CCXXXIII
Sous l'influence de Ranc, le journal de Gambetta, la République française, avait publié une relation de la captivité au Taureau, écrite par Blanqui lui-même avec un tact admirable, une perception nette de la situation faite aux journaux par l'état de siège. Dans le même journal, parut le compte rendu exact du procès. Il y eut, enfin, dans le Paris-Journal^ la courageuse et magnifique étude de J.-J. Weiss.
Le verdict fut cassé pour vice de forme. Le pro-
ces recommença, fut jugé en une audience, le 29 avril, où le verdict du 4® conseil de guerre fut confirmé par le 6®. Blanqui réintégra la prison de Versailles où il avait déjà séjourné de 1832 à 1833, avec Raspail et Bonnias, condamnés avec lui dans le procès des Quinze en 1832. Le pourvoi qu'il adresse en cassation contre la décision du 6^ conseil de guerre qu'il dénonce comme incompétent, créé par une loi postérieure aux faits jugés, ce pourvoi est rejeté le 6 juillet 1872. C'est la dernière ressource, la justice va suivre son cours.
On agita la question de savoir s'il serait envoyé en Nouvelle-Calédonie. Une consultation de médecins se prononça contre le voyage, et le prisonnier fut envoyé à la maison centrale de Clairvaux, dans l'Aube, où il fut incarcéré au matin du 17 septembre.
Il entre, condamné à vie, dans l'ancienne abbaye du XII' siècle, devenue maison pénitentiaire. Il y a avec lui cent quarante condamnés politiques pour faits de la Commune, parmi lesquels Lullier, Peyrôuton, Fontaine. Le reste est une immense population de détenus : plus de quinze cents hommes, près de six cents femmes. Derrière la muraille de 4 kilomètres de tour, c'est un gros village où toute une population est employée à tisser le drap, la soie, la laine, le coton, la toile, à fabriquer des gants, des souliers, des sabots, à servir aux boulangeries, aux cuisines. La maison est gardée par soixante gardiens, un détachement du 44® de ligne.
Lorsque Blanqui peut apercevoir le milieu où il doit achever de vivre, il est logé dans le quartier de l'isole-
ment, en une cellule de punition de la maison centrale, au rez-de-chaussée du bâtiment des détenus politiques. L'endroit n'a que deux mètres et demi de long sur un mètre et demi de large, avec une fente horizontale, garnie d'épais barreaux, pour fenêtre. Il y a peu d'air et de lumière. D'habitude, on ne laisse là les détenus que pendant quelques jours. On y laisse Blanqui huit mois. Il est non loin de Fontaine, l'ancien directeur des Domaines sous la Commune. Mais il est isolé. On lui laisse ignorer ses voisins, et même les communications avec ses sœurs sont rares, difficiles, au début. C'est là qu'il passe l'hiver, toute la journée, toute la soirée à lire, à écrire, avec deux sorties au promenoir, sa cellule encombrée de livres, de papiers. Aux jours de grand froid, il reste couché, coiffé d'une casquette, il écrit, le dos tourné à la lumière de la fenêtre.
Cet hiver est mauvais pour lui. Toutes les souffrances éprouvées au fort du Taureau, tous les maux refoulés par l'effort cérébral, reviennent lui donner l'assaut. Après l'hiver, en février 1873, au moment d'un grand départ pour la Calédonie, lorsqu'il est question de joindre Blanqui à la foule des condamnés, d'accomplir la sentence de déportation prononcée contre lui, il faut renoncer au projet. Trois médecins officiellement réunis constatent chez lui une ossification des valvules du cœur, avec des accidents d'interruption de circulation, d'étouffement, et ils déclarent l'impossibilité du voyage.
Tout le long de cette année 1873, ses forces diminuent, sa santé s'en va. Tout ce qu'il a de force, de volonté, il doit l'employer pour lutter contre la maladie. Chaque accès est combattu par la diète, le malade observe sa
force de résistance. Les instants d'accalmie, il les emploie comme il peut, à lire, à prendre quelques notes. Il essaie de se tenir au courant du mouvement des sciences par la Revue Scientifique^ il essaie de se tenir au courant du mouvement politique par la Petite Presse, seul journal qui lui soit permis après les protestations réitérées de M°" Barellier et de M"^^ Antoine. Son intelligence et sa divination doivent faire le reste.
La chute de Thiers en mai 1873 n'apporte naturellement aucune amélioration au sort du prisonnier. Le régime présidé par Mac-Mahon emploie les mêmes ministres qui servaient le régime du prédécesseur, et le même poids s'appesantit sur Blanqui. Une lettre de M"® Antoine décrit la situation qui est celle du prisonnier en ce temps-là :
« Il a, dit-elle, subi dans cette prison pendant des années la plus dure séquestration. A peine ses plus proches parents pouvaient-ils pénétrer jusqu'à lui, et encore n'était-ce qu'à de longs intervalles, en présence d'un gardien. On ne lui a jamais permis aucune communication avec les prisonniers politiques qui ont fait leur temps de condamnation à Clairvaux au cours de sa captivité... Mon frère passa plusieurs hivers sans feu, malgré un froid intense, parce qu'on nous refusa l'envoi d'un poêle dont le chauffage ne fût pas funeste au déplorable état de santé du prisonnier, qui devint assez malade pour nous donner les plus graves inquiétudes; plusieurs fois on répandit le bruit de sa mort, et ce fut à la suite d'un accès jugé d'abord mortel par le médecin, qu'on nous permit enfin de voir mon frère sans gardien et de lui faire envoyer les aliments indispensables dans le complet dépérissement causé par les privations et les souffrances... »
L'amélioration du sort du malade comporta un changement de logis. Blanqui, malade, fut installé au fond
de la troisième cour, au-dessus de la chapelle mortuaire d'où montait l'office funèbre, dans l'une des vastes salles de l'infirmerie, non modifiée sur sa demande, et qui pouvait, aux jours de mauvais temps, lui servir de promenoir. Les proportions, en efi"et, étaient vastes, quinze mètres de long, sept mètres de large. La hauteur en rapport : quatre mètres. La disposition en encoignure comportait cinq fenêtres sur le promenoir, trois autres sur le jardin. Au delà du promenoir, le champ de la vision s'étend par dessus le mur de clôture et le chemin de ronde : des coteaux, des bois, des échappées sur la rivière de l'Aube, le paysage de cirque froid et humide qui entoure la maison de Clairvaux. Au delà dujardin, c'est la cour du quartier cellulaire, où les condamnés sont amenés à tour de rôle, se promènent seuls. C'est là que Blanqui, les jours où il sort, passe son temps de marche et de respiration en plein air.
Il habite l'encoignure de la salle, meublée d'un lit de fer, de chaises, d'un fauteuil. Il a du bois, qu'il fend lui-même pour alimenter le poêle de faïence envoyé par ses sœurs. Il a son vêtement, son linge, des boîtes de biscuit, sur des planches. Il a des grappes de raisin pendues à des clous, à des ficelles, des grappes qu'il passe en revue et qu'il picore comme l'oiseau fait de la treille. Il a des fruits de la saison, des poires et des pommes, des citrons, des oranges et des figues, ce que peuvent envoyer ses sœurs à ses incessantes demandes. Il a des légumes, qu'il épluche, lave, cuit, assaisonne. Il a des sabots, une casquette ou une calotte, un tricot ou un costume brun de prison.
Il a des livres sur sa table, tous les dictionnaires^
tous les traités de mathématiques, d'algèbre, tous les bouquins de science, d'histoire, de géographie, que ses sœurs peuvent se procurer, 11 est friand surtout, autant que de raisins et de figues, des ouvrages militaires et des cartes d'état-major, il les demande tous, sans cesse, il est à l'affût de la moindre indication, il veut avoir dans la tête le plan du monde, le dénombrement de ses forces armées, l'enseignement de tous les tacticiens.
C'est dans les étendues sillonnées de fleuves, de routes, de sentiers, c'est dans les agglomérations d'hommes et les plans de batailles idéales, que se passe sa vie recluse, qu'il soit couché dans son lit, sa table couverte de papiers auprès de lui, une planche sur ses genoux, chargée de livres, ou qu'il soit assis à son petit bureau, perdu dans les combinaisons des plans de campagnes, après les calculs et les rêves de l'astronomie.