baiser, il paraît chercher dans ses yeux à elle, la permission de me le donner. 11 l'aime plus que moi; ce n'est pas mon enfant, c'est le sien... Ce n'est pas étonnant, elle ne vit que pour lui et sait si bien s'y prendre... Je me rappelle bien comme elle s'y prenait avec moi, je sais bien comme je l'aimais, quand j'étais petite... quand... quand elle était encore ma mère.

DEBON [tranquille).

Bah! il finira toujours par le rester à toi seule...

(Un silence.)

FLORE (lentement).

Oui, mais je préférerais, vois-tu, ne pas devoir espérer cela. Je ne suis pas une enfant et je n'ai pas de remords puérils, tu le sais bien. Mais cela me fait peur quelquefois de me surprendre avec cette pensée.

(^Une pause.)

En somme, c'est toujours ma mère et je ne puis pas l'oublier tout à fait, je ne puis pas complètement oublier comme elle m'a aimée, comme elle m'aime encore. Et quelquefois, quand mon enfant est dans mes bras, quand la jalousie ne me tourmente pas, je songe à mon enfance, à sa tendresse, à ses caresses, à ses soins; je me rappelle ma mère que j'ai beaucoup oubliée... que j'ai beaucoup trop oubliée, pour toi...

DEBON {souriant).

Tiens, est-ce que je ne suis pas aussi un peu ton père, moi?...

Ne plaisante pas, je suis mal disposée à l'entendre. Ça commence à m'exaspérer, vois-tu, cette constante et sale comédie, celte vie hypocrite et menteuse qui me fait me dire, quelquefois, que peut-être mon enfant est juste en l'aimant mieux que moi, elle qui a sur nous cet avantage que nous la trompons. Et sa confiance aveugle, sa confiance stupide me donne la tentation de lui crier notre faute, de lui gâter sa sérénité. Oh ! si elle savait ! si elle savait, il me semble que je lui disputerais mieux notre enfant, que peut-être, alors, elle le haïrait !

DEBON.

Voi!h, voilà, tu l'emportes, tu t'emportes, tu fais du sentiment, du grand drame... Nous la trompons? Oui, nous la trompons, mais c'est précisément là qu'est notre excuse, puisque de cette façon nous lui épargnons des chagrins et des humiliations. Il ne faut pas abuser de la franchise, et, dans ce cas, je trouve qu'en manquer est un devoir de charité. Ce n'est pas l'égoïsme qui me fait parler. Je t'aime, loi, d'abord; il puis, mon Dieu, j'ai conservé pour elle une affection très calme ; et je voudrais vous voir rester toutes deux heureuses, comme maintenant. Pour tes remords, après tout, qu'avonsnous fait de si grave? Tu sais bien ce que j'en pense : il

n'y a de coupable, il n'y a d'immoral que le spectacle de la faute, l'exemple qu'on en donne. La nôtre est soigneusement cachée, nous avons gardé le souci de notre dignité, en gens comme il faut. C'est l'essentiel. Et, encore une fois, puisqu'elle ne sait rien, elle ne souffre pas... Voyons, ma petite Flore, vivons tranquilles, et rengaine tes projets d'aventure. Sapristi! je nous trouve très bien comme nous sommes.

FLORE

Alors, si je partais, tu...

DEBON {Vinten'0)}ipant).

Je ne te suivrais pas, non...

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