XL II
Une ceinture de remparts fortement bouclée retient les maisons d'une rue, des jardinets étages, tout le minuscule village sur plan incliné, prêt à tomber, tout pauvre, tout humble, cramponné au roc rébarbatif, écrasé sous l'ombre froide de labbaye. C'est l'église et la forteresse, le château et le monastère, tout le féodal et le religieux anciens jaillissant du roc en fortes assises, en épaisses murailles, en sveltes et mystiques fleurissemenls. A mesure que l'on approche, peut-être la hautaine figure de pierre va-t-elle manifester aux yeux qui savent voir une douleur contenue, un effort d'élancement et de prière. L'idéale maçonnerie voudrait fuser, s'envoler toujours plus haut, quitter la grève boueuse, le roc aride, se perdre dans l'incertain des nuées. Mais Blanqui ne peut admettre du monument que sou premier aspect, sa feçade de cachot, sa constructiou redoutable. Sorti de voiture, emmené par Tescalier d* l'unique rue montante, tout petit, tout grêle, au long des massifs remparts, c'est à peine s'il a pu voir, en se haussant, la grève monotone, coupée par un filet d'eau qui serpente et qui est bientôt bu par la tangue, la grève crevée en deux endroits par ces deux rocs farouches, abrupts, ici le Mont-Saint-Michel, et là-bas, au nord, Tombelaine, Tombelaine inhabité, une ruine cachant à peine un fragment du roc envahi par la mousse et la criste marine. Tout cela, rapide, apparu comme une vision dans une lueur d'éclair, le prisonnier vite arrivé à la tour Claudine, à la porte du Châtelet, ouverte comme une mâchoire, à forte denture de herse.
Il n'a pu que mesurer la hauteur de Tabbaye en raccourci, que sonder la force des murs, et son individu marchant vers la prison, peu soucieux d'architecture, n'a retrouvé dans le rapide coup d'œil de colère froide et de ferme dédain dont il a enveloppé cette bastille, que son ancienne haine, perspicace et prévoyante, du gothique et du romantisme.
Il est seul, maintenant, dans l'étroite chambre des bâtiments du Grand-Exil, après ies cérémonies administratives de l'écrou et de la guicheterie. Il a gravides escaliers, larges, froids, a passé sous des voûtes, s'est retrouvé au plein air, sur des plates-formes où grimacent des gargouilles. Le directeur l'a reçu, lui a montré un visage poli, des yeux doucereux, un ventre satisfait, lui a fait entendre une voix amène. On a griffonné des lignes dans les casiers d'un registre, on a tournoyé dans un escalier, ouvert une porte. C'est là, dans cette pièce irrégulière de dix mètres carrés, entre cette cheminée condamnée et cette étroite fenêtre grillagée qui prend un aspect de meurtrière par l'épaisseur du mur, c'est là qu'il faut s'asseoir pour la détention perpétuelle. Le verrou glisse dans l'anneau, fait entendre son bruit définitif.
Un jour, un autre jour, tous les jours, une semaine, des semaines, — des années! L'existence qui s'écoule, l'activité de l'homme immobilisée, fixée en une minute qui est toujours la même, qui ignore la distraction, le changement, la perplexité de l'avenir, le frisson de
l'inattendu. La destinée de l'isolé a été re'glée d'avance par les magistrats en robes rouges, fourrés d'hermine; ils ont décidé quel espace il occuperait, à quelles heures diurnes il prendrait ses repas, à quelles heures nocturnes les rondes des guichetiers couperaient son sommeil, quelle profondeur de l'horizon pourrait fouiller son regard. Un calendrier invisible et inflexible a réglé pour lui le cours du temps, l'inoccupation des heures, Tennui des jours. Le pendule muet, que le prisonnier est seul à entendre, bat pour lui inexorablement le Toujours et le Jamais d'une éternité monotone.
L'homme se sent bien enfermé dans le colossal et dur monument qu'il a entrevu à l'arrivée, au-dessus de la rue tortueuse et des remparts en zigzag. Au milieu de ces terrains dangereux, de cette baie boueuse, tremblante, presque inaccessible, dont le sol est tout prêt à se fendre, à s'effondrer sous les pas, la prison elle-même est en prison, la forteresse est sous la garde de la dure geôlière qu'est ici la nature.
Gravissant les escaliers, traversant les vestibules et les cours, longeant les galeries extérieures, Blanqui, de son regard épieur, a vite compris le mystère de la construction, l'effort de l'homme pour utiliser la matière, et la forme de la pyramide rocheuse. Depuis la base jusqu'au sommet, c'est le roc. La pierre taillée a été partout ajoutée à la pierre brute. Dans chaque creux, sur chaque saillie, on a scellé un moellon, élevé une muraille. On a étayé le granit par des contreforts robustes, on l'a ajouré en dentelle, on l'a fleuri de sculptures, on l'a aiguisé en flèche. C'est sur le rocher que reposent les piliers romans, les colonnes gothiques.
Parfois, à cent mètres au-dessus de la mer, au milieu d'une salle, le rocher pointe entre deux dalles, comme si son arête tranchante avait crevé le granit sous lequel on voulait le murer. Il y a une bataille entre la dure montagne et les pierres que l'on a dressées sur elle. En montant, en descendant les escaliers rongés, en parcourant les salles sonores, les cryptes obscures, les couloirs au fond desquels s'ouvrent des trous pleins d'ombre qui sont des cachots, les promenoirs aux larges dalles, en passant sous les voûtes romanes, sous les arcs ogivaux, sous les fines arcades brisées du cloître, le prisonnier, l'esprit troublé par les élancements et les fuites vertigineuses des lignes, a des sensations hallucinantes de vertige, d'inclinaison, de mouvement.
C'est que le temps a ridé et crevassé les pierres, que le vent de la mer a été l'auxiliaire du roc contre la construction humaine, et s'est acharné sur le monument, jetant à bas un pan de mur, démantelant une tour, cassant une flèche, brisant un vitrail. Et sont venus ensuite les hommes, des bénédictins qui ont fait pis que détruire, qui ont réparé, qui ont ajouté, qui ont donné des béquilles à ce corps splendide, qui l'ont creusé de plaies, l'ont bossue de verrues, ont bâti la façade de l'église en style jésuite. Aujourd'hui, c'est l'administration de la prison, pour loger les condamnés, qui fait couper en deux les immenses galeries, briser les nervures pour établir des plafonds, élargir les étroites fenêtres pour donner aux prisonniers un air encore insuffisant et un filet de lumière toujours ironique.
La cellule de Blanqui est au sud-sud-est. A sa droite, la rivière du Couesnon qui est la ligne de partage de
la Normandie et de la Bretagne. Il a devant lui les collines d'Ardevon et de Huines, il peut apercevoir la pointe de Rochtorin, le commencement du pays d'A.vranches. Mais toute cette terre est bien vague et bien lointaine, dans l'humidité, dans la brume presque continuelle de Tair. Il est en face des grèves silencieuses, de l'étendue triste. L'agitation de l'existence ne lui apparaît plus que comme le grouillement confus d'un rêve.
C'est ici le triomphe de la mélancolie des paysagesïoutes les lignes sont simples et semblent indéfinies, tous les horizons fuient et s'effacent. Partout le gris. L'immense plaine de tangue en rassemble toutes les nuances. C'est jaunâtre, crémeux, cendré. Les rivières qui sont bues par la baie, le Couesnon, la Sélune, la Sée, la Guintre, courent en minces lacets argentés. A peine un bateau, une rangée de balises, la silhouette d'un coquetier, une carriole dont le cheval bourre péniblement la tangue, servent-ils de points de repère pour mesurer l'espace.
La vie est concentrée derrière les remparts du Mont, dans l'unique rue, la Grand'rue, large comme un couloir, que les maisons semblent gravir, se hissant, se soutenant, se cognant, dressant leurs toits pointus, coiffés de travers. Les cent habitants descendent et montent cette échelle de pavés, tout entiers à la pèche, à la petite culture de leurs jardinets accrochés au rocher, au transport des denrées, de l'eau qu'il faut parfois aller chercher à six kilomètres.
Le prisonnier n'a sous les yeux que îe spectacle de cette existence toujours semblable. Auprès de la con-
templution si longuement fixée à la lucarne, les mains empoignant à plein les barreaux, auprès des marches de fauve toujours recommencées de long en large par la cellule, dans les coins, vers les murs, vers la porte, les pieds heurtant cette porte, les mains lâlant ces murs, le regard levé, s'inquiétant des hauteurs, auprès de ce perpétuel piétinement de solitude, la vue de ce dehors si muet et si peu remuant apparaît pourtant comme l'humanité en mouvement et en liberté. Comme il est actif, ce vieux qui bêche et qui pioche dans la terre et dans la pierre, qui pique des salades et qui empote des fleurs! Comme il est libre, ce pêcheur qui s'en va, nu-jambes, vers Genêts, suivant la ligne de la marée descendante!
Et même ce guichetier, qui sort, par moments, ses heures de service finies, qui descend si vite l'escalier des remparts, qui s'arrête à Tauberge, et qui boit sur le seuil en jetant encore un regard de surveillance sur la prison dont il est le chien de garde, ce guichetier, tout enfermé qu'il est, de jour et de nuit, avec ceux qu'il verrouille dans leurs cellules et qu'il surveille par les grillages des judas, il est libre aussi. Il peut sortir, marcher sur la terre, entrer nu-pieds dans l'eau, respirer l'air du dehors qui a un goût si différent de l'air filtré aux barreaux de fer. Plus que tout autre, en y réfléchissant, il représente la liberté perdue. Ce qui ouvre les portes et ce qui donne l'espace, la clef bruyante qui parle dans les serrures un langage si bref et si impérieux, cette clef, il l'a dans sa poche, et quand il sort, et que des yeux de reclus suivent son pas rude et insouciant, c'est l'image de leur servitude que les
prisonniers voient apparaître au dehors, allègre et désœuvrée, musardant aux ruelles et bayant à l'air.
Que cette muraille est dure! Que cette matière de granit est pesante! Deux pauvres poings de chair, malgré toute la force nerveuse qui les anime, tout le fluide de volonté qui passe en eux, ne peuvent rien contre ce gros grain serré de la pierre, contre cette épaisseur de roc humide transformée en cloison. Des journées passées à contempler cette paroi contre laquelle il faut vivre, s'appuyant le front, s'usant les ongles, ces journées finissent en rêverie sur l'inconnaissabi'; mystère des choses. Le mur est façonné en infinies parcelles, en aspérités irrégulières, en cristaux durs ayant chacun sa forme, sa couleur, sa durée, sa vie. Il en est de pointus, de sphériques, d'elliptiques, il en est en cubes, en pyramides, en cônes, en dodécaèdres. Certains sont gris de fer, gris d'argent, teintés de vieil or, parcourus de vives veinules presque imperceptibles et qui sont des sillons cuivrés ou de plomb en fusion. Mais le plus grand nombre est bleu et rose, du bleu fin et transparent du ciel et de l'eau, du rose doux et mourant des tièdes crépuscules. Il y a des yeux aussi, qui ont dans leurs prunelles des gouttes de ce bleu de saphir apaisé, et il y a des lèvres où se fane ce-rose. A regarder longtemps cette muraille, jusqu'à perdre la notion de l'entour, à ne fixer qu'une étroite surface dont les nuances bientôt se brouillent, toute cette couleur de ciel et d'eau, de soleil disparu, de regard lointain et débouche pâle, toute celte couleur devient éparse, et mêle ses nuances comme en un champ de fleurs. Sur un fond qui est un fond de terre grise et dorée, s'avivent légè-
rement des roses alanguies, des roses où se dissout une parcelle de soufre, de chair, de sang, des bluets vus comme à travers un voile de pluie, et des étendues, des étendues de bruyères lilas et violettes, humbles et tristes, qui s'égrènent et se fanent dans la lenteur du soir qui tombe.
Toutes ces douceurs, toutes ces finesses, toutes ces minuscules cellules séparées, forment ce solide agrégat, cet obstacle qui ne pourrait céder qu'à la violence d'un effort, qu'à l'acharnée morsure d'un outil. L'attraction a réuni ces fragments et les tient formidablement soudés, cette poussière séculaire a été un rocher résistant à la mer, et dans ce rocher on a taillé les pierres rectangulaires et massives d'une prison. Puis l'ironie s'est ajoutée à l'inexorable. La cage granitique est ornée de main d'artiste. Les lignes sont combinées peur donner un aspect de grâce élancée à la densité de ce bloc, des détails ont été cherchés au bout d'un ciseau de statuaire pour affiner cette brutalité. C'est un jaillissement de fieur, un ajouré de dentelle. Le prisonnier gît dans le treillis délicieux de cette architecture, comme un squelette jauni de martyr dans la frêle et jolie ciselure d'un reliquaire.
Si les murs rébarbatifs s'épanouissent en floraisons ironiques, les visages des hommes recèlent sous l'hypocrisie de leur politesse administrative de froides âmes peu pitoyables. Le directeur Theurrier, de la grosse bourgeoisie orléaniste, allié des Montalivet, gras, dis-
iret, mielleux, s'exprimant avec modération, prenant an air d'intérêt aux réclamations de son troupeau de taptifs, est en réalité un pasteur méfiant, taquin, exigeant, récréant le séjour ennuyeux qu'il a accepté par lies sournoiseries d'homme correct on quête de distractions, par de subites cruautés de tortionnaire. L'aumônier Lecourt le seconde, un prêtre sans préoccupations d'esprit, forcé, pour passer les heures, de recourir à des travaux journaliers de maçonnerie, de serrurerie. L'inspecteur Gaujoux traduit en Tiolences les susurrements du directeur. Le médecin rédige ses ordonnances par ordre. Les deux gardiens-chefs grognent, injurient, bousculent, frappent. Tous ces porteurs de clefs, ces ouvreurs de portes, ces apporteurs de mangeailles, circulent, inspectent, rudoient, comme s'ils étaient les gardiens d'une ménagerie politique, d'un muséum révolutionnaire, chargés de la surveillance et de la subsistance de bêtes dangereuses, solidement encagées, et que l'on fait changer de place à coups de fourches.
LU
Le 17 juillet 1839, environ sept mois avant Blanqui, Armand Barbes, Martin Bernard, Delsade, Austen, avaient été amenés au Mont et enfermés dans les cachots à doubles grilles de la tour Perrine. A la fin de cette même année 1839, autre convoi de prisonniers, Martin Noël, Roudil, Guilmain, Bézenac.
Les premiers temps furent calmes, un silence de monastère plana sur ces passions mises sous scellés. Puis, peu à peu, un tressaillement, une rumeur, le désir irraisonné de persécutions des gardiens désœuvrés, excités par leur autorité, la révolte instinctive de l'homme isolé, sans occupation de la pensée, sans occu-
pation du corps. Les premiers jours, cet homme s'étonne d'être ainsi enfermé. Il est frappé par la nouveauté de cette situation. La porte qui le sépaie du monde des vivants l'intéresse. L'idée de claustration travaille en son cerveau stupéfié. S'il a le sens exact des choses, s'il sait qu'il est inutile de vouloir lorsque le ressort de la volonté a été arrêté comme par un doigt invisible,! supportera sa captivité et se satisfera des choses immédiates. Ces impassibles sont rares. Presque immédiatement, l'ordinaire prisonnier qui a perdu ses habitudes de libre respiration et de libre marche s'irrite contre l'étroite pièce sans air, contre les murs qui l'empêchent de passer. Il s'ennuie et il est impuissant contre son ennui. Il tombe en une atonie qui confine à la colère. Il reste une journée sans rien dire, et tout à coup un son de voix, un bruit, une pensée subite, éveillent en lui la fureur. Le labeur manuel ne suffit pas toujours à occuper ces somnolences, à endormir ces violences.
Du jour où la découverte a été faite qu'il était impossible de respirer et de bouger davantage, la nostalgie de l'atmosphère et de l'espace est entrée en cette âme mise en cellule. La fièvre rougit et brûle les pommettes, un perpétuel étouffement contracte la gorge, réveille en sursaut le dormeur, dans des cris et des suffocations, des chaleurs alourdissent ses pieds et ses mains, des aiguillons les traversent en tous sens. Il fait effort pour ne pas subir ce fourmillement despotique. Il marche d'un mur à l'autre, bouscule la table et la chaise, s frictionne, se jette aux barreaux. Quand il s'arrête, la sensation s'est aggravée, un poids de chaînes et de boulets semble fixé à ses poignets et à ses chevilles.