tome IV du recueil in-^^ des Manuscrits
Conrartf conservés à la Bibliothèque de V Arsenal.
Placé là, entre le « Perroniana » d^un côtéy de Vautre « le Divorce satyrique, par le roi Henri IV, ou du moins sous son nom » (sic), et non loin de « la Ruelle mal assortie », par la Reine Margot — en belle compagnie, comme on voit! — ce morceau, qui occupe soixante-quatre pages d*une fine écriture, ayait, il y a quelques années^ attiré mon attention. Le jugeant dès lors fort piquant, fen avais pris copie , afin de me donner le plaisir d^en faire part, un jour ou Vautre, aux amateurs. Mais des travaux officiels multipliés, et d^un immense intérêt, absorbèrent bientôt tout mon temps^ toute mon affection, jusqu*à ce que des événements néfastes, sur lesquels
la vérité est aujourd'hui si effacée et si obscure encore, vinssent infliger à notre malheureux pays, à notre cité, à nous-même, dHnconsolahles douleurs, une accumulation inouïe d^ irréparables pertes, — Ainsi nous ont été faits des loisirs amers que hante la mémoire maudite des choses et des hommes à qui nous les devons, et que corrompt V odieux cauchemar des faits accomplis,,.
On a remarqué qu'au milieu des éruptions les plus dévastatrices du Vésuve ou de VEtna, une humble cabane, un chétif ermitage, était parfois épargné, Oest un peu là — si parva licet componere magnis — Vhistoire de notre copie de TEnfer.
Comment cette minime épave a-t-elle échappé aux flammes impies qui ont dévoré tant de séculaires et inappréciables trésors?,,. Ah! demandons-nous plutôt à quoi il a tenu que tout ce que Paris renferme d'incomparables richesses, Musées, Bibliothèques, Archives nationales, — tout enfin n^ait eu le sort de notre Hôtel-de-Ville, des Tuileries, delà a Librairie ti^ du Louvre, et de tant d'autres édifices publics et particuliers; à quoi il a tenu que notre ville entière n'ait été, corps et biens, vouée, à partir du iS mars I871, à une ruine totale!,., La fortune de Paris n^ avait-elle pas été livrée au dieu Hasard? et n'estce pas ce dieu (aidé de quelques dévouements individuels, pour la plupart obscurs, inconnus, — importuns à coup sûr et méconnus — ) qui a sauvé ce qui subsiste ?
Toujours est-il que c'est bien cette aveugle divinité qui a sauvé, entre autres^ ma pauvre petite copie, et qui a également préservé VoriginaU Car les fiammes et les laves du plus horrible des incendies {celui du Grenier dabondance et de /'Arsenal)
ont menacé , durant plusieurs jours et nuits , la grande Bibliothèque' de ce nom, et Vont comme enveloppée sous mes yeux. . . A tout instant je croyais la voir en Jeu : elle a renouvelé le prodige de la Salamandre,.. Oh! je les aurai toute ma vie présents à ma pensée, ces effroyables spectacles du brasier parisien allumé par le i8 mars* /...
PuisquHl a survécu à une telle catastrophe j ce brave petit cahier, dont f avais dû faire mon deuil, comme de tous les papiers de mon cabinet de VHotel de ville, — Enfer échappé aux Furies de 1871, — eh! bien donc, je veux quUl vive, 6f /assure ici son existence par le bienfait de Vinvention de Gutten^ berg. Ce merveilleux instrument d^assurance intel^ lectuelle, en nous gardant heureusement de nousmêmes, est plus que jamais appelé à défendre, du moins en partie, les œuvres de V esprit humain contre la folie et la barbarie modernes ; il en préservera le
I . Certes, il n'est rien arrivé qui ne pût et ne dût être prévu. Mon vieux camarade et ami Maxime Du Camp avait écrit, dans la Revue des Deux-Mondes, du i^^c juillet 1869, en terminant sa remarquable étude sur la Préfecture de Police, que, si le pouvoir venait à s'abandonner un seuljour^ « Paris, comme une ville mise à sac, serait livré à tous les épouvantemens du vol, de l'incendie et du meurtre. v> Cela pouvait paraître alors de la clairvoyance à longue vue ; mais, à partir de septembre 1870, surtout en mars 1871, cela avait acquis la clarté de l'évidence. Ne semble-t-il pas, qu'à dater du jour de la déclaration d'une guerre insensée, tout le monde ait comme pris à tâche de tout faire, successivement, pour pousser Paris au bord de l'abîme et amener la réalisation de sinistres prophéties !
d^pôt sacré contre les funestes aberrations ou les dé" faillances du pouvoir, contre le vandalisme 4e noire civilisation *.
Avant de donner mon manuscrit à M. Jouausty fai dû le relire plusieurs Jbis, pour le mieux con^ naître et Vannoter : fen ai été de plus en plus en^ chanté, Oest assurément un morceau de maître. Il est composé avec beaucoup d'arts et écrit avec ce semblant de naturel , de bonhomie^ de belle humeur, qui donne tant d'accent à la malice, Oest, en même temps t un très^agréable spécimen de cette jolie langue courante de la fin du XVI^ siècle ^ qui a tant de verdeur et tant de charme. ^Poserais presque dire que notre petite pièce est, dans son genre, un petit chef-d'œuvre. Même au point de vue historiquCy elle a son degré d'importance, car on y rencontre un crayon très-fln des hommes et des choses qui préoccupaient Paris et la Cour, un an avant la mort de Henri IV, La date est mémorable.
Maintenant, deux questions se posent devant nous. Premièrement, TEnfer estait de ce maître ouvrier
i. Je me suis trouvé avoir sauvé, toujours par cas fortuit, quelques autres papiers, et aussi le fameux pamphlet le Tigre, dont j'avais fait acquérir Tunique exemplaire connu pour notre pauvre Bibliothèque de la ville de Paris. Je Tavais alors chez moi. Et j'ai bien failli être incendié, même dans ma propre maison!...
à qui Von doit la Confession de Sancy , cette satire « de haut goût lo par exellence ?
Je ne saurais en mettre ma main au feu : non habemus confitentem reum. Mais f admets volontiers Vespèce d'attribution qui ressort de ce sous^ titre caractéristique du manuscrit Conrart : Sat3rre en prose, dans le goût de Sancy. // est certain que d^Aubigné fut coriTtu de bonne heure comme «^ franc et docte gentilhomme », ainsi que le qualifie L^Es" toile en son Journal (6 juin 1610), même avant quHl eût encore été imprimé; il est certain que les doigts lui démangèrent toujours^ et quHl a, comme on dit^ noirci beaucoup de papier, en sorte quHl circulait bien des épigrammes* de lui, bien des écrits de sa main, longs ou courts, en prose ou en vers, ses Tragiques notamment^ commencées en iSjj et publiées seulement en 16 \ 6, mais dont il courut, de son propre aveu, plusieurs copies; enfin des quatrains mordants, des pasquils ou autres saupiquets*, tels que ceux qui sont cités par VEstoile {fin février 1 597 et 27 décembre 1608). La Confession de Sancy ellemême et les Mémoires de d'^Aubigné furent longtemps dans ce cas; ils h' ont été publiés pour la première fois que bien des années après sa mort {la première en 1660, les seconds en 1729, sur d'anciennes copies qu'on en avait gardées). Jl en fut de même de cette autre virulente plaquette, le Divorce satirique, qu^on lui a attribuée, et peut^tre avec