ACTE TROISIÈME H
Ah! Ah! la bonne blague! Vous vous êtes pré sente parce que madame Rémoussin vous a excité ; vous vous êtes présenté, parce que votre orgueil a été froissé des articles du Réveil... Oui! Et ces articles-là, c'est moi qui les avais faits, si vous voulez le savoir ! parce que je spéculais sur votre vanité de Joseph Prud'homme... C'est par dépit, que vous avez été candidat... Une fois candidat, vous avez fait comme les camarades. Parce que ça c'est un engrenage et une fois qu'on y a mis le doigt, on ne peut faire autrement que d'y passer tout entier!
REMOUSSIN.
J'ai été meilleur que les autres, tout de même.
Taisez-vous donc! Vous avez eu un peu plus d'hypocrisie, voilà tout... Vous avez fait semblant d'ignorer les petits verres que nous avons payés, les calomnies que nous avons répandues, les fraudes que nous avons utilisées, mais vous saviez tout ce qui se passait...
REMOUSSIN.
C'est vous qui m'avez fait faire tout cela !
MORIN
Ta ra ta ta! Et votre discours sur les blés! Est-ce moi qui l'ai fait, votre discours sur les blés! Hein? Est-ce que c'est moi qui vous ai envoyé chez le ministre, pour implorer sa clémence! Hein? Chez ce ministre que vous traitiez de crapule quand vous n'en aviez pas besoin, et d'Excellence quand vous aviez à le solliciter. Répondez.
1 1 i l'engrenage
REMOUSSIN.
Oui... là vous avez raison. j"ai été lâche... Mais est-ce bien ma faute ? Malgré mes faiblesses de la période électorale, j'étais arrivé h. la Chambre avec un reste de générosité... Dès que je l'ai pu, dès les premières séances, j'ai voulu tenir mes promesses ; je suis monté à la tribune pour y faire le discours dont j'avais rêvé tant de fois... Je leur ai crié « Et la France, personne n'y pense donc ici ! o On m'a accueilli par un éclat de rire si unanime, et si formidable, que j'en ai été comme assommé; je suis descendu de la tribune en chancelant, et il y a des journaux qui ont dit que j'étais saoul. Si mon étonnement n'avait pas été si profond, j'aurais été pleurer dans un coin... Mais devant tous ces yeux qui me regardaient, j'ai voulu faire bonne contenance... et quelques jours après je me blaguais moi-même dans les couloirs, pour ne pas paraître inférieur à mes collègues. Ah ! Ah ! mes collègues !... Je me serais dressé en face un danger de mort, mais j'ai eu peur devant le ridicule... oui, j'ai été lâche ! Je la vois bien, maintenant, ma dégringolade ! Ah! j'en ai eu des écœurements, qu?j"ai cachés sous un sourire d'homme supérieur ; j'en ai vu des capitulations de conscience que je feignais de comprendre et d'excuser, pour ne pas avoir l'air trop provincial et, pour qu'il n'y ait pas de petits rires autour de moi, à la buvette! Tenez, savez-vous ce qui a tué toutes mes susceptibilités, le savezvous? Vous vous rappelez Balbigny, c'était mon idole... d'ici, je le voyais semblable à un preux, à un Bayard ; il personnifiait à mes yeux toutes les noblesses et tous les courages... lorsque je l'ai vu serrer la main de ce même ministre qu'il insultait chaque matin, la notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal, s'est effacée en moi et de ce jour-là, j'étais bon pour toutes les besognes... Et en effet,