CCXXXVII
Il a surtout la solitude. Il vit comme un ermite au creux d'une montagne, comme un anachorète au désert. C'est la solitude, l'ennemie, c'est elle qu'il lui faut combattre. C'est à elle qu'il s'attaque lorsqu'il insiste auprès de M"" Antoine en janvier 1873, pour obtenir un journal, même incolore, pour obtenir la faculté de communiquer avec les prisonniers politiques, ses codétenus. C'est la solitude qu'il désigne comme la source de son état de maladie lorsqu'il reçoit la visite des trois médecins, en février 1873, c'est la séquestration absolue et continue qu'il dénonce : la cellule, la promenade dans un réduit environné de murs, l'absence de tout imprimé pouvant lui rappeler qu'il existe une population pensante et agissante. C'est encore la solitude qu'il accuse, en mars de la même année, par la lettre à sa
m L'ENFERME
sœur : « Je n'ai rien à l'apprendre, moi, que la continuation de mon ensevelissement vivant. De ton côté, ûu contraire, vient un peu d'air et de jour à mon tombeau. Quand cette lueur lui manque, c'est la nuit noire. »
Il obtient le journal, mais non la communication avec ses codétenus. Il ne voit pas son fils, il n"a plus de fils : celui-ci ignore son père, vit en bourgeois rassis, commandant les pompiers de la localité, dans la paix campagnarde de Montreuil-aux-Lions, près la Ferté-sous- Jouarre. En dehors des visites forcément espacées de ses sœurs, Blanqui ne voit que ses gardiens, n'entrevoit que les détenus de droit commun. De temps à autre, le directeur, le médecin. Il est loin des jours de Sainte-Pélagie, loin du vivace entourage qui le renouvela en 1861. Le reste du temps, il doit se suffire à luimême, il faut que sa pensée vive de sa pensée, qu'il dévore sa propre substance.
Il a fallu que le fonds, chez lui, ait été singulièrement riche, les ressources cérébrales étonnamment abondantes, pour le mener ainsi, à soixante-dix ans, égal sans déperdition.
A l'évasion, il ne faut pas songer ici. Il y aurait à quitter le bâtiment de l'infirmerie, à traverser trois cours, à franchir trois portes, et arrivé là, aux bâtiments de la direction, la sortie ne seiait pas encore accomplie. 11 resterait à franchir un seuil et le quartier militaire, et encore une dernière enceinte, ouverte au public. Où es-tu, Cazavan, bon compagnon d'évasion de Belle-Ile et de Necker? Cazavan est mort. Où êtes-vous, les deux Levraud, Jaclard, et tous ceux qui aidèrent au départ de ISG.'S, et vous. Oranger, qui êtes allé à la recherche du captif en 1871? Jaclard, Oranger sont en exil, l'un des Levraud est mort, l'autre ne pourrait même entrer voir son ancien maître. Et tous les com-
pagnons d'autrefois, vous êtes ainsi, disparus, dispersés, impuissants, pendant que votre Vieux, solitaire, agonise et meurt tous les jours dans la tombe où il a été enfermé vivant.
CGXXXVIII
En 1877, c'est la date de la plus forte dépression dans l'état physique de Blanqui. Voilà déjà cinq ans qu'il est à Clairvaux, cinq ans que les saisons, les heures, se succèdent pour lui dans la solitude, cinq ans qu'il ne voit de l'ensemble des choses que ce coteau de l'Aube, verdoyant, jaunissant, ou desséché et blanc de neige, qu'il n'entend que les sonneries des soldats, les pas des gardiens et des prisonniers, forcé, pour conserver le mécanisme de la parole, de lire, de parler à haute voix, de se prononcer des discours à lui-même. Il ne sait du dehors que ce que lui en apporte l'écho retardataire de la prison. Le bruit qu'il allait être gracié ou banni a couru, il l'a laissé courir, sachant bien que nul des gouvernants qui se succédaient sous Mac-Mahon n'admettrait sa mise en liberté, et lui, naturellement décidé à ne rien tenter pour l'obtenir. Un autre bruit est venu aussi jusqu'à lui au cours de l'année, à savoir que le mauvais état de sa santé ayant été porté à la connaissance du ministre de l'intérieur, celui-ci a autorisé son transfert de la maison de Clairvaux au Château d'If dans les Bouches-du-Rhône.
Cette fois, Blanqui ne laisse pas passer l'on-dit, il voit un nouveau Fort du Taureau en perspective, une casemate au milieu des flots, et il écrit à M""* Antoine, le 15 février 1877 : a Autorisé est bien touchant! non pas ordonné, mais autorisé comme demi-grâce le Irans fèrement du malade au cimetière, pour rétablir sa
santé! Ainsi que tu peux penser, j'ignore tout à fait si on a demandé mon bannissement. J'ignore encore qui a sollicité cette prétendue faveur de ma déportation sur un rocher de sinistre mémoire. Ce n'est ni moi, ni toi, ni Sophie, ni aucun membre de la famille... Je te prie de demander au ministre de l'intérieur l'éclaircissement de cette affaire. Il faut que je sache à quoi m'en tenir. Ne me fais pas attendre ta réponse. Un brusque enlèvement me serait bien pénible. Le Château d'If! quelle magnifique application de l'amnistie! » Et il termine laconiquement : « Santé mauvaise. Ton frère, Blanqui. »
Le 30 mai de la même année, il donne ainsi son bulletin : « Mon état ne s'améliore pas. Il m'est impossible de manger, non plus que de dormir. Des étouffements toutes les nuits, avec des tumultes du cœur intolérables. Le poumon est engoué, le sang ne passe pas. Tout cela est en déroute. Je ne prends qu'un peu de riz avec du lait. S'il y avait des fraises, je prierais Sophie de m'en apporter. Autrefois cela me faisait du bien, maintenant ce serait zéro, selon toute apparence. Bonne santé. C'est assez d'une tout à fait mauvaise et fort compromise. »
Cela ne l'empêche pas, un mois après, le 28 juin, de donner son avis sur une question qui lui a été proposée : « Je ne ferai point d'article saharien pour la Revue scientifique ; d'abord parce que l'idée du changement de climat est certainement venue à d'autres, comme à moi ; ensuite, parce qu'il existe un argument bien plus terrible contre cette mer saharienne artificielle. Elle n'aurait qu'une profondeur de quelques mètres à peine, et les alluvions affluant de tous les côtés, par suite des pluies, auraient bientôt réduit encore cette profondeur. En bien peu de temps, cette prétendue mer n'offrirait plus qu'un immense marécage, méantissant d'abord toute la population des rives
L'EiNFEUMÉ 411
africaines de la Méditerranée. Un nuage permanent de vapear empestée planerait au-dessus de cet affreux Styx, et s'élançant vers le Nord à chaque souffle du vent du Midi, viendrait porter la mort dans la moitié méridionale de l'Europe. Merci du cadeau saharien. »
En juillet, il est Vaincu, à bout de forces. Sa lettre du 8 n'a plus la belle apparence, les lignes, les alinéas bien ordonnés, les caractères virilement et finement tracés : l'écriture est mauvaise, tremblée, grinçante, par endroits de vraies pattes de mouches : « ... J'étais retombé pire. J'ai dû garder le lit par suite de ma nouvelle crise, plus violente que celle dont Sophie a vu la fin. Ça dure encore. Mais moins un peu. Mais je ne peux plus me fier aux apparences. Le mal revient vite. Mes jambes sont beaucoup renflées, bien que je garde le lit depuis une dizaine de jours... Je me suis levé pour écrire. Je me recouche. Les étouffements et les insomnies sont rudes. Cinq nuits sans fermer l'œil, et la respiration coupée... La Petite Presse & annoncé ma mort et ma résurrection complètes. Double mensonge de son numéro d'aujourd'hui 8 juillet. Écris vite. »
On pouvait annoncer sa mort dans les journaux de Paris. Elle était attendue de jour en jour à Clairvaux. Le médecin de l'établissement constatait que la maladie,, l'ossification des valvules du cœur, avait fait, depuis un mois, des progrès considérables, qu'il y avait actuellement « œdème du cœur et des extrémités inférieures et albuminurie prononcée ». De plus, « le malade apparaît dans un état danémie profonde résultant principalement de l'insuffisance alimentaire qu'il s'impose volontairement et obstinément afin de diminuer l'intensité des palpitations du cœur. » Le directeur de la maison de Clairvaux, le 4 juillet, rend compte à ses supérieurs de cette situation, il fait connaître que si les sympf/imes ne porlent.pas le docteur à conclure
que la mort de Blanqui soit imminente, ils lui font penser néanmoins qu'elle peut survenir inopinément. La question qui surgit alors est celle de la réclamation du cadavre par la famille, pour le faire inhumer soit à Paris, soit dans les Alpes-Maritimes, inhumation qui serait probablement l'occasion de manifestations que le gouvernement, dans Tidée du directeur, « peut avoir intérêt à prévenir ». Le fonctionnaire fait donc demander au ministre de l'intérieur s'il doit, « le cas échéant, remettre le cadavre de Blanqui à sa famille, ou le lui refuser et le faire inhumer dans le cimetière de la maison centrale ».
Tout le mois de juillet se passe à résoudre ce problème. Il est enfin répondu que le corps du défunt devra être remis à la famille si celle-ci le demande, mais que des mesures seront prises en vue du transport. Pour ce transport à Paris, l'avis de la préfecture est défavorable
Le prisonnier résiste, reconquiert peu à peu la vie. Et soudain, voici que dans sa solitude une légère rumeur pénètre, que, dans sa nuit, un faible ,et doux rayon d'une lumière nouvelle vient caresser ses cheveux blancs, sa face usée, son cœur malade, son esprit toujours vivace qui n'attend qu'un contact chaleureux pour se ranimer. Cette rumeur, cette lumière viennent du dehors. Ce que Blanqui n'a pu faire, aux heures viriles des prisons d'autrefois, ce qu'il n'a pu faire libre et actif, voilà qu'il l'accomplit maintenant, inerte, affaissé, condamné par les médecins , tout près du tombeau, presque un cadavre prévu par le souci gouvernemental. L'heure est venue pour lui, enfin, à soixante-
treize ans d'âge, après Irenle-sept années de prison, l'heure est venue de l'aire tressaillir la foule, d'émouvoir les inconnus par son nom, par ces deux syllabes qui n'avaient jamais désigné que le spectre de la Révolution.
Ce sont tous ces bruits de grâce, de bannissement, ces nouvelles de la maladie irrémédiable, de la mort imminente, qui ont trouvé le chemin de l'esprit ignorant et sensible de la masse. Les ennemis, aussi, en ont trop dit. Malgré toutes les erreurs, toutes les calomnies, le vieillard prisonnier, muet, impassible, impose sa vie, commence à dresser sa frêle et énergique silhouette dans la vérité. Une brume de rêve se lève au-dessus de Glairvaux où transparaît peu à peu cette figure d'un autre âge, que l'on va voir enfm telle qu'elle est, d'une telle simplicité de vie, d'une pensée si vive, si en avant, si espérante d'avenir. On ne peut encore deviner l'homme désintéressé, prêt aux mérites de chacun, préoccupé seulement d'idées — et de l'Idée. Celui que l'on aperçoit, c'est l'éternel prisonnier, courageux, indomptable, derrière ses barreaux. Ce n'est pas Blanqui tout entier, l'homme de pensée et d'action. Mais, tout de même, le monstre disparaît, le buveur de sang s'évanouit, et la pensée naît chez quelques-uns de retirer de son cachot celui-là qui paraît choisi entre tous pour être la victinie expiatoire de l'esprit de révolte d'un siècle tout entier.
Dès les premiers mois de 1878, ces symptômes de pitié et de volonté se révèlent. On commente la dureté du ministre Dufaure refusant de libérer Blanqui. Aux jours de mars, l'idée d'une candidature de Blanqui part de Marseille : c'est le premier indice. Aussitôt, salle des Ecoles, rue d'Arras, où il a si souvent parlé pendant le Eiège, Blanqui est choisi comme président d'honneur par une réunion. Une pétition de Marseille va vers
Grévy, qui a remplacé Mac-Mahon après la victoire des 363. Avril se passe, mai vient.
Il doit y avoir une élection législative, le 7 juillet, à Paris, sur la rive gauche, dans le sixième arrondissement. Le 16 mai, un groupe d'étudiants, d'ouvriers, réunis salle des Écoles, décide la candidature Blanqui. Désormais, les réunions se succèdent, convoquées par Stephen Piclion, l'un des promoteurs de la candidature.
Aux réunions de la salle d'Arras répondent des réunions boulevard de Belleville, rue Oberkampf. Le faubourg, décimé en 1871, se ranime, se souvient çà et là, au nom de Blanqui tout à coup prononcé. Le mouvement continue pendant la première semaine de juillet, toujours des réunions rue d'Arras, puis rue de Vaugirard, rue Diderot, où l'on choisit comme président Closmadeuc, ami et compagnon de Blanqui à Belle-Ile. On va ainsi jusqu'au jour de l'élection, où Blanqui, dénoncé €omme inéligible, obtient tout de même six cent dixhuit voix. La première manifestation est faite. Désormais, l'opinion va s'affirmer à chaque occasion possible. Au 14 juillet, à Paris, c'est la présidence d'honneur d'un banquet célébrant la prise de la Bastille. En août, à Lyon, c'est l'idée d'une candidature. En septembre, à "Vaise, c'est la présidence d'honneur du banquet anniversaire de la fondation de la République.
CGXL
C'était le miracle. Il s'en fait un autre. Dans sa cellule, Blanqui ressuscite. A chaque nouvelle du dehors que lui apportent les lettres, les visites de ses sœurs, les notes de mauvaise humeur de son journal, l'afflux de vie revient en lui, donne à sa vieillesse
indomptable la croyance d'un recommencement. Il sait que les gouvernants ne céderont pas, mais il tressaille à cet appel encore faible qu'il entend au loin. Le bruit de foule de Marseille, de Lyon, de Paris, de son cher Paris, lui arrive, apporté par l'espace, vient résonner délicieusement en lui. C'est sa guérison, jour par jour, la reprise de son activité.
Chaussé de ses sabots, coiflfé de sa casquette de loutre, retrouvant la force de quelque exercice physique, faisant sa cuisine, fendant son bois, aussi paisible et calme, d'ailleurs, c'est tout de même l'actii Blanqui, toujours prêt, qui circule au long des fenêtres, regardant l'espace par-dessus les coteaux de la vallée de l'Aube. Il est repris par la politique, sommeillante en lui pendant la torpeur de sa maladie. Il est de nouveau singulièrement informé par les moindres indices, merveilleusement divinateur. La distance, les années, les renseignements venus en parcelles, rien n'y fait. Il obvie à tous ces inconvénients. Il a la France électorale sous les yeux dans sa cellule, il connaît le réveil de l'opinion des grandes villes par la question de l'amnistie, il sait l'état des partis, la parole reprise anonymement par les écrivains proscrits, l'éclat et la force de l'éloquence de Clemenceau à la Chambre. Cette année 1879 peut amener du nouveau.
Aux premiers jours de l'année, la délivrance de Blanqui par le suffrage universel est nettement à l'ordre du jour. Les journaux d'opinion révolutionnaire et radicale, à Paris, dans les départements, rompent enfin le silence. Quelques-uns des anciens compagnons se souviennent. Un mouvement de sympathie parcourt la
422 L'EXFERiME
jeunesse intellectuelle de 1879, comme autrefois la jeunesse de 1863. Tous les jours, dans la Révolution française, des articles de Gabriel Deville exposent le cas de Blanqui, démontrent l'illégalité commise au nom de la loi. Des pétitions de Marseille, Toulouse, Nice, Paris, vont à Clemenceau. Les sœurs de Blanqui voient luire l'espoir, se multiplient, rectifient les erreurs des ^o irnaux adverses par des lettres incessantes, rétablissent la vérité, toujours avec une réserve et une dignité parfaites. Des fleurs envoyées par une inconnue entrent dans la cellule de Clairvaux. Une adresse est signée à Nice, parvient au prisonnier qui écrit à M™^ Antoine : « Dis- leur combien me vont au cœur ces paroles venues de mon pays d'enfance jusqu'au fond de ma prison. 11 est toujours resté dans mon souvenir, ce pays pittoresque, et ses sites sont familiers à ma pensée, lumière éclatante dans mes quarante années de sépulcre. »
C'est à la fin du mois de mars que la candidature de Blanqui à Bordeaux est adoptée pour l'élection qui doit avoir lieu le 6 avril. Un jeune homme, Ernest Roche, mène vaillamment la campagne. Les articles foisonnent, les polémiques s'engagent, les souscriptions sont ouvertes, les réunions ardentes se succèdent à Bordeaux. Rochefort, qui signe d'une étoile, Vallès, qui signe Jean La Rue, envoient leur appel de Genève, de Londres. Deville publie en brochure une biographie qui remet au point les principaux événements de la vie de Blanqui. Garibaldi écrit de Rome pour confier aux électeurs le sort « du martyr héroïque de la liberté humaine ». Et finalement, après un ballottage, le 6 avril, c'est, le 20 avril, le succès, Blanqui élu par 6,800 voix contre 5,332 voix données à son concurrent Lavertujon. Cette fois, ceux pour lesquels Blanqui agit toute sa vie obscurément, opiniâtrement, ceux-là ont Compris, se sont levés, et les images populaires peuvent
montrer le suffrage universel en zigzag de foudre, dans l'éclair et la fumée, brisant les barreaux du cachot et délivrant le prisonnier.
CGXLII
Ce prisonnier est maintenant un personnage. Les reporters du Figaro, du Times, prennent le chemin de sa prison. Des pétitions réclament la mise en liberté du nouveau député. Clemenceau demande sa mise en liberté provisoire pour qu'il puisse venir défendre son élection devant la Chambre, car s'il est élu par un groupe électoral, il n'a pas pour cela ses droits civiques, supprimés par le conseil de guerre : il lui reste à être validé par la représentation nationale. La Chambre commence par refuser de l'entendre. Clemenceau, le 3 juin, monte à la tribune, défend, d'une grave et belle f'ioquence, son maître de 1862 : « J'écarte, dit-il, sa personnalité. Blanqui n'a sollicité la pitié de personne, et il a le droit d'exiger que sa dignité sorte intacte de ce débat. Lorsqu'un homme a sacrifié toute sa vie à un idéal, peut-être chimérique, de justice, et qu'il a fait quarante ans de prison pour ses convictions, je dis que c'est là un homme épris d'une noble chimère, si chimère il y a 1 »
Rien n'y fait, ni l'explication et la définition du 31 octobre, « mouvement spontané,' inspiré par le patriotisme », ni l'illégalité du conseil de guerre qui a jugé Blanqui et ne pouvait connaître des faits antérieurs au 18 mars, ni l'illégalité de la peine de la déportation qui ne peut être prononcée contre les sexagénaires. Blanqui reste, seul, condamné du 31 octobre. La Chambre approuve la décision du 6" bureau,
qui conclut à l'invalidation. C'est le l^"" juin. Le 10, Blanqui est gracié, en vertu de la loi d'amnistie, par un décret du président de la République.
La dépêche qui annonce sa grâce arrive à Clairvaux à dix heures du soir. M™^ Barellier, qui attendait à l'hôtel vis à-vis la prison depuis une quinzaine de jours, est immédiatement prévenue. Elle court vers la cellule, trouve son frère prêt à partir, et la sœur de soixanteseize ans emporte avec elle son frère de soixante-quatorze ans, comme une vieille mère heureuse emmènerait son fils. Le directeur les accompagne à la gare, au train de trois heures du matin. Blanqui salue, monte en wagon, arrive à Paris à six heures du matin, le 11 juin. Il a empêché de prévenir personne, il va directement 43, rue de Rivoli, chez sa nièce. M™* Lacambre, puis, 143, boulevard Montparnasse, chez sa sœur, M""^ Antoine, et enfin, au soir, il se loge chez M™" Barellier, 8, rue Linné, où, le lendemain, il reçoit la visite de Clemenceau et de tous ceux qui ont aidé les électeurs de Bordeaux à cette mise en liberté. Il voit Gabriel Deville, Emile Gautier, il leur donne, sous forme d'avis, le résumé de l'expérience de sa vie. Faire, leur dit-il, une propagande active, sans pour cela donner prétexte d'arrestation, éviter de se faire mettre en prison, afin de ne pas s'user et de conserver toute sa force et son talent 'oratoire, porter des ouvriers à la députation pour hâter la solution de la question sociale. Il considère Clemenceau comme le futur orateur et chef des gauches.
Il a l'intention d'aller à Bordeaux soutenir sa candidature pour l'élection qui doit avoir lieu le 31 août. Il accepte cette candidature par une lettre du 14juin, mais
pendant quelques jours, il a la joie, si précieuse pour lui, de la reprise du contact, de la conversation, et la joie aussi des allures sans entraves, du réveil chez soi parmi les visages amis, de la sortie du matin. 11 va chercher lui-même ses lettres, ses journaux, puis il parcourt les vieilles rues, s'en va errer et songer dans les allées de jardin français du Jardin des plantes, parmi toute la flore et toute la faune qui évoquent la vie universelle aux yeux ravis du vieillard sorti d'un cachot de huit ans.
Le 25 juin, il va remercier ses électeurs de Bordeaux, en compagnie de M™^ Antoine et d'Ernest Roche. Un groupe d'amis l'acclame à la gare, l'emmène banqueter au Petit-Fresquet. Les membres du comité l'entourent, l'embrassent, nul ne peut prononcer une parole. Blanqui reste à Bordeaux jusqu'au 18 juillet, et pendant cette vingtaine de jours, reçoit ceux qui lui ont donné leurs voix. C'est une vive émotion populaire. La population méridionale vient rire et pleurer dans sa chambre. Blanqui délivré est comme le vieillard retrouvé à la Bastille. Chacun veut le voir, lui serrer la main. Les femmes touchent ses vêtements, lui amènent leurs enfants. Il est pour tous miraculeusement sorti d'une oubliette, ramené au grand jour après des années de nuit et de silence.
La lutte recommence. Les adversaires exhument le document Taschereau, les vieilles haines de 1848 se rallument, les polémiques encore une fois se croisent. J Peut-être, alors, quelqu'un de ceux qui prirent le pouvoir au 4 septembre aurait- il pu faire connaître le libellé de la note sur Blanqui, trouvée à la Préfecture de
police : « Il passe pour un homme intègre. Beaucoup de gens ont prétendu que Blanqui était un agent du gouvernement de Juillet : aucune preuve n'a pu être donnée à ce sujet. » Et le nouveau préfet de police de la République inscrivait à la suite : « Ces notes existant au 4 septembre 1870 me semblent devoir être profondément modifiées. Il importerait, avant tout, de savoir de quelle source sont venus les fonds dont M. Blanqui s'est servi pour TafTaire de la Villette. Il y a là matière à enquête sérieuse. M. Claude, chef de la sûreté, pourrait en être chargé. » Le préfet de police et le chef de la sûreté auraient pu s'instruire auprès de Granger, qui fournit ces fonds mystérieux.
Mais en 1879, aucun personnage officiel n'a garde de renseigner l'opinion. Il faut que Blanqui inter-vienne avec quelque colère contre ceux qui vont jusqu'à employer de telles armes contre lui. Il doit mettre encore une fois son existence en regard de l'abjecte et niaise accusation, prouver par les simples faits que nulle enquête sur la pièce fabriquée n'a abouti : ni l'enquête de la commission des clubs de 1848, qui s'est séparée sans avoir rendu son verdict, ni l'enquête du tribunal de la Seine, saisi d'une plainte en diffamation de Tas-chereau, et qui n'a jamais prononcé.
Mais on réussit pourtant à détacher de lui les voix des indécis, et c'est tout le résultat désiré. Il y a, le 31 août, ballottage entre les trois candidats, et le 14 septembre, jour de l'élection définitive, Blanqui, avec 4,541 voix, est mis en échec par le candidat modéré, Achard, nommé avec 4,697 voix.
Dès ce jour, commence pour Blanqui une existence de voyage et d'agitation, à croire que le séquestré veut
L'ENFEKMK 421
prendre une revanche de l'immobilité et du silence do toujours, et qu'il se hâte de vivre pendant ces jours, peut-être ces heures de répit, que lui accorde la nature. Le 21 septembre le septuagénaire assiste, à Bordeaux, au banquetanniversaire de la République. Le 22, il estàMarseille, et c'est ce jour-là qu'il connaît l'ovation et l'apothéose. La population dont la gai té, l'émotion et l'enthousiasme roulent à pleine rue, se précipite sur le vieillard aussitôt que sa fine tête blanche apparaît à la porte de la gare. Blanqui est saisi, serré dans des bras, pressé sur des cœurs. On le hisse, on l'emporte comme un drapeau, on l'installe en voiture, on dételle les chevaux, on veut l'entraîner. Avec sa faible voix, malgré l'émotion qui le brise, il empêche cette promenade triomphale, et c'est au pas des chevaux, sous le soleil, qu'il arrive, sa voiture pleine de fleurs, au cercle de l'Indépendance. C'est de là, du balcon, qu'il remercie cette foule devenue attentive et muette. Sa parole légère comme un souffle s'en va, dans ce grand silence, les mots s'envolent vers l'admirable ciel, vers la mer latine, doucement se propagent dans la masse qui écoute, et lorsqu'il a terminé, qu'il a crié de sa voix éteinte un vive la République! où il semble qu'il exhale son dernier soupir, l'immobilité et le silence se changent de nouveau en délire, et l'acclamation énorme emplit la place, monte au pâle vieillard qui voit venir à lui, trop tard, tout ce bel élan, toute cette force jeune, qu'il aurait tant voulu avoir avec lui pour soulever le monde. Il resta ferme, les lèvres un peu tremblantes, les yeux un peu obscurcis, mais on peut croire que toute l'amertume de sa vie monta, en ce jour de joie, à ce grand cœur douloureux, à ce fier esprit solitaire.
Le soir de ce jour, Blanqui préside un banquet dominé par son portrait et par le buste de la République. Le 28, il est à Nice, encore fêté par un banquet, oîi l'un de ceux qui prennent la parole rappelle l'arrestation de 1828 par les troupes de Sardaigne. Use transporte à Manosque, à Toulon, à la Seyne, il parcourt la splendide région par terre et par mer, il respire l'air de son pays, il vit dans la foule, il connaît la cordialité des réceptions, il fait de la politique de plein soleil.
A Lyon, où il va vers la mi-octobre, celui qui ne voyagea guère qu'en voiture cellulaire traverse la ville en calèche, au pas des chevaux, celui qui fut réduit aux soliloques de la cellule parle dans Fair libre. Le lendemain, il va vers la Croix-Rousse où se déploya le drapeau dés insurrections de la faim. Le surlendemain il est à Tarare. Aux premiers jours de novembre il est à Saint-Etienne, où dix mille personnes l'attendent à la gare, et partout ce sont des ovations, des cris, le bruit de la popularité, et les petites filles vêtues de rouge, coiffées de bonnets phrygiens, que l'on hisse dans la voiture, et qui lisent un compliment, donnent un bouquet au vieillard qui les prend dans ses bras, baise leurs joues et leurs cheveux. Ce groupe, qui se forme pendant un instant, cette tête blanche et ce bonnet rouge rapprochés, c'est comme une apparition de ce qui a été, de ce qui pourra être, de la Révolution d'hier et de la jeune République, du passé et de l'avenir.
Pour savoir l'état d'esprit de Blanqui après ces^ voyages et ces fêtes, il suffit de lire la lettre qu'il écrit, de retour à Paris, à la fin de novembre, aux cerclesde Béziers : « Je me serais, leur dit-il, estimé très
heureux de pouvoir causer avec vous des affaires de la République, et surtout des moyens de mettre un terme ù la misère et à l'oppression des citoyens qui sèment toujours et ne récoltent jamais, qui produisent jusqu'à épuisement de force, et ne consomment pas... Quevous dirai-je là-dessus, citoyens? Un seul mot. La question sociale ne pourra entrer en discussion sérieuse et en pratique qu'après la solution la plus énergique et la plus irrévocable de la question politique, et par elle. Agir autrement, c'est mettre la charrue devant les bœufs. On a essayé une fois déjà, et lu question sociale a été anéantie pour vingt ans. Elle était cependant posée sans détours, et avec une grande clarté, dans cinquante programmes au moins, complets et bien détaillés. Tout a disparu dans la tourmente soulevée parle pouvoir exécutif qu'il eût fallu renverser d'abord, afin d'avoir le champ libre. Que cette sanglante leçon du passé nous profite. Ne recommençons pas les mêmes fautes. »
A Paris, en décembre, Blanqui accepte tousle^rendezvous de réunions qui lui sont proposés. Le 7, il est à Puteaux, où il demande une indemnité pour les amnistiés, où il termine son allocution en récitani le dernier couplet de la Marseillaise. Le 10, il est au salon des Mille-Colonnes, rue de la Gaîté ; le 14, à la salle des Ecoles, rue d'Arras; le 21, à la salle Graffard, boulevard Ménilmontant.
Il manifeste la même activité en 1880.11 est fidèle àla conduite qu'il eut toute sa vie, à son refus d'organisation secrète, de complots, de préparations de coups de main sous la République. Comme en 1848, comme en 1870, il veut une politique au grand jour sous un régime
de liberté, les débats contradictoires, le journal et la réunion pour faire l'éducation de son parti. Il accepte donc sa part de travail, il court Paris dans tous les quartiers, prêt à présider et à parler.
Ceux qui ont fréquenté les réunions publiques de cette année-là ont pu chercher dans les allures et sur le visage de Blanqui les raisons de la persuasion enveloppante, de l'autorité intellectuelle qui ont marqué son passage et lui ont survécu. L'observation était difficile. L'homme était immobile et fermé. Il allait partout ou des organisateurs et des conférenciers l'appelaient : salle Rivoli, salle Ragache, salle Graffard, salle des Écoles, salle de l'Élysée-Montmartre, salle Pétrelle, salle Lévis, là où il y avait des bancs, une tribune, un trophée appliqué à un mur. Ce fut sa vie presque de chaque soir après sa sortie de Clairvaux. Il arrivait, entouré de quelques jeunes gens de physionomies sérieuses et volontaires. Un mouvement se produisait : les premiers rangs reculaient pour lui faire passage, ceux qui étaient derrière se jetaient en avant pour le voir. Ou bien il apparaissait brusquement, à la place présidentielle, comme s'il eût surgi du plancher de l'estrade. Certes, ceux-là qui criaient d'enthousiasme, ceux-là qui applaudissaient dans le délire, ne voyaient pas l'être singulier qui restait rigide et attentif dans le fracas des bravos et des clameurs. Et même l'attention soutenue de ceux pour lesquels il n'est pas d'autre besogne que de voir se brisait vite à cet indéchiffrable. Le corps petit, vêtu de noir, la main gantée de noir, dessinant des gestes courts, la tête, blanche de cheveux et de barbe drus, coupés ras, le profil écrasé comme une face de lion, l'attitude tour à tour inquiète et tranquille, auprès de lui un chapeau et un parapluie de savant pauvre, il avait l'air d'un très ancien chef de bureau de l'émeute, d'un avoué de la Révolution. Pen-
L'ENFERMÉ 4;ji
dant que les orateurs parlaient, que la foule remuait, il était là, tout petit, tout ramassé, sur la haute chaise où on l'avait placé, semblant se réchauffer sous le ga/. fumeux, comme autrefois les bourgeois parisiens au bon soleil de la petite Provence.
Il avait comme un soin de dissimuler le foyer qui était en lui. Bouche close, les paupières abaissées, Ja tête penchée, les mains dans les manches, écoutait-il, révait-il? Était-ce la juste appréciation des passagers triomphes et des fortunes adverses, des brusques arrivées et des reculs désastreux, des surprises du hasard et des chocs en retour, qui lui donnait ce calme résigné, ce vague sourire de bienveillance et de navrement? Par moments, on eût dit qu'il sommeillait au milieu des grondantes passions, des tumultes et des appels qui faisaient ressembler ces soirées à des veillées en armes.
Puis, son tour venu de prendre la parole, il se levait, et un silence d'église se faisait. D'une voix cassée, mais allant son chemin, il prononçait quelques phrases sur l'armée, sur le clergé, sur la bourgeoisie. Chaque fois, il revenait, avec une douceur entêtée, sur le même sujet, il insistait, il se répétait, et il s'arrêtait pourvoir si l'auditoire avait bien compris. On sentait en lui comme un désir de maître d'étude de faire répéter la leçon, comme une idée fixe de vieillard de laisser deux ou trois suprêmes idées après lui.
On l'acclamait, et il penchait davantage la lêté. Il reparlait encore, comme pour se résumer, et parfois, alors, à la fin de cette causerie, un accent et un gesle tragiques passaient subitement au-dessus des têtes, faisant courir un frisson et une, ombre sur les fronts. On avait la sensation qu'un éclair avait lui, qu'une grande phrase s'était envolée. On regardait. Plus rien. On n'avait plus dsvant soi qu'un tranquille bonhomme,
disant ses espérances, exprimant ses doutes, donnant des conseils, d'un ton de commerçant qui tour à tour sourit et hoche la tête pendant un inventaire.
Et puis il s'en allait, enfermé dans son pardessus comme dans un sac, — et c'est seulement alors qu'on pouvait le voir de près dans ces petits cafés qui sont comme les coulisses des réunions et qui servent de sortie pour les orateurs et les organisateurs.
Blanqui s'arrêta là, un jour, pendant que l'on comptait la recette dans le bruyant « débit » attenant à la salle Lévis. Il s'assit un instant. Autour de lui, on buvait. Lui, l'ascète nourri de lait, de légumes et de fruits, ne prit rien, pas même un verre d'eau. Ici encore, il écoulait, il regardait. Je pus voir ses yeux, croiser ses regards, et, cette fois, l'ascendant et le charme furent bien près d'être expliqués. ^
Les yeux clairs et changeants, vifs et purs, de l'enfance, doux et humides comme ceux de la gazelle, et subitement fixes comme ceux du fauve. Une bonté les éclairait, une méfiance les obscurcissait. On pouvait y lire toutes les déceptions, on pouvait y apprendre le commentaire de l'existence de ce blessé des barri cades,de cet interné de Belle-Ile, de Corte, de l'Afrique, du Taureau, de ce prisonnier des forts battus de la mer. Quarante ans.de solitude, cinquante ans d'efforts, les accusations de trahison, la liberté venue sur le tard de la vieillesse, ne disaient-ils pas tout cela, ces yeux qui vivaient dans ce pâle et anguleux visage, — et tout au fond, cette flamme fixe, n'était-ce pas le souvenir de la femme morte et du lointain amour?
L'ENFERMfi 433
CGXLVIII
En mai et juin, il retourne h la bataille électorale à Lyon. Il est en ballottage, mais il a le plus grand nombre de voix au premier tour de scrutin, malgré la campagne acharnée contre lui, tous les essais de combinaisons par lesquels on travaille le suffrage universel. Sa campagne est interrompue par la maladie et la mort de ta sœur ainée, M™* Barellier. Il revient en hâte, trop lardpour assister aux derniers moments de cette tendre et fidèle amie de toute sa vie. Il la conduit au cimetière Montparnasse, il est très ému, dit à ses amis qu'il ne se savait plus une telle source de sensibilité, après la vie soufferte. Au bord de la fosse, il prononce quelques mots : « Je te dis adieu, à toi dont la vie fut toute d'abnégation et de dévouement. Tu as vécu et tu es morte en républicaine. Adieu ! » Il remercie ceux qui sont venus, s'en va, arec son frère Jérôme-Dominique et sa sœur M""* Antoine, chez celle-ci d'abord, puis il regagne la rue Linné, où ceux qui restent de la famille dîneront le soir. Tout le long du chemin, par le boulevard Montparnasse, le boulevard de Port-Royal, la rue Monge, la rue Lacépède, un groupe d'hommes le suit, des socialistes français, allemands, russes. A sa porte, on le quitte au cri de : « Vive Blanqui 1 »
Avec Oranger, il retourne à Lyon, où il loge à l'hôtel du Cheval-Noir, continuant sa propagande en compagnie d'Edmond Lepelletier et d'Olivier Pain. Il échoue au scrutin définitif, revient à Paris reprendre la vie de réunions publiques, de la salle d'Arras à la salle Ghaynes.
E~ juillet, un décret le fait enfin profiter des bénéfices de la loi d'amnistie, il retrouve ses droits poliliques. En novembre, il fait le voyage d'Italie, part avec
Rochefort pour Milan, les fêtes données en l'honneur de Garibaldi, l'inauguration du monument de Men tana. Il a voulu cette rencontre avec le héros, l'homme d'action qui a mené son œuvre à bien. Il parle, d'une voix de plus en plus faible, devant l'immense foule italienne et les représentants de toutes les nations, mais si la voix s'en va, la pensée reste, virile et réfléchie. Il discourt sur les moyens de mettre les institutions économiques d'accord avec l'idéal de justice, et il conclut par l'image juste et belle où. il résume son enseignement : « Il ne faut pas essayer de faire des bonds, mais des pas humains, et marcher toujours.' »
CGXLIX
Il marche donc, encore, jusqu'à la fin. Rentré à Paris, il fonde un journal auquel il donne un titre : Ni Dieu ni maître, qui est le testament philosophique et politique de sa vie, la proclamation de son irréductible idéal, l'affirmation de la liberté et de la grandeur de l'homme, le droit purement humain, issu de la légalité révolutionnaire, nettement mis en face du droit divin sous toutes ses formes.
Ses collaborateurs sont ses amis de la fin de l'Empire, du Siège, et quelques nouveaux venus : Granger, Eudes, Vaillant, Gois, Brouillé, Frédéric Cournet, Marguerittes, etc. Le rédacteur en chef n'a plus la puissance de travail qu'il avait dix ans avant, aux jours de la. Patrie en danger, et souvent il publie des pages qu'il distrait de ses papiers de prison. Toutefois, il écrit fréquemment des notes dans la langue active qui est la sienne, il fait toute une campagne pour la réorganisation de l'armée, qu'il juge nécessaire de maintenir, dans l'état de l'Europe, mais avec une réforme profonde qui comporte la
suppression de la conscription, l'enseignement militaire de la jeunesse, l'armée nationale sédentaire.
Ces idées, il les énonce dans la sage, la sérieuse brochure, V Armée esclave et opprimée, et il va les présenter et les expliquer à Lille, dans une grande réunion faite sous sa présidence, où il trouve, comme à Bordeaux et à Marseille, la grande émotion populaire, l'attendrissement des femmes qui viennent auprès du vieillard, veulent le voir, l'entendre, toucher ses vêtements, baiser ses mains pâles. Pour ce peuple instinctif, le vieux Blanqui, sorti des prisons, venant au milieu de la foule, est comme l'apôtre et le martyr d'une religion nouvelle, qui est ïareligion humaine. Lui, très doux, très paisible, au milieu des manifestations, des enthousiasmes, répète une fois encore ses affirmations, ses conseils, reste en accord avec sa vie.
A Paris, il continue, selon ses forces, sa vie de toujours. Il a voulu se réserver des heures de solitude, de travail, de repos. Depuis la mort de M™* Barellier, il a demandé asile à celui qui est son ami depuis les jours de bataille de 1866, Ernest Granger, auprès duquel il trouve des soins fraternels, une parole cordiale et joyeuse, une conversation philosophique et littéraire de délicat. Avec celui-là, il est heureux, il s'abandonne, il a tout entière la fine gaieté qui fut en lui, qui transperça même aux plus mauvais jours. Tous deux habitent, 25, boulevard d'Italie, au cinquième étage d'une maison faubourienne, tout Paris en un vivant tableau dans les fenêtres. Ils ont chacun leur chambre, et Blanqui jouit une fois encore de son éternelle cellule, de sa table de travail, de ses livres, de ses papiers. Ils prennent
leurs repas ensemble, et ce sont les conversations sans fin, le passé évoqué et l'avenir, surtout l'avenir, par Blanqui, lequel vit toujours en avant, suit l'homme dans sa destinée. Ils font, cet automne, une promenade aux champs, aux bois, vers Meudon, Clamart, mais Blanqui demande assez vite à rentrer. Il préfère la rue de Paris, sa chambre, la causerie. Les souvenirs lui reviennent. Il se rappelle la dernière fois qu'il a été au théâtre : c'est au Théâtre Italien, il y a cinquante ans, au lendemain de 1830, avec sa femme. Il parle souvent de sa femme. Un jour où Edouard Vaillant vient le voir, il lui dit que le plus grand bonheur de la vie d'un homme de lutte, c'est d'avoir été aimé, d'avoir eu près de soi, dans l'incertitude et le danger, un cœur fidèle.
C'est du boulevard d'Italie qu'il part pour aller aux réunions, en décembre, le 12, à la salle des Écoles, avec Louise Michel; le 17, à la salle Rivoli, où il est fatigué, où il a quelque difficulté à parler ; le 24, à la salle Arnold, boulevard de la Gare; le 27, à la salle Ragache, à Grenelle. Il revient cette nuit-là assez tard, vers deux heures, ayant tardivement trouvé une voiture. Il monte l'escalier, entre chez Granger qui l'attend. Il s'assied, cause avec son ami, raconte la réunion. Il selève, prononce quelques paroles incohérentes. Granger l'écoute, le regarde, surpris. Blanqui fait un pas, reste une seconde immobile, tombe tout d'une pièce.
Son ami le relève, le prend dans ses bras, sous la tête, sous les jarrets, comme il ferait d'un enfant tout léger, et le porte sur le lit. Blanqui reste rigide, sans regard, sans parole, La mort va venir prendre possession. Granger envoie chercher un médecin. M"' Antoine veille celui qui ne voit plus, qui ne sait plus, qui est déjà entré dans l'inconscient.
Lorsque vient le médecin, il constate la congestion cérébrale. Tout est tenté en vain, pendant cinq jours la
paralysie gagne, le corps frêle agonise, se rend lentement à la puissance destructrice. Il ne reconnaît pas sa sœur, les amis qui le veillent, ceux qui viennent le voir, GraDger, Cournet, Vaillant, Clemenceau... Sans avoir repris connaissance, insensible à tous les révulsifs, ne manifestant la vie que par le râle, Auguste Blanqui meurt à neuf heures treize minutes du soir, le 1" janvier 1881, âgé de soixante-seize ans. C'en est fait de cette force, de l'esprit si net, du cœur si mystérieux.
Il est visible, pendant trois jours, dans l'humble chambre, sur le petit lit de fer couvert de fleurs, de couronnes de laurier et de chêne, de rameaux d'or. On prend un moulage de la face sereine et souriante, redevenue jeune, ferme et fixe après la contraction suprême. On l'enterre le 5 janvier. Son filsEstève est venu auprès de la sœur et du frère du mort, M™^ Antoine et Jérôme- Dominique Blanqui. Tout le parti de la Révolution est là avec ses bannières, ses couronnes d'immortelles, ses devises. Une émotion est née dans Paris. La foule, qui n'est pas venue au vivant, vient au mort. Derrière le corbillard et sur le parcours du boulevard d'Italie, de l'avenue des Gobelins, du boulevard Saint-Marcel, du boulevard de l'Hôpital, du pont d'Austerlitz, du boulevard de la Contrescarpe, de la place de la Bastille, de la rue de la Roquette, cent mille personnes marchent ou sont échelonnées. Les chevaux noirs qui emportent la dépouille légère fendent la masse humaine, semblent des chevaux marins passant dans une houle de tempête. Une impression d'âpre tristesse et de beauté farouche se dégage de cette affluence humaine qui entoure enfin celui qui a toujours vécu seul.
Au lendemain de sa mort, l'Art a recueilli sa mémoire. Un artiste s'est trouvé, Dalou a couché sur la pierre un Blanqui de bronze qui aura l'éternité de la dure matière. Le Vieux est étendu comme un vaincu, comme un martyrisé, comme un mort. La calomnie tombe, la pitié et l'admiration viennent au spectacle de ce visage douloureux, de ce maigre bras contracté, de cette main mourante et volontaire encore, qui cherche une plume, qui veut saisir et commander.
Le promeneur solitaire s'arrêtera devant cette force usée, devant ce vaincu et ce victorieux de la vie, qui dort sous le linceul de métal et la mystique couronne d'épines.
Là, chaque année, les amis qui n'ont jamais douté, les disciples qui gardent les paroles dites dans les salles de réunions, imprimées sur les feuilles volantes, viennent, confiants dans leur culte philosophique, fixés dans leur religion sociale. Pendant que les promeneurs parcourent les rues, que l'ouvrier fatigué s'attable aux guinguettes, les fidèles du cimetière célèbrent, avec toutes les tendresses et toutes les violences de leur langage de révolutionnaires, celui qu'ils appellent encore aujourd'hui, comme autrefois, familièrement et respectueusement — le Vieux.
Ce n'est point chose commune que de laisser ainsi, en s'en allant pour toujours, un tel souvenir immuable, une telle fervente mysticité, dans le groupe d'hommes au milieu duquel on a vécu. Présent — : absent — homme d'action décidant un complot, préparant une journée — proscrit fuyant l'échafaud ou le peloton d'exécution — déporté voyageant enchaîné dans les
voitures ferrées, grillagées, verrouillées, qui sont des prisons ambulantes — condamné séquestré dans les cachots du Mont-Saint-Michel et du Château du Taureau — malade caché pour mourir dans une haute maison d'un quartier ouvrier — mort même, tombé pour jamais, enveloppé du rouge drapeau, dans le trou étroit qui est un gouffre infini — Blanqui a toujours eu, sur les mêmes, la même influence égale et sans contestation, une influence où il entrait de la discipline militaire, du mystère diplomatique, du sacerdoce conspirateur. Debout, il eut une garde veillaijit sans cesse — couché au tombeau, sa mémoire est comme éclairée par une lueur de lampe brûlant toute seule dans le silence et la nuit d'une crypte.
Pour ce récit, écrit avec la préoccupation de la vérité, qu'il puisse aider h. faire connaître ce méconnu, à lui faire rendre la justice qui est due à tous, qui lui est due.
Son malheur fut qu'on ne vit pas l'homme sous l'insurgé, le politique sous le conspirateur. Toute sa vie, un dédoublement se fît. Et aujourd'hui encore, combien connaissent le poète qui écrivit le beau livre de V Eternité par les Astres, le stratège qui, dès septembre 1870, racontait les phases du siège de Paris, l'homme d'État qui mettait les circonstances au-dessus des programmes, un homme d'État averti, fin, et très décidé, capable de concevoir et capable aussi d'exécuter, mais que la mauvaise foi de ses adversaires et l'exclusivisme de ses amis jetèrent dans la rébellion quand même, dans la violence au jour le jour. Ce fut la fatalité de son
J existence. L'homme qui refusa d'être disciple ou chef dans une secte socialiste, l'homme qui écrivit ces phrase» coupantes : « L'économie politique est le code de l'usure... Le pauvre est un besoin pour le riche... Il est impossible au communisme de s'imposer brusquement, pas plus le lendemain que la veille d'une victoire : autant vaudrait partir pour le soleil.,. » l'homme qui mettait « un point d'interrogation sur l'avenir », l'homme qui résumait son plan de gouvernement en deux mots : « Dictature parisienne », cet homme là restera un merveilleux critique, et s'il passe à l'avenir avec la physionomie d'un général sans armée, peut-être encore est-ce lui qui représentera le mieux la politique de ce siècle — mesurant intelligemment la longueur du chemin, la durée du temps, et voulant brûler les étapes — oscillant entre l'étude et le coup de main.
Il représente une période terminée, un âge révolu. Peut-on lui reprocher d'être né en 1805, d'avoir connu la P'^'itlviue sous la Restauration, d'avoir assisté, écolier, à l'exécution des Sergents de la Rochelle, d'être allé à la société secrète en sortant du collège? Il devait continuer ces pratiques sous la monarchie. Mais observez qu'il sut les interrompre chaque fois que la République apparut, qu'il changea sa méthode de conspirateur pour les mœurs de la discussion, de la liberté, en 1848, en 1870, en 1879.
C'est lui qui fut la première victime de la société secrète, de la conspiration, de l'émeute. Au moins, lorsqu'il avait commis la faute, acceptait-il le résultat, lorsqu'il avait préparé le calice, savait-il le boire jusqu'à la He. De cela il réclamait la responsabilité. Mais du second malheur de sa vie, il ne convient pas de le ^ charger : il fut la victime de l'envie, de l'ignorance de ses alliés, autant et plus que des haines sociales logi-
quement armées contre lui. 11 y a eu certainement trouble et regrets, chez certains, des accusations et des hostilités de 1848. Louis Blanc assiste aux obsèques de Blanqui, et quelque temps après Martin Bernard, chez Floquet, avoue qu'en accusant Blanqui on a été un peu vite! Mais le mal était fait! Barbes et ses amis, j'en ai eu la conviction profonde à mesure que j'avançais dans cette histoire, furent de grands coupables envers lui, envers la cause humaine, et porteront la responsabilité de leur action devant l'avenir. C'est eux, c'est leur hostilité, qui ont achevé de jeter Blanqui hors des voies de son génie, qui ont empêché en partie son évolution, qui l'ont condamné à l'extraordinaire vie intérieure qui fut la sienne.
CGLIV
Là, nous retrouvons l'homme. C'est lui que j'aurais voulu faire vivre. Car, j'y insiste, je n'ai pas écrit l'apologie du conspirateur, du chef d'émeute. Je n'ai constaté là que la fatalité. Mais on avait fait de Blanqui un monstre, un spectre : j'ai essayé de lui restituer son titre humain.
La mort l'affranchit de la secte, laisse voir ce qu'il y a de beau, de fort, de libre dans son esprit. Le témoignage de ceux qui l'ont connu suffirait à affirmer, à prouver cet esprit, mais il y a son œuvre, ses Plaidoiries^ sa Patrie en danger, son Eternité par les Astres, et tous ses cahiers de Doullens, de Belle-Ile-en-mer, de Corte, de Sainte-Pélagie, du Taureau, de Clairvaux, ses cahiers qui seront publiés, qui achèveront de le faire connaître par tant de pages magnifiques, tant de notes saisissantes. Enfin, il y a sa vie, qui est une œuvre aussi, qui donne sa substance. Il a donné toute cette vie à l'esprit, il a méprisé, ignoré l'argent, et par là encore
s'est attiré la méfiance et la haine. Il a été haï pour sa pauvreté, pour son absolu. Tous ceux qui surent acheter la vie facile par des capitulations de conscience furent durs à Blanqui. On devait, fatalement, avoir raison de lui. On l'a maté, non vaincu, on a eu prise sur son corps, non sur son esprit. Lui, comme le rebelle de Baudelaire, a dit : Non! je ne veux pas! Il eut en lui, toujours, son cachot et sa tombe, y vécut fort et joyeux.
Pour ces raisons, ce livre, avec les divergences dites, les critiques exprimées, ne peut être à la conclusion qu'un hommage à cette mémoire, à l'utilité de cette existence.
Non, cette vie surhumaine, de douleur consentie, de saci^ifice obstiné, cette vie ne peut être perdue. Elle a privé l'homme des joies habituelles, lui a infligé la douleur de ne pas être compris, aimé, lui a donné ce visage offensé... Mais l'exemple est acquis pour jamais. Dans le même individu ont cohabité deux sentiments égaux : la résignation, la révolte. Résigné pour lui, révolté pour tous. La résignation le met à la hauteur des plus stoïques. L'esprit de révolte du vieux Blanqui, salubre comme le sel de la mer, imprégnera l'Histoire. Il n'a pas voulu le bonheur, il a refusé d'être payé de son vivant. Il est même plus grand que les martyrs et les saints des religions, qui n'acceptent de souffrir et de mourir qu'avec la certitude d'une vie future, d'une récompense de paradis. Lui, ne veut être ni consolé, ni récompensé. Il accepte hautainement le sort sans l'espoir d'une rémunération. C'est le Héros nouveau, d'accord avec l'idéal du siècle, d'accord avec l'humanité.