PRKFACF DF LA DEUXIEME EDITION. XV
«Nous voulons parler do l:i Iraduclidn do la Diriiic Contéilk' en vers franrais, jiar M. Louis llalisbouMO.
« Mal^To le prodigieux eirort de talent ot de langue nécessaire pour traduire un poole en vers, M. Louis Ualisboune n'a pas seulement reiulu le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. 11 a comnumiqné au mètre français la vibration du mètre toscan; il a transformé, à force d'art, la période poéti(|ue IVaiiraisc en tercets du Dante. Ce chef-d'œuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain est tout à la l'ois un clieid'œuvre d'intelligence de son modèle.
«M. Louis llatisbonne ra[)pclle la traduction, jusqu'ici inimitable, des Géorgiques de Virgile par l'aidié Delillc ; mais le Dante, poète abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réllécbit mieux que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent de l'Apeimin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante. »
Voici maintenant les lignes qui nous concernent clans lo rapport lu (mi séance publique à l'Académie française par M. \illemain (1854):
« L'Académie, Messieurs, a fixé son attention sur un effort de langage et de goût, que nous ai)pellerions impossible, si l'auteur n'avait pas assez souvent réussi. Un jeune écrivain, d'iui esprit étendu, d'une littérature variée, mais que licn jus{ju'à ce jour ne ilésignait poète, a entrepris de traduire en vers français les naïfs et sublimes tercets du Dante, et ce style si naturel et si fort, si antique et si neuf, né ce semble, du
XVI l'itij'Acr; ni: lk dit xiî;>rE KDrriON.
nicinc COU]) que la laii;,Mic ilali<;iiiio , dont il est resté à la fois la racine et le faîte. M. Louis Ratisbonne n'a os6 encore cette épreuve que sur V Enfer ; et il vient d'acliever ce terrible portique de l'épopée dantesque»
« Buflon, dans le dernier siècle , louait beaucoup un brillant esprit du temps d'avoir tenté cette œuvre en prose. Il appelait la traduction de l'Enfer par Rivarol une suite de créations. Ce jugement ne serait pas confirmé de nos jours; et on ne doit y voir que le premier et grand effet de surprise, dont quelques beautés du poëte, transparentes sous le coloris souvent fardé de l'interprète, frappaient notre goût classique. Le tort de lîivarol était presque toujours la paraphrase et l'élégance, au lieu de l'énergique vérité. Seulement, il n'avait pas éteint tout à fait ce rayon du poëte qui brillait comme la lumière du jour, s'échappant par quelques fentes de nuages, enflamme et embellit les vapeurs mêmes qui la couvrent. L'art du nouveau traducteur est tout différent ; il ne cache, il n'intercepte rien; il cherche à voir et à montrer le Dante tel qu'il est, par son ciel, sa langue naissante, son âme altière, son génie sans scrupule et sans voile. Seulement, nos yeux sont-ils assez préparés à cette vision de gloire ? Et l'interprète lui-même est-il assez maître de sa main et assez sûr de ses contours pour en approprier les teintes aux grands effets qu'il veut rendre? Nous ne le croyons pas. Autrement de quels hommages ne faudraitil pas le saluer? Quelle couronne ne faudrait-il pas lui offrir?
« Tel qu'il est cependant, des juges délicats, des maîtres en poésie, autant qu'il nous en reste, ont applaudi à l'art parfois très-heureux du fidèle traducteur.
«Une de leurs remarques, entre autres, c'est qu'il ne faut pas chercher cet art seulement à quelques endroits célèbres, lieux communs de toutes les mémoires , la porte d'Enfer, Françoise de Rimini, Ugolin. De même que le Dante, injustement
PRElAcr DM LV ni'tXlKML LDITION. XVII
loue , quand il ne l'est que par parties , est prcs((uo en tout admirable, et, dans ses vastes récits, vous arrête au détour le plus inattendu par de merveilleuses surprises d'énergie, de i^'randeur ou de, ^lâcc, ainsi le nouvel interprète a souvent jeté, et, pour ainsi dire, caché, dans les moindres replis de son (inivre innnense un vers heureux et simple , un reflet digne du poëte. 11 a paru seulement (pie son travail d'imitation fidèle, (pie sa ])rè(.'isi()n (•;ili[iir(' sur un si ^rand modèle atteignait mieux à la l'orcc (pi'à la grâce et à la (h)U(n'ur, ces autres puissances non moins visibles de l'Homère toscan, (''est un avis peut-être pour le traducteur, de redoubler à la fois de naturel et d'ellbrt, de soin sévère et d'harmonie facile, s'il veut approcher maint(.Miaiit les beautés mélodieuses et ]ilus insaisissables des deux autres mondes poétiques, environnés par Dante d'une trop sereine et trop inaccessible lumière. Mais, disonsle , même avant de franchir ces derniers horizons du ciel poéti(jue , (piclle noble étude, (pielle inspirante préoccupation pour un jeune écrivain (pie de s'être avancé jusque-là, d'avoir aimé le grand et le beau avec ce i)atient amour, et d'en avoir (piclquefois fait passer la lueur lointaine dans ses vers ! ' »
Assurémeiu, l'approbation mêlée de réserves du critique, rapporteur de l'opinion de l'Académie, liabile à donner et à retenir l'éloge, est ici plus près de la vérité que la louange beaucoup trop magnilique du poêle
'Depuis le premier jugement de M. Villcmain, l'Académie fram-aise, qui avait honoré d'un prix Montyon la traduction de Vl''.nf('i\ a ré(!omi)ensé d'un i)rix nouveau, du prix Dordin, fomb; |>om- u\\ ouvrage éminent de haute littérature, la liaihiction en v(M's des chants du Piinjitlohc et (hi Pdradis.
[Xutc (le rédilciir, pour celle Iroisicinc édilioii.)
XVIII IMfl'iACI. \>l. I.\ DM Xli-MI. J iJlIION.
in;i|^ii;uiiiii(; (jui ne s;iil oiiMir la luaiii que liop lilx raloiiiciil.
Oui, j'ai aimé le beau et je n'ai i)U (ju'en montrer la lueur lointaine dans mes vers. Ce n'est pas Dante (et qu'a-t-on besoin de le dire?) qu'il faut chercber dans celte traduction, à peine un pâle reflet venu de lui. En vain, dans la concentration obstinée de mon étude il m'a semblé parfois que je le voyais passer en os et en cbair vive et que j'allais pouvoir le saisir. Cliimere d(^ mon aniour! Heureux si j'avais réussi seulement à dessiner sa grande ombre sur le mur!
Février 1859.
LODIS PiATISGO.N.VE.