XXVIII
C'est cette sensation de force épuisée, de désillusion soudaine, qui retentit aux vers de la Curée de Barbier, quand, les barricades encore dressées, la royauté orléaniste s'annonça comme le résultat de la bataille des trois jours. L'effet fut prodigieux, à la vue de cette Muse brutale sautant d'un tel élan sur la place publique encore sonore des coups de fusils, encore obscurcie de la vapeur de la bataille. Tout se tut pour écouter cette voix haletante qui racontait les héroïsmes de la lutte et les compromis du lendemain de la victoire. L'accent était rauque, le mot cru, la langue fruste. Les vers de longueur inégale, les terribles iambes boiteux
et furieux semblaient bondir par-dessus les pavés bouleversés.
Tous ceux que l'avènement de la « meilleure des Républiques » avait déçus, tous ces démocrates qui avaient pris le ferau pOingetarmé leur fusil pour jeter la monarchie à bas, et qui voyaient une nouvelle monarchie profiter du sang versé, tous ceux-là applaudirent aux dénonciations et aux anathèmes du poète. Ils crurent sans doute que tout n'était pas perdu puisque les jeunes gens retrouvaient de tels accents. Cette poésie révolutionnaire, cette verve faubourienne, cette formidable satire étaient des armes avec lesquelles on pouvait recommencer le combat. Ils ne savaient pas que la littérature a ses lendemains de sommeil, de mollesse et de scepticisme comme la politique, et que le poète qui avait jeté ce cri était déjà retombé au silence
Auguste Blanqui fut de ceux qui ne désarmèrent pas.
■y Un mélange se fit à cette époque dans son caractère, un courant de négation, ou plutôt de méfiance, s'établit dans son esprit parallèlement au courant de croyance. Il
y commua de penser violemment qu'un groupe d'hommes déterminés pouvait commander une situation et changer l'état d'une société, et en même temps, il affirmait avec colère et pessimisme qu'aujourd'hui était forcément semblable à hier, et que demain serait semblable à aujourd'hui. Sa critique de l'au jour le jour des événements, du mauvais vouloir universel, de l'inutilité des lentes évolutions, semblait devoir le conduire à des conclusions tout autres que ses conclusions d'homme d'action insurgé contre le milieu dans lequel il vivait. Le perpétuel « à quoi bon ? » des rêveurs inactifs aurait pu
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être l'impasse où seraient allées aboutir ses observations de clairvoyant et ses dissertations de mécontent. .Mais non. Le cruel souligneur des niaiseries, des entêtements, des hostiles refus de l'humanité, gardait l'espoir quand même. Par une simple opération mentale, il substituait la minorité en marche à la majorité satisfaite, il restait apôtre en se faisant négateur, il jouait, malgré lui, un rôle dans l'œuvre éternelle de l'évolution, faite de progrès et de reculs, rythme du perpétuel renouveau des espoirs de l'espèce. i
Les journées révolutionnaires passées, après qu'on l'a décoré de la croix de Juillet, l'hésitation du jeune homme n'est pas longue. 11 va immédiatement au club, au journal, et à la société secrète.
Les Ventes de charbonnerie de la Restauration s'étaient continuées, transformées en sociétés populaires et en clubs pendant la période de laisser-laire qui suivit Juillet, et elles étaient revenu^^s presque à leur ancienne organisation secrète sous la. lenace des lois restrictives. Avec les rubriques d'Ordre ei Progrès^ d'Union des condamnés politiques^ de Réclamants de Juillet^ de Francs régénérés, des groupes se forment où chaque individu s'engage à la solidarité et à la propagande, se munit d'un fusil et de cartouches. La Société ^ des Amis du peuple centralise bientôt les forces éparses, avec Godflefroy Cavaignac comme dirigeant, et un à peu près de permanence du club au manège Peltier de la rue Montmartre, où le public admis dans le pourtour regardait et écoutait les adhérents massés sur la piste. Mais en septembre 1830, la Société devient secrète, les mêmes armes d'association et de mystère qui ont servi
contre la Restauration vont servir contre Louis-PIiilippe.
Dès le mois de janvier 1831, la déclaration que rédige Blanqui au nom du Comité des Écoles constate que l'édifice que l'on a cru renversé est toujours debout, et définit le but poursuivi par les signataires : faire que la révolution de Juillet ne soit pas un mensonge. Pour cette déclaration de la lYibune, pour des manifestations collectives dans la cour de la Sorbonne, pour des placards et des réunions tumultueuses, des œufs lancés à un ministre, la glace de sa voiture brisée, l'étudiant en droit comparaît devant le Conseil académique, le 22 janvier, est privé de trois inscriptions. Il y a des protestations, les Écoles s'ameutent, et plusieurs étudiants sont arrêtés. Blanqui est compris dans les arrestations malgré la note publiée par les rédacteurs parlementaires de divers journaux, qui affirment l'avoir vu à la Chambre, de deux heures à quatre heures, pendant les désordres de la Sorbonne. Au mépris de l'alibi, l'arrestation est maintenue. Le 30, Blanqui est transféré du Dépôt à la Force. Il y a une polémique dans les journaux, un blâme du National qni dénonce le traitement infligé. Le préfet de police se défend, Blanqui répond par une lettre violente, datée de la Force, où il dit la promiscuité avec les voleurs et les assassins imposée à ses amis et à lui, les promenades dans le panier à salade, la boue donnée comme boisson, l'humidité des murailles et des draps, l'atmosphère infecte, tout cela pour récompenser les patriotes du sang versé en juillet pour la liberté. Il ne se plaint pas d'ailleurs, et il finit par une citation latine et un vers de Béranger. Le soir même de la publication de la lettre, ses amis et lui sont remis en liberté, et le National demande pourquoi les trois semaines de détention, après l'alibi prouvé.
Le lendemain, 14 février, c'est l'affaire de Saint- Germain-l'Auxerrois et le sac de l'Archevêché.
En juillet, à la veille de la plantation d'arbres de la Liberté, des visites domiciliaires sont faites chez les rédacteurs du journal de la Société des Amis du peuple, Raspail et Blanqui sont arrêtés sous la prévention de complot contre la sûreté de l'État. Auguste Blanqui dégage la responsabilité de son frère Adolphe, et celui-ci, à son tour, le 19 septembre, proteste contre le procédé de M. Barthe, garde des sceaux, qui n'a pas hésité à lire à la tribune une lettre saisie, écrite par Auguste Blanqui à Anthony Thouret et à Raspail. La lettre est explicite, conseille d'ajourner, l'exposé des doctrines pour se jeter dans l'action. Visons à l'insurrection, dit Blanqui, un peu de passion, et' les doctrines plus tard. La Chambre du Conseil ne retint pas l'accusation de complot, mais le simple délit de ])resse. L'affaire est surtout intéressante pour mettre en lumière l'ardeur, la virulence du jeune homme de vingt-six ans, au lendemain de 1830.
C'est le Blanqui de ce moment que décrit Henri Heine dans l'une de ses lettres à la Gazette universelle d'Augsbourg : « Je me trouvais, par hasard, à l'assemblée des Amis du peuple... W s'y trouvait plus de quinze cents hommes serrés dans une salle étroite, qui avait l'air d'un théâtre. Le citoyen Blanqui, fils d'un conventionnel, lit un long discours plein de moquerie contre la bourgeoisie, ces boutiquiers qui avaient été choisir pour roi Louis-Philippe, la boutique incarnée y qu'ils choisirent dans leur propre intérêt, non dans celui du peuple, qui n'était pas complice d'une si indigne usurpation. Ce fut un discours plein de sève, de droiture et de colère... La réunion avait l'odeur d'un vieil exemplaire, relu, gras et usé, du Moniteur de 1793. Elle ne se composait guère que de très jeunes hommes et de très âgés... Au
reste, jeunes et vieux, dans la salle des Amis du peuple, conservaient un digne sérieux, comme on le trouve toujours chez des hommes qui se sentent forts. Seulement, leurs yeux étincelaient, et souvent ils criaient : C'est vrai! c'est vrai! quand Forateur articulait un fait... » Pendant cette période, l'autorité que combat Blan-
. qui semble l'observer, le cataloguer, établir son dossier avant de sévir. Les adversaires essaient leurs forces. Le pouvoir nouveau cherche à distinguer, dans l'agitation qui commence, les ennemis dangereux, les instigateurs de mouvements et les têtes de colonnes. Les prisons attendent, avant de s'ouvrir, pour être bien sûres de happer ceux dont la circulation va devenir dangereuse. Si âpres et si menaçantes que soient les parolfts prononcées par Blanqui, en janvier 1832, devant la cour d'assises, pendant le procès des Quinze, où il est impliqué pour le délit de presse relevé à sa charge, si nouveau et si grave que soit le réquisitoire social prononcé par ce jeune homme qui pose, dès ses premières paroles, la question du prolétariat, le jury l'acquitte, sur le délit de presse et sur les accusations de complot et dattental, retenues par la chambre des mises en accusation. Mais les magistrats ont vu le geste
i/sec et entendu la voix prometteuse de coups de fusil, ils (jnt été frappés du bon sens coupant, du ton de défi, du tableau de la France exhibant le pauvre occupé à payer des millions d'impôt, le riche prélevant sa dîme sur le passant comme un féodal, et ils*ont condamné l'acquitté de tout à l'heure à un an de prison et à une amende pour ce plaidoyer outrageant.
L'histoire de cette époque relate des condamnations, des bagarres entre socialistes et boutiquiers, qui amè
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nent la dissolution des clubs et leur complète transformation en secrets conciliabules, les descentes dans la rue lors des incidents qui surexcitent la curiosité et la passion de la foule, le procès des ministres, la marche sur Vincennes, les complots essayés dans la garde nationale, la question sociale posée à Lyon par le terrible soulèvement des canuts en novembre 1831, les manifestations pour la Pologne, le passage du choléra qui emporte Dominique Blanqui, l'enterrement du général Lamarque, qui met un instant Paris au pouvoir d'une insurrection rapide, les 5 et 6 juin 1832.
Le canon dut battre le cloître Saint-Merri où les hommes commandés par Jeanne restèrent pendant deux jours derrière les tas de pavés, fondant des balles et fabriquant des cartouches. C'est la bataille où le pouvoir courut le plus grand risque. C'est aussi, par la décisive influence des gros bataillons et la subite volte-face de la fortune, la défaite où les républicains purent trouver le plus décourageant enseignement.
Blanqui, alors en prison pour le délit d'audience commis six mois auparavant, conserva encore, après cette sanglante collision de juin, sa croyance dans les brusques coups de main et dans la réussite chanceuse de la force. Mais il avait vingt-sept ans, il n'avait pas subi les répétés démentis de l'expérience, il ne pouvait pas, certes, au début de sa vie intransigeante, convenir que l'émeute était d'avance condamnée à la défaite et que l'unanime soulèvement d'une révolution était nécessaire à la victoire. Sa violence se compliqua de prudence, mais ell^ resta la violence.
Sorti de prison, il retourne à son travail d'énergique opposition. Son père est mort. Il vit à 1 oppose de son frère Adolphe, alors directeur de l'Ecole du commerce, rallié au régime de Louis-Philippe, désapprouvant les aventures où s'engage son cadet. Sa sœur aînée, Sophie, s'est mariée à Aunay-sous-Auneau, avec Barrellier, fermier en Beauce. Sa jeune sœur Zoé est auprès de leur mère. Tout le temps possible, il le passe auprès de sa fiancée, qui a accepté sa vie de volonté et de hasard.
La nuit, après les réunions, il séjourne dans sa chambre d'étudiant, encombrée de livres et de paperasses, il y prolonge ses veillées de lectures, il annote, il réfléchit, il reçoit des visites mystérieuses. 11 est un reclus, perdu avec ses grands projets dan,s la rumeur de mer de Paris. S'il avait la sensation vraie des choses, qu'il ne peut pas encore avoir, puisqu'il n'a pas assez vécu, il ne croirait pas que cette cellule, où il allume sa lampe tous les soirs, puisse devenir si vile une chambre de phare vers laquelle vont pouvoir se djriger les regards et converger les activités. C'est une pauvre lumière de bateau qui apparaît et disparaît, qui sautille en suivant les mouvements de lames et les courants de vents. Ce veilleur de nuit n'a pu devenir, du jour au lendemain, le pilote qui rassemble une flotte, qui la mène au port, ou la disperse dans un désastre.
Pendant ces premières années, d'ailleurs, il joue un rôle non encore défini. Il continue son éducation auprès de ses aines : Michel Buonarrotli, ami de Babeuf, condamné de la conspiration des Égaux, représentant de l'inquiétude sociale de la Révolution, — le savant Raspail, imbu de la tradition et de la doctrine républi-
caines. Plus tard, il recevra la parole de Lamen nais, brisé par la papauté, retrempé dans la solitude farouche de la Chênaie, et qui revient vers la foule avec les Paroles d'un croyant, les allures révoltées et l'éloquence amère d'un Dante ecclésiastique et socialiste. Mais à ce moment de 1832, c'est Cavaignac qui mène l'assaut contre le ministère autoritaire de Casimir Perler. Ce n'est que plus tard, dans la Société des Familles et dans la Société des Saisons, que Blanqui, puis Barbes, sont définitivement acceptés comme régents révolutionnaires.
Blanqui eut toutefois quelque crédit dès son apparition dans les rédactions de journaux et dans les clubs où l'opposition libérale et parlementaire des chefs du parti n'était pas considérée comme suffisante.
La part prise aux batailles des rues, ses blessures de 1827, la décoration de Juillet qui lui fut décernée après les trois journées, le désignaient aux guerroyants démocrates comme un chef irrécusable. Sa maigre personne surgissant silencieusement dans un groupe éveillait immédiatement d'idée d'un projet caché, d'un plan médité, d'une conspiration permanente. L'inquiétude de l'inconnu se mêlait de croyance légendaire et de vague respect. Ce jeune homme aux cheveux drus, à la courte barbe rousse, les yeux clairs, la bouche serrée, né d'hier aux bagarres sociales, était déjà visiblement marqué comme un ancien de la politique.
A cette époque-là, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, si l'on observe ses gestes et ses démarches, si l'on enregistre ses résolutions, on se
persuade qu'il eut foi dans les lentes préparations et dans les actions brusques. 11 eut vraiment la pensée de faire servir les mouvements des masses humaines au changement social désiré et voulu par Fardeur de son esprit. Et c'est ici qu'il fit preuve d'une prudence d'expérimentateur et d'un sens pratique cherchant à gouverner le hasard. Ce changement social, il se garda bien, dans ses articles véhéments, dans ses rigides discours, de le définir autrement que par des ^/ généralités. Tandis que les autres chefs de groupes s'empressaient de proclamer leur utopie, de codifier leur idéal, d'enfermer leurs adeptes dans un inflexible cercle de logique, lui, Blanqui, installait à un carrefour de Révolution le visible et attirant drapeau de son incertitude. Son silence appelait à lui tout le monde, tous ceux qu'un mécontentement et une espérance jetaient à la révolte. Il autorisait par son impartialité de terroriste tous les désirs et toutes les illusions, il enrôlait dans la sombre armée ceux qui se présentaient pour marcher et combattre, sans leur demander un mot de passe particulier et une profession de foi identique. Il laissait donc les idéalistes de son parti s'acharner à bâtir des cités de bonheur où les vertueux de demain connaîtraient la dureté de la règle et le charme de la monotonie. Il se bornait à enseigner qu'il y avait des Tuileries, des Ministères et une Préfecture à prendre, et qu'il fallait détruire ce qui existait avant de se promener dans le paradis terrestre conçu par les imaginations. Son bon sens réaliste ne prévoyait la marche en avant que par courtes étapes. A chaque jour suffît sa peine. 11 faut d'abord s'affilier, se compter, soulever des pavés et tirer des coups de fusil. Ensuite on verra. L'organisation viendra après la victoire.
Ses paroles et ses actes n'en expliquaient pas davantage. Toutefois, sa pensée travaille, c'est par la ré-
flexion de ces années qu'il devine la transformation possible de la propriété, et qu'il aboutit à écrire, pour le Libérateur, Tétude sur lassociation où Benoit Maloni/'^ verra qu'il a donné le premier, en Europe, une formule rudimentaire du collectivisme. Mais Blanqui ajournait de parti pris les spéculations et les rêveries de son esprit, il ne définissait pas le but indéfinissable, le mirage sans cesse reculé, reflété on ne sait où, sur la terre aride ou dans les nuages transparents. Après? Qui peut prévoir après ? L'instinct de justice et le besoin de vivre suffiront. Les idées, sans cesse, sont traversées, aidées, enrayées par les faits. Qu'on marche pour marcher, qu'on agisse pour agir, infailliblement des résultats viendront par surcroît, puisqu'il en vient toujours, de quelconques.
Cela n'était pas dit, et pour cause. Un tel refus de prédire l'avenir aurait été considéré comme une preuve de scepticisme ironique, et Blanqui était aussi loin de l'ironie que les masses qu'il voulait entraîner. Il croyait à l'efl'ort immédiat, et cette seule croyance énergiquement affirmée et prouvée devait lui suffire pour passer au grade de général d'émeute investi du droit d'imposer un plan et de donner le signal d'une bataille.
Un autre général fut Barbés, Armand Barbes, né à la Guadeloupe, revenu au pays de sa famille, arrivé de la région toulousaine à Paris, méridional comme Blanqui, mais du Midi languedocien et non provençal, gascon et non italien, méridional en dehors pendant que l'autre était méridional en dedans. Il vécut d'abord de la vie insouciante et facile de l'homme riche, du propriétaire campagnard, avec des distractions possibles de voyages,
de séjour à Paris, puis peu à peu, par rentraînement des faits, la contagion des rencontres, il se révéla en lui un fanatique de croisade, un capitaine coureur de routes. 11 aima les aventures, et l'aventure républicaine lui parut la plus noble, la plus belle et la plus juste de toutes. Au seizième siècle, où maint personnage a ses attitudes et ses allures, il eût été un des combattants des guerres de religion, il se fût cuirassé de vertu et casqué d'orgueil. Aujourd'hui, sans l'éclat du métal et sans le symbole du panache, quittant sa richesse et refusant le loisir, il eut l'émotion des départs hasardeux, par les rues de faubourgs, avec des compagnons en blouses et en redingotes, les marches sur les pavés de ville, la lourde ivresse de poudre et de brume, l'assaut des magasins d'armes et des postes de police, le défi aux régiments débouchant des avenues. Les tristesses et les médiocrités de ces mises en scènes aux décors de maisons bourgeoises et de boutiques suffirent au goût d'héroïsme et de péril de son imagination transformatrice.
Un tel homme, plus agissant que réfléchi, fécond en déclarations de guerre et en sonores paroles, croyant de la République et du Christianisme, suiveur de Jésus et des conventionnels de Quatre-vingt-treize, devait ressentir quelque surprise, éprouver quelque mécompte à se trouver en contact de collaboration révolutionnaire avec Blanqui.
Il fut le soldat inquiet devant le diplomate, l'officier de fortune en contact avec le politique et le chef. Cette intelligence nette et critique, cette persistance obstinée, cette tactique de silence, cette politique de catacombes, devaient parfois le faire hésiter comme devant les parties d'ombres, les chambres noires, les escaliers soudain béants et plongeant aux caves, d'une maison mal connue où doit tâtonner un bruyant, encore ébloui
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de la lumière du dehors, à qui on a recommandé le silence et la précaution.
Coups de feu tirés sur le roi, explosions de maohines infernales sous les voitures de gala, crépitements des fusillades militaires, dressage des bois de justice, ce sont les féroces épisodes qui alternent avec les écrasements de combattants révolutionnaires. Mieux vaut encore la colère des émeutes, la mort courant les rues, les écroulements de pavés, les sillons de lumière qui partent des fusils, lueurs d'éclairs, bruits de foudre, ciels noircis de fumée, toul l'appareil d'air lourd et de grondant orage qui fait ressembler une insurrection à un bouleversement naturel.
Le mariage n'enlève pas Blanqui à cette atmosphère de politique qu'il trouvait seule respirable. Ce bonheur d'existence, qu'il rêvait depuis les premières années de sa jeunesse, il l'installe dans l'agitation de la rue et le péril de tous les jours. Certes, il est plus inaccessible et plus indevinable que jamais. Celui qui cache ses allées et venues, ses projets, ses décisions, qui s'est fait une loi inviolable du mystère dans là vie publique, ne va pas afficher son intimité et déclamer son affection. Le sentiment s'enfouit au profond, se retire dans la solitude du cœur, chez l'ardent concentré dont l'imagination brûle derrière un visage de glace.
Mais l'homme vit double, suffit à deux fièvres. Aux heures qu'il passe près de sa jeune femme, et bientôt
près des enfants qui lui sont nés, il a les regards que nul étranger ne voit, les mots que nul écouteur indifférent ou curieux n'entend, mais il est harcelé par les aiguillons des paroles données, des rendez-vous pris, il croit qu'il lui vient de la foule lointaine un grondement de menace, ou pis encore, la plainte d'une déception. Il s'arrache et s'en va au club, au journal, au secret conciliabule. Il écrit des articles où la haine refoule la tendrese^e, il demande de la violence aux simples, il décide des rencontres. Et de même qu'aux heures d'amour il a tressailli aux appels du dehors, de même, pendant les préparations d'échauffourées et les minutes incertaines des collisions, il pense à la tiédeur du logis quitté, à la veillée d'inquiétude de celle qui l'attend, au bonheur qui se montre et se cache, feu de phare qu'effacent et laissent voir tour à tour à l'homme en mer les grosses vagues qui assaillent une rade.
Mil huit cent trente-quatre, c'est l'année de bonheur de son mariage, auprès de sa femme de dix-neuf ans, et c'est de cette année que son activité de révolte va se multiplier davantage, comme s'il voulait prouver aux autres et à lui-même qu'il n'a déserté aucun poste et que l'homme est en harmonie avec le citoyen. Mais "c'est l'année aussi où s'enregistre une grave défaite du parti républicain. Les lois répressives de la liberté de la presse, de la liberté d'association, présentées, appliquées par d'anciens libéraux adversaires des procédés de gouvernement de la Restauration, achèvent de renseigner sur la duperie et la faillite de Juillet. Toute une opposition organisée, prête pour le gouvernement du lendemain, frémit aux provocations, va répondre par
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l'acceptation de la bataille. Le pouvoir de Louis-Philippe est sur le point de sombrer à ce moment précis, sans les ministres d'alors, Soult, Thiers, Barthe, Guizot, qui savent prendre les devants, agir, désorganiser l'action des adversaires.
L'insurrection de Lyon vaincue, l'insurrection de Paris est disloquée pour ainsi dire avant d'avoir pris corps, la Tribune supprimée, les membres du Comité de la Société des Droits de C Homme arrêtés. Il y eut des hésitations chez ceux qui restaient en liberté, des avis contradictoires, des ordres confus. La provocation joue son rôle, le point de ralliement n'est pas visible. Carrel, mal inspiré, se refuse à prêter le JSational à la proclamation delà lutte, et cette lutte, mal engagée le 43 avril, se termine, le 14, par la défaite de quelques hommes qui avaient élevé au hasard les barricades du quartier du Temple, dans le dédale des rues Beaubourg, Transnonain, Aubry-le-Boucher, GeofFroy-Langevin, aux Ours, Maubuée, Grenier-Saint-Lazare. L'épilogue fut le massacre au numéro 12 de la rue Transnonain, boucherie après la bataille, où leshommes, les femmes, les enfants, les vieillards, les malades furent massacrés par les soldats victorieux.
Une ordonnance de non-lieu fut rendue pour Barbés, après emprisonnement. Blanqui ne fut pas impliqué dans les poursuites. Au procès d'avril 1835, où tout ce qui peut être saisi du parti républicain agissant est traduit devant la Cour des Pairs siégeant au Luxembourg, tous deux sont mis au nombre de ceux qui doivent porter la parole au nom des accusés, exposer les doctrines politiques et sociales, raconter Transnonain, que Daumier a raconté déjà.
Les accusés de Paris et de Lyon s'étaient concertés pour cette action commune, non de défense, mais de revendication, avaient conçu cette forte idée de faire
passer les paroles nécessaires par-dessus leurs juges, jusqu'au pays. Ces accusés étaient au nombre de cent vingt et un, il y avait parmi eux Godefroy Cavaignac, Baune, Armand Marrast, Guinard, de Ludre, Caussidière. jagrange, de Kersausie, Yignerte, Recurt, Clément Thomas, Albert... Et toute la partie libre des hommes de pensée et d'action du parti républicain se joignait à eux, représentée par les défenseurs choisis : Lamennais, Armand Carrel, Trélat, Raspail, Carnot, Pierre Leroux, Jean Reynaud, de Cormenin, Etienne Arago, Auguste Comte, Marc Dufraisse, Dupont, Flocon, Michel (de Bourges), Degeorge, Jules Favre, Marie, Ledru Rollin, Fulgence Girard, Garnier-Pagès, Buonarotti, Martin Bernard, Barbés, Blanqui... Là encore, il ne put y avoir unité d'action. Accusés lyonnais et parisiens différèrent d'avis sur la tactique, un conflit eut lieu entre les défenseurs, particulièrement entre Michel (de Bourges) et Jules Favre, au cours de la réunion préparatoire qui eut lieu chez Blanqui. D'ailleurs, les défenseurs repoussés par la Cour des Pairs comme dépourvus des qualités d'avocats et d'avoués, sont poursuivis à leur tour pour la publication de leur lettre de protestation qui concluait violemment : « L'infamie du juge fait la gloire de l'accusé. » Quelques-uns seulement se chargèrent de la responsabilité, furent condamnés. La défense fut désorganisée, les accusés refusèrent toute discussion, se laissèrent adjuger en silence la transportation et la détention. Ceux qui étaient détenus à Sainte-Pélagie, Godefroy Cavaignac, Marrast, Guinard, et d'autres, s'évadèrent.
Cette partie de violence fut donc jouée et gagnée par le pouvoir. Le groupe dirigeant républicain fut décimé, son organisation dérangée. Mais les forces laissées en liberté s'engagèrent plus à fond dans l'action violente, et les revendications sociales se firent jour en même
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lemps que les revendications politiques. Le jugement contre les accusés d'avril est à peine prononcé que la Société des Familles fonctionne à la place de la Société des Droits de r/Jomme. Barbés et Blanqui ont pris la place des condamnés et des évadés. Des insinuations sont essayées contre eux lorsque Fieschi, Morey et Pépin ont braqué leur rangée de fusils sur Louis-Philippe, boulevard du Temple, à la revue de juillet 1835 : vX mais ils sont étrangers aux projets et aux crimes des régicides, ils ne croient pas à l'efficacité de ces efforts maladifs dirigés contre un homme, de ces balles qui se trompent toujours d'adresse.
Ils sont, au contraire, justement mêlés, l'année suivante, à l'affaire des Poudres de la rue de Lourcine. L'émeute se prépare, les forces révolutionnaires veulent leur emploi, l'inaction énerve les ardents, des armes et des munitions sont nécessaires. Des armes, on en a, et on en trouvera d'autres chez les armuriers, au jour ^ décisif. Mais il faut fabriquer de la poudre et des balles et les cacher en de sûrs magasins. La fabrication de poudre est au 113 de la rue de Lourcine, maison perdiie dans le quartier désert de Port-Royal, tout en murs d'hôpitaux et de couvents. Le logis est installé en séchoir, trois ou quatre hommes y travaillent. Blanqui vient chaque jour au laboratoire, et Martin Bernard y vient chaque nuit, annonce son arrivée en jetant du sable aux carreaux, disparaît dans le couloir à la porte ouverte sans bruit, reparaît porteur d'un ballot, rentre dans la ;iuit d'où il était sorti. Il s'en va rue Dauphine, dans la maison portant le double numéro 22-24, où l'on fabrique les balles et les cartouches. Ces déplacements sont remarqués, la police trouve à leur travail clandestin les étudiants et les ouvriers affiliés aux Familles, arrête Blanqui chez Barbes, le 6 mars 1836. Le commissaire s'empare du portefeuille du conspirateur.
Celui-ci sort brusquement de son calme, ressaisit le portefeuille, l'ouvre, mâche et avale des papiers qu'il agrippe. Une liste lui est arrachée toutefois pendant la lutte silencieuse, une autre liste est trouvée dans les papiers de Barbes, et il s'ensuit au mois d'août une distribution de condamnations où Blanqui est compris pour deux ans de prison. Il est conduit dans la maison centrale de Fontevrault, en Maine-et-Loire. Sa femme se fixe auprès de lui, avec le fils qui leur reste : des deux enfants qu'ils ont eu, l'un est mort à un an. Blanqui reste huit mois sous les verrous. L amnistie de 1837 change sa peine en internement avec surveillance à Ponloise.
Il habite Jancy, au bord de l'Oise, il n'a pas le droit de rentrer à Paris, et cette mise en pénitence politique devient la période de lune de miel du jeune ménage. La maison de campagne entourée d'un jardin qui descend en pente douce vers la rivière, la maison à perron et à volets verts des villégiatures parisiennes, la pelouse et l'arbrisseau, les plantes grimpantes et les fleurs de parterre, c'est le bourgeois et humble aspect du refuge où se cachent ces existences avides d'aujourd'hui et aaxieuses de demain. Leur joie se blottit dans cette douce prison en plein air, dans les verdures nouvelles, sous le ciel couleur de soleil. L'homme qui était la veille un agité de la politique connaît les soirs calmes qui tombent sur la poussière des routes de province. Les lisières des bois qui l'entourent lui donnent l'illusion des commencements de forêts profondes, sa songerie s'accoude au rebord de sa fenêtre, au-dessus delà rivière, ses regards voient miroiter l'Oise, ses réflexions
s'eii vont ;-u (il de l'eau, et il peut croire avoir trouvé le décor du bonheur possible.
Blanqui l'avait trouvé, mais il lui en superposa un MUtre, celui qu'il venait de quitter, et qui était le décor tour à tour obscur et éclatant, mystérieux et agité, des conspirations et des insurrections. Au lard de sa vie, il devra songer à cette halte unique permise par le sort, à cet amour installé dans la verdure sous l'inj onction de la Loi, il reverra la robe claire tournant une allée, et réentendra les premiers cris d'enfant dans le silence de la campagne.
C'est un grand moment tragique pour le chef de parti, un tournant de vie pour l'homme. 11 n'hésite pas : la Politique est sa perpétuelle hôtesse, et il mène de front la préparation du coup de main et sa vie de cœur et de solitude. Les promenades aux environs, au long de l'eau jusqu'au confluent de la Seine et jusqu'à la forêt de l'Isle-Adam, par les champs jusquaux bois de Beauchamp et leurs désertes clairières de pierres plates et de bruyères roses, jusqu'au profond de la forêt de Montmorency, ces promenades se compliquent de préoccupations de stratégie à travers les rues de Paris. Les changements nuancés, apportés aux choses par la succession du printemps à l'hiver, de l'automne à l'été, ces changements coïncident avec les lents travaux où se complaît Blanqui, organisant la Société des Saisons, qui doit succéder à la Société des Familles. Les phases notées au calendrier et les aspects de la nature apparaissent dans les cadres et les désignations du nouveau classement révolutionnaire. Les groupes se subdivisent en Semaines et en Mois. Les trois Mois qui forment une Saison reçoivent le mot d'ordre d'un chef qui se nomme Printemps. Le Mois comprend quatre Semaines dirigées par un Juillet. Les Semaines sont formées de six membres sous la conduite d'un Di-
manche. On ne voit pas les chefs, Blanqui o'asslsle pas aux réunions générales. La direction suprome reste mystérieuse comme dans la Charbonnerie, et l<.:.s présentations et les admissions d'affiliés ont la solenni'6 des réceptions maçonniques. C'est la conscription oc culte et le recrutement secret de l'armée de l'émeute. L'homme qui va journellement à ses occupations, 1 passant du dimanche qui musarde le long des rues, sont les soldats armés d'une bataille toujours proche. Le signal attendu sera donné par ce Blanqui mis hors Paris, qui vit là, à Jancy, entre sa femme et son fils. 11 est alors, tel que l'a peint M"^ Blanqui en un sobre et lucide portrait, maigre et décidé, les yeux transparents, la bouche fine et fermée, le profil coupant et rigoureux. Elle s'est peinte aussi, rose et brune, les cheveux tombant en boucles symétriques ombrant de nuit l'ovale du jeune et pensif visage. Il n'y a aucune joie de nature autour de ces portraits, nul voisinage de verdures et de fleurs, aucune indication d"un ciel d'été. Une clarté d'espoir caresse les joues encore enfantines de la jeune femme, se mêle au timide et profond regard, mais n'est-elle pas démentie par le souci indiqué au front intelligent? Elle affirme, en tous cas, par le portrait qu'elle a peint de son mari, avoir vu exactement son cher compagnon d'existence, en un clair pressentiment où il y a de l'admiration, de la tendresse et de la mélancolie. Blanqui, sur cette toile sombre, est enclos dans l'idée fixe, il a les yeux des veilles de résolutions, la lumière parcimonieuse qui l'éclairé descend sur lui en froide coulée, comme d'une lucarne de prison, d'un soupirail de cave. Combien, plus tard, Tannée aux heures lentes leur apparaîtra fugitive, alors qu'ils songeront à leurs dernières promenades, elle, grande et flexible, lui, petit, mince et dominateur, couple incertain de l'avenir, errant au bord de l'eau capricieuse.
Au retour de Jancy, au commencement de l'année 1839, les cadres de Tarmée de l'émeute sont prêts, chacun a son poste de combat. La poudre est achetée par petites quantités, patiemment, sans donner l'éveil, les cartouches sont confectionnées. Les armes qui manquent, on les prendra, au jour de l'afTaire, chez les armuriers. La date fut fixée au 5 mai, puis au 12 mai, après objections de Barbes : rappelé au mois de mars de l'Aude, celui-ci ne répondit pas d'abord à la convocation, il fallut lui rappeler sa promesse de revenir à Paris au premier signal, et il dut, finalement, accepter les engagements pris par Blanqui et par Martin Bernard.
C'est l'année où Lamartine dit : La France s'ennuie ! Ce fut dans un Paris excité seulement par les jeux de la politique parlementaire, mais indifférent et incompréhensif devant l'émeute, au milieu de lecteurs .de journaux occupés par la crise ministérielle prolongée, discutant la direction possible : Thiers, Mole, Guizot, — que le hardi coup de main se produisit et avorta.
Ce 12 mai était un dimanche. Blanqui croyait la tentative plus facile ce jour-là sur la Préfecture dégarnie. Il avait attendu une semaine pour profiter de l'installation de nouvelles troupes connaissant mal les détours des rues de Paris, Le millier d'hommes sur lequel il comptait pour engager l'affaire devait se masser entre la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, dans des arrièresalles de marchands de vin, dans des logis d'ouvriers, proche le magasin de l'armurier Lepage, rue Bourgl'Abbé.
C'est au café du coin de la rue Mandar et de la rue Montorgueil que Blanqui surgit, vers midi, et annonce
en paroles brèves le but de la convocation. Il divise cette première troupe, fixe un autre rendez-vous au café de la rue Bourg-l'Abbé, s'en va visiter les abords de la Préfecture, revient, attache un guidon rouge au canon d'un pistolet. Tous sortent, les affiliés débouchent par les rues avoisinantes, on entend retentir le cri : Aux armes ! Le magasin de Lepage est envahi, les portes enfoncées, Barbes et Blanqui distribuent les fusils par les fenêtres du rez-de-chaussée, les malles pleines de cartouches sont 'ouvertes. Barbes court rue Quincampoix où il a un autre dépôt de cartouches. Il revient rue Bourg-l'Abbé où Blanqui est entouré de mécontents qui parlent déjà de trahison, qui réclament un comité et un plan, de la régularité dans le désordre.
Trois petites troupes, pourtant, conduites par Blanqui, par Martin Bernard, par Barbes, finissent par s'en aller, chantant des chants républicains. C'est sous un magnifique soleil en accord avec la saison, vers trois heures de l'après-midi, à travers la foule épanouie du dimanche, que la bande révolutionnaire, tout à coup, se rassemble et apparaît. Immédiatement, le vide, le silence se font autour d'elle. La colonne de Barbes s'arrête devant le poste du Palais de Justice. Le premier coup de feu est tiré là, ce coup de feu qui part toujours sans que l'on sache comment, une détonation générale retentit alors que le chef des insurgés et le lieutenant commandant le poste s'abordent. Le lieutenant Drouineau, l'épée à la main en ayant de ses hommes, tombe mort avant que l'on ait su de quoi il s'agissait, sans qu'il y ait eu essais de pourparlers, ordinaires sommations. Et puis, une décharge générale, la confusion des mouvements et des cris. D'autres soldats tombent, des insurgés aussi. Le poste est pris, la bande continue sa route, des coups de feu sont tirés rue de Jérusalem, mais il est impossible de prendre
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la Préfecture, barricadée et défendue. Les insurgés rétrogradent, reviennent au rendez-vous de la place du Glïâtelet, où ils rejoignent Martin Bernard et Blanqui. Les trois tronçons reforment une colonne, prennent l'Hôtel de Ville, mal gardé. Ils le prennent, ou croient le prendre, vainqueurs, vaincus, occupant, abandonnant, affirmatifs, incertains, entourés de bruits de tambours, débordés par les troupes sans cesse accrues.
Que faire dans un Hôtel de Ville, après avoir rédigé des décrets, signé des appels, lancé une proclamation que nul ne lira? Blanqui est nommé commandant en chef. Barbes, Martin-Bernard, Quignot, Meillard, Nettré, commandants des divisions de l'armée républicaine. Mais le désœuvrement va venir bientôt à ces insurgés si exaltés tout à l'heure et qui s'aperçoivent maintenant qu'ils ne sont pas suivis par la population, qu'ils s'agitent dans un milieu d'hostilité ou d'indifférence. Les émeutes en avance, si héroïques soient-elles, meurent sur place, brisées par la discipline des troupes, regardées par les curieux. A peine en possession de cette fausse victoire et de cette apparence de pouvoir, les chefs doivent songer à occuper leurs soldats étonnés de l'insolite tranquillité. On part pour prendre les mairies et désarmer les postes. On se fusille et on se tue place du Marché-Saint-Jean, on s'empare de la mairie du VIP. Tous reviennent au quartier Saint- Martin, Blanqui et Barbes se retrouvent avec quelques-uns pour défendre contre la garde municipale l» barricade de la rue Greneta. Les deux: troupes se battent à quarante pas de distance, les municipaux embusqués dans la rue Saint-Martin et dans le Conservatoire. A un moment où Blanqui s'approche de Barbes pour lui dire de changer de place. Barbés tombe, blessé à la tête, on le croit mort. Les quelques hommes sont
impuissants à tenir, doivent reculer avec Blanqui sous une grêle de balles jusqu'à la rue Bourg-V Abbé. Barbes est fait prisonnier à sa sortie d'une boutique de marchand de vin où il avait lavé et pansé' sa blessure. La dernière barricade, quartier Saint-Merry, est prise. On ne sait pas comment tout se termine, comment les coups de feu deviennent plus rares, comment les émeutiers qui grouillaient là tout à l'heure se dispersent, et quelle exacte échauiTourée s'est produite dans une odeur de poudre et une couleur de fumée. Cest fini. L'émeute est vaincue.
C'est la dernière bataille, c'est la dispersion des combattants, c'est la condamnation des chefs. Quelques semaines après, le 27 juin, un premier défilé, de dixneuf insurgés, a lieu devant la Chambre des Pairs siégeant au Luxembourg. Linsurrection est rattachée politiquement au mouvement de 1834, et, socialement, à la tentative de Babeuf, en l'an V. L'affaire des poudres de la rue de Lourcine est rappelée, et l'attentat de Pépin, et le fonctionnement des sociétés secrètes. On lit le formulaire des réceptions, écrit de la main de Barbés, et saisi à Carcassonne, on fait défiler les témoins contradictoires. La quatorzième et dernière audience a lieu le 12 juillet. Les défenseurs sont MM. Dupont, Arago, Caillet, Blanc, Jules Favre, Liguiers, Bertin, Lequerre, Genteur, Nogent-Saint-Laurent, Hemerdinger, Grévy, Barre, Benoît, F. Barrot, Barbin, Puybonnieux, Madier- Montjau, Lafargue. Barbes est condamné à mort, sous l'accusation, violemment repoussée par lui, d'avoir tué de sa main le lieutenant Drouineau. Martin Bernard, pour lequel on a plaidé vainement la non présence, est condamné à la déportation, Mialon, aux travaux
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forcés à perpétuité,Delsade,Austen,Nouguès,Philippet, Roudil, Guilbert, Lemière, Martin, Longuet, Marescal, Walch, Piervé, à des peines qui descendent de quinze années de détention à trois années de prison. Quatre accusés sont acquittés.
Il y eut des manifestations en faveur de Barbes. Le
13 juillet, une pétition fut rédigée et portée à la Chambre, mais les pétitionnaires dispersés place de la Concorde. Des élèves des Écoles de droit et de médecine se rendirent, au nombre de 2,500, à la Chancellerie, pour demander l'abolition de la peine de mort en matière politique et la commutation de la peine prononcée contre Barbes. Victor Hugo et Lamartine intervinrent directement auprès du roi. Celui-ci, le 14 juillet, commua la peine, malgré les avis du conseil des ministres, et Barbes fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Blanqui est insaisissable jusqu'au 14 octobre. Pendant cinq mois, il dépiste la police. C'est au moment où il monte sur l'impériale d'une diligence en partance pour la Suisse que les agents apparaissent et l'arrêtent. La deuxième comparution, de trente accusés, est du
14 janvier 1840. Blanqui se refuse à l'interrogatoire, est condamné à mort.
La guillotine, fînalemeiit, ne fut dressée pour personne. La peine capitale fut commuée pour Blanqui comme elle l'avait été pour Barbés. La peine définitive est la détention perpétuelle pour eux, et pour Martin Bernard. Le lieu de détention, pour tous, est le Mont- Saint-Michel. La veille du départ, Blanqui et sa femme ont les plus touchants adieux. Le prisonnier voit avec inquiétude le visage changé, l'attitude brisée de celle qu'il est forcé de quitter. Elle, fixe une fois encore en son esprit le visage ardent et triste de celui qui va disparaître dans l'ombre inconnue. Il est convenu qu'elle s'en ira près de lui, comme à Fontevrault, aussitôt que
ses forces le lui permettroût. Ils se quittent, la vie se brise.
Le 6 février 1840, le char à bancs escorté de gendarmerie part de la prison d'Avranches, emporte vers le Mont -Saint -Michel la troupe dernière des insurgés de Mai : Auguste Blanqui, Charles Herbulet, Godard, Quignot, Hendrick, Dubourdieu. Le cortège parcourt, au bruit des roues, des fers des chevaux, des sabres heurtant les étriers, les pentes des routes qui suivent la Sée, descendent vers le Gué de l'Epine. Près- Gourtils:, à. la pointe de Rochtorin pointant droit sur le Mont qui grandit, se vaporise, se dissout dans la brume d'hiver, la voiture entre dans la tangue. Tout est blanc, mou, ouaté, silencieux. On n'entend plus le bruit des roues qui tournent dans le sol friable, le bruit du pas des chevaux qui enfoncent leurs sabots dans la poussière humide et glaiseuse. Seul le cliquetis clair des sabres tinte dans l'air avec un son de frêle clochette.
La brume est moins épaisse, les voiles se décroisent lentement, le haut monument, les longs promontoires des côtes se précisent, vaguement bleutés et dorés, l'horizon est plus profond, le paysage s'agrandit, mais reste mystérieux et inquiétant. Qu'est-ce donc que cette grève tremblante, cette grève mouillée, sans fin, cette grève qui semble un piège, le trompe-l'œil d'un sous-sol de boue sans cesse ébranlé et détrempé par la mer? Qu'est-ce que cette prison isolée, perdue entre cette tangue blanche et ce ciel blanc, dans cette atmosphère de rêve polaire? On la voit mieux, maintenant, elle s'avance, elle vient au devant des prisonniers, elle leur montre un dur visage de pierre, couleur de fer et de rouille, un visage ridé, cicatrisé, aveugle, amer,
qui ne sourit plus, qui ne pleure plus, un visage de vieillesse insensible.