‹ L'enfer: satire "dans le goût de Sancy"Chapitre 5 sur 20 · I . Il fut enterré en Teglise Saint-Paul · texte numérisé non relu

I . Il fut enterré en Teglise Saint-Paul

des estoffes pour des calçons aux dames de Paris. » Je me recommande, c'est trop tardé : aussy tost party, ' ausy tost perdu de veue ; jamais oyseau plus vitte que ce diable et son laquais, qui devançoit mesme le cheval de son maistre et sembloit bien estre un Irlandois, tant il estoit dispos à la course. Je demandai à Charon de quel pays estoit le cheval : « Monsieur, dit-il, ce gentilhomme ne chevauche jamais que guiliedins d'Angleterre quand il en peut recouvrer, tant pour la longue halaine et aisée nourriture de ces bestes que pour estre curieux d'avoir quelque chose de rare ; car nous en voyons fort peu en ces quartiers, et, si le comte de Wor^ cester fait pendre les officiers qui pour un angelot laissent sortir les chevaux du pays sans passeport , nos gens seront contraincts d'user des chevaux d'Espaigne. — Contraincts Pdis-je, et voudroient-ils meilleure monture? — Ah ! Monsieur, dit Charon, vous monstrez bien que vous n'avez jamais esté en ce pays, autrement vous sçauriez bien qu'il n'y a si chetif vivandier en Enfer qui n'estime les chevaux d'Espaigne trop honorez quand il les monte; nous en avons tant que jamais nuée d'estourneaux ne couvrit mieux une haye , ou des mouches une ecorce de pomme, que ces chevaux font nos prairies. Car les Espagnols ont deux portes destinées seulement pour

eux et ouvragées ainsi que les artisans appellent à la mosaïque, par où ils entrent icy bas en telle foule qu'on a esté contraint de proclamer plusieurs fois qu*on ne les recevroit plus s'ils ne venoient avec plus d'ordre, y ayant danger qu'ils n'estoufassent tout nostre feu, se jettans dedans pesle-mesle et à l'estourdie ; et» qui pis est» ils y viennent tous à cheval ou à mulç : les uns disent que c'est de gloire, les autres pour se haster et prendre la meilleure place. Je ne sçay à quoi songe le marquis de St-Germain. S'il permet que toutes les bestes sortent d'Espaigne, je vous respons que leurs villes demeureront aussy solitaires que sont leurs champs. Mais hastez-vous, si vous voulez que je vous passe, car voîcy grand nombre d'âmes que je doibs incontinant quérir. » Je me jette promptement en la barque, et s'en fallut peu que je donnasse du nez en l'eau, parce que M. de la Rivière, qui avoit eu loisir de me joindre, tiroit mon manteau à toute force afin d'entrer au bateau par mon crédit. Charon l'apperceut et luy donna bien verd sur les doigts, l'advertissant de sa folie de vouloir passer à l'autre rive. « Car, dit-il, tu y trouverois, comme tous les médecins^ tant de gens que tu as fait mourir, que tu ne durerois non plus entre leurs mains qu'un Adonis parmy la furie de ses amoureux. — A tout le moins, médit le pauvre La

Rivière, saluez de ma part, je vous supplie^ M. Rabelais, premier médecin de Proserpine :

nous sommes fort bons amis; et m'asseure qu'il m'envoyera quelque mot de consolation spirituelle, s*il est adverty de mon desastre. — Ouy da, dis-je, c'est le moindre office que je vous voudrois rendre. » Le nautonnier cependant s'eschaufioit à chasser et injurier tout le monde ; il les appelloit « charongnes, sotz, badins », avec une parolle et contenance qui retiroit merveilleusement sur ce conseiller pour qui je l'avois pris à la première veûe. Enfin il esloigne son batteau de terre et rame si dextrement qu'il me passe comme un rien, puis , reprenant sa route devers les âmes, me laisse là tout seul, sans cognoissance à mon premier abord en ce pays estrange, une rivière à mon dos, en front des réglons incogneues, merveilleuses, espouvantables mesmes à ceux qui font peur aux petits enfans. Je me repentois bien fort de mon. outrecuidance trop curieuse, et que je ne m'estois plustost laissé emmaller dans quelcun des calçons des dames de Paris, veu que. ce courtois diable, pour Pamour de la cognoissance, m'avoit oifert de me rendre devant le soir à mon logis, et pense que j'estois aussy camus que fut M. de Guise quand il sceut que le Roy avoit esté re* cognoistre la place de son sepulchre à St-Denis«.

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Touteifois, j'appris depuis que la cognoissance de l'Enfer, que la contemplation (et beaucoup plus la veûe] desjugemensy des peines et de mille varietez qui s'y retrouvent,. sont choses infiniment utiles, et ressemblent du tout au Palais de Paris, où il fait fort beau quand il n*7 a point de cause qui vous touche.

Il faisoit assez pasle en ce pays^là, car le soleil y est tousjours comme ecclipsé, de sorte qu'à peine j*apperceus, à deux cents pas de moy, deux jeunes hommes qui se battoient fort oppiniastrementavec espéesde l'autre monde, qui sont plus longues que lesnostres, mais d'une trampe toute autre, n*estant employées qu'à fendre le vent. J'accours en ce lieu et y parvins à grosse haleine, pour séparer ceste folle jeunesse que je jugeay bien du premier coup estre françoise, seulement par ceste animosité tant badine et pour le plus souvent affectée. Et de faict, je cogneus à l'approcher que c'estoit le jeune comte de Laval qui se battoit contre le fils de M. du Plessis. Je redouble incontinant ma course, tant pour leur baiser les mains que pour les séparer, medoubtant assez que leur querelle estoit causée par la diversité de religion, et m'estois bien advis qu'ils avoien t assez faict de mourir chacun une fois pour son party. « Qu'est-ce, dis- je, Messieurs? ne vous lasserez-vous jamais d'espandre le sang françois?

Ne voyez-vous pas le dommage que porte ceste damnée coustume qui flestrit tant de belles espérances et ne donne pas loisir à nostre jeune noblesse de laisser mûrir les fruictz qu'elle doibt à Dieu et à son roy ?» Je les vis un peu esbran» lez tant de ma ventie que de ma parole ; ils me cognoissoient grand homme de bien, et n'esperoient rien moins de moy qu'une bien aspre réprimande. Me servant donc sagement de leur crainte, je taschay, devant que les embrasser, de leur faire appréhender les jugemens de Dieu, avec une bonne resolution de vivre en gens de bien après leur mort. « C'est à vous, Messieurs, dis-je, de faire la leçon aux autres, ayant hanté depuis nagueres en ces lieux tant de braves capitaines qui ont tenu leur honneur aussy cher pour le moins que vostre noblesse françoise. N'avez* TOUS pas veu icy un Marins, un Scylla, un Csesar, un Pompée, un Philippes, un Agesilaûs, un Da- TÏus, un Alexandre ? Se sont-ils battus en duel pour faire preuve de leur vaillance ? Qui a jamais reproché à Auguste d'avoir refusé le cartel d'Anthoine, luy mandant que s'il estoit saoul de vivre, il allast cercher d'autre bourreau pour le faire mourir? D'où vient ceste coustume, pensez-vous, sinon des nations barbares qui n'avoient pour loy fondamentale que la rapine et violence, lesquelles venant du Septentrion et ayant comme

3udains orages brouillé le serein de nos :, ont empiété les Gaules et faict distiller à la î quelques mauvaises humeurs sur les plus îs à recevoir l'impression du cautère, dont icipale marque est le duel, qui imite au rès la façon de faire des bestes les plus faes. Ces démons homicides, qui n'estanjamais leur soif que par un continuel esement de sang, sont les législateurs de ce ict du point d'honneur; car, ayant veu la ime ancienne descriée de se deffaire soye pour sortir des afflictions, et, comme dit te, de se tuer soy-mesme de peur de mourir, t finement substitué à la furie des anciens rage moderne du duel pour ne rien perdre r curée. Et quelle manie plus digne d'estre ée que de faire juge de vos différents ou leil qui vous esblouïra la veiie, ou une qui se rencontrera à vostre desmarche, ou poulces que Tespée de vostre ennemi aura tage par dessus la vostre, ou la disposition quelle vous vous trouverez ce jour-là, et Eiutres hazards auxquels un homme sage ne :'pas un sol? Et vous y osez coucher de i vie ! Encores seriez-vous supportables si irs le plus juste ou le plus vaillant Ternit, et que quelque raison voulust conduire [ enragée folie : demandez-en des nouvelles

— i5 — au pauvre Nantouillet. Je m'asseure qu'il voudroit torcher les bottes du comte de Saulx trois fois le mois, et n'avoir jamais eu en teste une si funeste et abominable manie. » La paroUe me croissoit en la bouche sur un si abondant sujet ; mais j'apperçus que ces messieurs estoient en eau, et y avoit danger de pleurésie s'ils ne changeoient de chemise, cela me fist couper plus court. Je m'approche, je les embrasse, puis leur demande des nouvelles où ils estoient logés : « Pour moi , je loge au collège des Jesuittes, me dit le comte, monstrant du menton une maison assez proche. — Et moy, dit monsieur de Baummes , à l'enseigne de l'Escu de Genève, joignant le quartier de monsieur de Beze. » Nous prismes tous trois la route du collège des Jesuittes, car c'estoit aussyle chemin de monsieur de Baummes. Et cependant monsieur de Laval me disoit qu'à la vérité il recognoissoit l'enormité du duel, mais que ceux qui le permettoient en debvoient porter le blasme, et non ceulx qui, par un debvoir quasi nécessaire, l'entreprenoient. « C'est folie, dist il, de publier tant de loix ; une seule bonne parolle du législateur porteroit un coup plus asseuré que tant de vains et inutiles edicts. Si on voyoit ceulx qui se précipitent au combat rebutez du maistre, estimez sots et non vaillants, infâmes et non généreux, il n'y auroit point de presse à

ruiner sa fortune, et vous asseure que cela feroit plaisir à beaucoup qui vont sur le pré frois, tremblants et à contre- cœur, qu'ils ne s*y trouvent que par bienséance. Mais, hélas! que fera nostre noblesse, tant jalouse de sa réputation, puisque la chambre, le cabinet, le secret, le public, laisse tousjours eschapper quelque paroUe qui descouvre qu'on mesure le courage à ne point endurer d'affront, et la valeur à prendre la vengeance de soy mesme ?•» Laissons cela, dis-je, Monsieur, et me dittes comment vous vous trouvez ici. — Voire, mais contez-moi plustost des nouvelles de madame la mareschalle ma mère, et avec quelle patience elle a supporté ma perte * ? — Monsieur, luy dis-je, elle a fait le debvoir d'une bonne mère, et croy que parmy ses larmes son affection Ta conduite à dire quelque Requiescat in pace entre ses dents , de peur que messieurs de Vitré ne l'entendissent ; aussy la consolation que Nerveze a faict imprimer luy a fort servy. Il est bien vray que tout le monde dit que cet escrit-là ne vaut rien, mais Nerveze luy mesme m'a asseuré que c'estoit une pièce extrêmement bien faicte. Et vous, dis-je, monsieur de Baum* mes, avez-vous ouy nouvelles de monsieur vostre

I. Madame de Laval espousa en seconde nopce M. le mareschal de Fervaques.

père depuis vostre partement? — Ouy, dit-il ^ Dieu mercy, j'en entends tous les jours par quelques marchands de la religion qui ont trafic icy ; entre autres un ministre m'apporta dernière^ ment ce livret, qu'il intitule ses Larmes*, -^ Et que vous en semble? — Certes, dit'-il, il me lotie trop, j'en suis tout honteux é — Aussy sont» dis-je, tous ceux qui le lisent; mais patience^ on luy donneroit congé de tout dire, ne fut-ce qu'un procès qu'il auroit perdu* v

Nous estions arrivez devant la porte des jesuittes. Le père Claude Matthieu esc le capitaine, car on use de ce terme en Enfer ^ et non pas du recteur ou provincial ; et de £ûct, dès que les je* suittes meurent, on leur donne bonne espée, cm* rasse^ brassards, et oultre cela un grand tabou-^ rin au côté. Bref, ils sont ordinairement fort chargez quand ils vont en ce pays-là , où néant* moings ils ne sont pas mal aymez ^ car ils preschent fort à la fantaisie du roy soubs [qui ils retournent , et puis sont si empeschez à leurt consciences qu'ils n'ont pas loi»ir de troubler celles d'autruy. Nous priasmes M. dé Baummes de se venir rafraischir là dedans; mai» il pro-^ testa de se mettre plustot entre les mains du car« dinal Evreux, et fût-ce à Fontainebleau, que

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