L'enguête sur le crédit et la crise de 1863-64
On ne s'occupe plus guère de l'enquête sur les questions de crédit annoncée avec tant de solennité au connnencement de cette année, et qui paraissait répondre alors à tant d'intérêts , j'ajoute à tant de passions. Cette enquête se poursuit cependant, et la commission qui la dirige a déjà pu recueillir plus d'une révélation intéressante. On se souvient des circonstances qui l'ont détermin Pendant deux ans, l'intérêt de l'argent av fort élevé : il avait varié entre 5 et 8 pour 1 la moyenne avait été au moins de 6 à 7.
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demandait si c'était là une situation normale . si l'industrie et le commerce devaient continuer à s'imposer des sacrifices aussi considérables. En pareil cas, comme il est toujours plus commode de s'en prendi-o aux insi il niions et aux hommes qu'aux circoonstances, on accusait la Banque de France de tout le mal. C'était elle qui marquait l'élévation du taux de l'escompte, donc c'était elle qui faisait renchérir le prix de l'argent. Dieu sait ce que, pendant ces deux années, nous avons vu se succéder de volumes affirmant plus ou moins cette thèse et concluant presque tous qu'on pourrait trouver un remède à la situation par une meilleure organisation du crédit! Grâce à toutes ces attaques, la Ban({ue de France était devenue en (quelque sorte le bouc émissaire de la situation, et il fallait une certaine dose d'énergie et une conviction bien forte pour oser prendre sa défense. Nous l'avons essayé pourtant, et plusieurs fois, dans la Revue des Deux- Mondes , nous avons cherché à montrer les choses sous leur vrai jour; mais que peuvent des explications et des raisonnements lorsque les passions sont excitées et les intérêts en jeu? Or il en est malheureusement toujours ainsi quand l'argent est cher et que le commerce souffre. Cela ne veut
pas dire pourtant que la cherté de l'argent soit toujours un obstacle à la prospérité d'un pays ; on la voit , au contraire , coïncider avec cette même prospérité : nous en avons la preuve la plus manifeste dans ce qui se passe généralement aux États- Unis et dans ce qui a eu lieu en France et en Angleterre il y a quelques années. Toujours est-il que, si la cherté de l'argent n'est pas un obstacle à la prospérité , elle n'est pas non plus la cause qui la favorise. Un pays peut être prospère malgré la cherté de l'argent , lorsqu'il est sous l'influence de certaines conditions économiques ; mais il prospérerait encore beaucoup plus, si l'argent était à bon marché : cela diminuerait d'autant le prix de revient des choses, et la diminution du prix de revient , c'est en réalité un nouvel essor imprimé à l'activité industrielle et commerciale.
On s'est plaint d'autant plus chez nous pendant les deux dernières années de la cherté de l'argent, qu'elle n'a pas coïncidé, il faut le dire, avec un grand développement de la richesse publique. Le commerce avait eu ses années brillantes de 1854 à 1862, sauf cependant l'année 1858, qui a été la liquidation de la crise de il857; mais en 1863 et 1864, il avait subi évidemment un certain
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ralentissement : on se demandait donc comment il pouvait se faire qu'avec un mouvement d'affaires moindre on dût payer l'argent plus cher qu'on ne l'avait payé dans d'autres années plus brillantes. Cela paraissait inexplicable, et comme il n'y arien qui rende l'esprit plus docile aux suggestions qu'un mal qui dure et qu'on ne s'explique pas, on vit pleuvoir, je le répète, toute espèce d'écrits et de volumes qui attaquaient plus ou moins vivement la Banque de France. C'était la Banque de France qui était la cause de tout le mal, c'était elle (|ui donnait au prix de l'argent une élévation factice , qui abusait de son monopole, et qui, au lieu de servir l'intérêt général comme elle l'aurait dû, ne faisait que l'entraver dans un intérêt personnel. On venait dire à ces commerçants qui souffraient de l'élévation du taux de l'escompte, qui étaient arrêtés dans le développement de leurs affaires, ou qui avaient peine à renouveler leurs engagements: « Le mal dont vous souflrez n'est pas de votre fait, il est la conséquence d'un monopole qu'on a établi à côté pour vous protéger, pour vous favoriser, et qui, au lieu de cela, vous exploite; vous payez l'argent 6 et 8 pour 100, il serait facile de vous le donner à k pour 100 avec une meilleure organisa-
tion du crédit. » Il n'est pas étonnant que de pareilles suggestions aient trouvé de l'écho; elles en trouvaient d'autant plus qu'il n'y avait pour ainsi dire personne pour contredire, et que la Banque de France se laissait ainsi mettre au ban de l'opinion publique sans se défendre.
Tant que la guerre qu'on lui faisait resta concentrée dans quelques publications fugitives , dans quelques articles de journaux, elle put en etïet rester impassible et compter sur la force de la vérité pour faire justice de tout ce qu'il y avait de peu fondé dans les accusations dont elle était l'objet; mais il arriva un jour où il ne lui fut plus possible de rester en dehors du débat. Un écrit signé d'un nom important dans la finance vint, après un réquisitoire des plus vifs, prononcer contre elle le mot d'enquête. Il se pouvait sans doute, et beaucoup de personnes l'ont pensé, que ce mot ne fût qu'un argument de plaidoirie et ne dût pas être pris au sérieux; mais, comme on vit presque aussitôt dans certains quartiers commerçants de la capitale et à Lyon s'organiser une espèce d'agitation et des pétitions se signer contre la Banque de France, il était difficile pour celle-ci de rester immobile. Son honneur était en jeu, et puisqu'on
avait prononcé le mot d'enquête, qu'on se faisait fort de prouver les faits dont on l'accusait, c'était à elle de relever le gant et de montrer qu'elle ne craignait pas la lumière. Elle le i-eleva en eiïet en adressant une pétition à l'Empereur, où, après avoir fait la réserve des droits qui étaient la propriété de ses actionnaires et qui ne pouvaient pas être mis en discussion, tels que son privilège et le droit exclusif d'émettre des billets au porteur, elle demandait pour le reste que la lumière se fît aussi éclatante que possible , afin qu'on vît où était la cause du mal et quelle était la responsabilité de chacun dans la crise qui avait lieu. Cette pétition fut insérée au Moniteur avec celle des commerçants qui se plaignaient, et l'enquête fut annoncée. Seulement dans le premier moment on ne se rendit pas bien compte de la nature de cette enquête, on crut qu'il s'agissait de porter l'investigation sur toutes les institutions de crédit, et, chose bizarre, ce fut l'institution même d'où était parti le premier mot d'enquête qui eut le plus à soulTrii- de ce premier moment de méprise. Le Crédit mobilier baissa de 10 francs à la bourse qui suivit l'annonce de l'enquête, ce qui fit dire malicieusement à quelques personnes que c'était un commencement d'en-
quête. On comprit bien vite pourtant qu'il ne s'agissait pas d'un acte d'accusation à dresser contre telle ou telle institution de crédit, pas plus contre la Banque de France que contre une autre, que personne n'était en cause, c{u'on voulait tout simplement, par le moyen le plus efTicace, chercher à éclairer une des questions les plus importantes du jour et sur laquelle les idées sont le plus erronées, celle du crédit.
Aussitôt l'enquête annoncée, il y eut comme une espèce de trêve entre les parties qui se disputaient. Personne n'espéra plus remporter la victoire de haute lutte, et on se donna rendez-vous devant l'enquête. Une autre raison peut-être plus puissante contribua aussi à l'apaisement des esprits , ce fut l'abaissement du taux de l'escompte. Au moment où se prononçait pour la première fois le mot d'enquête, l'escompte était à 7 pour 100 : il resta à peu près au même taux pendant tout le temps que se produisit la petite agitation contre la Banque; mais, au moment où l'enquête fut annoncée, il n'était déjà plus qu'à 5 pour iOO, et peu de temps après il descendait h li. 11 sembla alors qu'on n'avait plus d'intérêt à l'enquête ; chacun avait oublié le mal dont il avait souffert, et avec
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rimprévoyaiicc qui caraclérise la nalure humaine, comme si on ne devait plus jamais se retrouver dans la même situation, on ne pensa plus au remède. Le gouvernement cependant n'ouloiia pas son enquête, il nomma la commission qui devait la diriger : ce fut le conseil supérieur de l'agriculture et du commerce, sous la présidence de M. Rouher. Aussitôt nommée, la commission se mit en devoir de rédiger le questionnaire destiné aux personnes qu'elle se proposait d'entendre. Malheureusement, lorsque l'enquête aurait pu commencer, on fut obligé de l'ajourner pour diverses raisons. On l'ajourna d'abord sur la demande des négociants qui avaient accusé la Banque, et qui. invités à venir formuler leurs griefs, déclarèrent qu'ils n'étaient ]^as prêts et demandèrent un sursis d'un mois, ce qui était assez étrange, car enfin du moment qu'on accuse, on doit toujours être en mesure de produire son accusation. Le sursis d'un mois écoulé, on ajourna encore, parce qu'on se trouvait en pleine discussion de l'adresse, et que M. Rouher. qui avait à diriger l'enquête, devait aussi, devant le Corps législatif, répondre pour le ' gouvernement aux orateurs de l'opposition. Après la discussion de l'adresse vint celle du budget,
SLR LE CREDIT. 0
qui entraîna les esprits vers d'autres préoccupations, et enfin, lorsque la session fut close, on était à la fin de juillet; tout le monde avait quitté Paris ou aspirait à le quitter, il n'y aurait plus eu personne pour diriger l'enquête et pour y répondre. 11 fallut encore ajourner, et d'ajournement en ajournement on n'a pu commencer sérieusement cette enquête qu'à la fin du mois dernier, c'est-àdire plus de huit mois après qu'elle avait été annoncée.
Cela veut-il dire que le gouvernement n'y tienne pas, et qu'il ne l'ait ordonnée que pour offrir une satisfaction apparente à l'opinion? Ce n'est pas notre sentiment ; nous croyons au contraire que le gouvernement y tient beaucoup , et qu'il est disposé à la poursuivre maintenant avec toute l'activité possible. 11 ne faut pas croire, parce que nous venons de traverser une année presque en- -tière oii l'argent a été abondant et à bon marché, que nous ne le reverrons plus jamais rare et cher, et que nous sommes pour toujours à l'abri des maux dont nous avons souffert l'année dernière. L'argent a été abondant aussi après la crise de 1857, comme il l'a été cette année. L'encaisse, descendu à 191 millions au mois de novembre
Il) L'ENQUÊTE
JS57. était remonté à 538 millions an mois de juillet 1858, ce qui ne l'empêcha pas (juelques années après, au mois de novembre 1863, de redescendre à 205 millions, et d'être à U)9 millions au mois de janvier 186^. Déjà môme, après avoir oscillé autour de 500 millions pendant plusieurs mois cette année, le voilà redescendu à /|18 millions'^, et 1 escompte, qui était à 3 pour 100 il y a un mois, est aujourd'hui à 5 pour 100; il est à 7 pour 100 en Angleterre.
x\près la crise de 1857, malgré la leçon sévère qu'elle nous avait infligée, nous n'avons pas cessé d'agir comme par le passé, sans nous préoccuper des enseignements qu'elle pouvait contenir. 11 ne faudrait pas faii-e de même cette année. Le meilleur moment pour étudier les crises, c'est lorsqu'elles viennent d'avoir lieu; le souvenir en est encore assez présent pour que chacun puisse déposer avec pertinence de faits qu'il a eus sous les yeux, et comme les intérêts ne sont plus en jeu, les dépositions sont empi-eintes de plus de calme et de plus de sincérité. Discuter au moment de la crise, lorsque les intérêts sont le plus engagés, c'est absolu-
■I. Uilan (lu i iiovombre 1863.
SUIl LE CRÉDIT. Il
ment comme si on voulait juger un drame avant d'en connaître le dénoùment. Les Anglais n'y ont jamais manqué ; c'est toujours au lendemain des crises qu'ils ont fait leurs enquêtes, et il ne s'en est pour ainsi dire pas passé une sans qu'on en ait recherché les causes. En 1810, après la plus grande dépréciation qu'aient subie les billets de la Banque d'Angleterre depuis la suspension des payements, on voulut savoir l'etTet produit par cette dépréciation , on fit une enquête , et il en est résulté le fameux l'apport dit bullion report, qui a fixé les véritables principes sur la matière. En 1820, l'Angleterre a voulu connaître l'influence exercée par la reprise des payements qui avait eu lieu l'année précédente. Ce sont de nouvelles enquêtes qui ont amené , après la crise de 1825, la suppression des billets de 1 livre sterling, et après celle de 18o7 le monopole de la Banque d'Ajiigleterre dans un certain rayon. Enfin les crises de 18/i7 et 1857 ont déterminé chacune encore une enquête qui a eu pour résultat d'éclairer l'opinion sur les conséquences de l'acte de i^hh relatif à la limitation de la circulation fiduciaire.
On répondra peut-être que ces enquêtes si multipliées n'ont pas empêché l'Angleterre d'avoir
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de nouvelles crises, et des crises de plus en plus iVéquenles, puisque celle de l'année dernière n'a été séparée de celle de 1857 que par un laps de sept ans, landis ([u'il y avait une moyenne de dix années d'intervalle entre les précédentes. Cela est vrai, les Anglais n'ont pas évité les crises à la suite de leurs enquêtes, parce qu'il est difficile à un peuple qui est doué d'une telle expansion, qui a une telle activité industrielle et commerciale, de bien mesurer le degré de ses forces et de ne jamais s'engager au delà; mais ils y ont gagné de ne plus faire fausse route, et d'être bien fixés sur les principes qui président au développement de la richesse. Ces principes, ils les exagèrent quelquefois, ils dépassent le but; mais, une fois la crise arrivée, ils ne discutent plus sur les moyens à employer pour la combattre ; ils ne vont pas demander à des systèmes cliimériques le moyen de sortir d'embarras : ils subissent tranquillement l'élévation du taux de l'escompte jusqu'au degré où cela est nécessaire pour ramener l'équilibre entre l'ofl're et la demande, et personne ne s'avise de rendre la Banque d'Angleterre responsable de cette élévation du taux de l'escompte. On lui fait plutôt le reproche contraire, celui de ne pas l'avoir élevé
assez vite. Voilà ce qu'ont produit les enquêtes faites au lendemain des crises en Angleterre; elles ont éclairé l'opinion publique sur les causes qui les amènent et sur les moyens à employer pour les combattre.
Nous voudrions qu'il en fut de même en France et qu'on fût fixé une fois pour toutes sur les vérilables principes qui doivent nous guider, lorsque nous sommes en présence de ces calamités industrielles et commerciales qui viennent de temps en temps troubler les rapports économiques d'une nation. Nous ne les éviterons pas plus qu'on ne les évite en Angleterre lorsque nous en connaîtrons les causes, pas plus c[u'on n'évite les maladies dont on connaît l'origine; mais au moins, lorsque nous les aurons en face, nous serons tous d'accord sur les moyens de les traiter, et nous ne verrons plus se produire ces systèmes empiriques qui ne feraient qu'aggraver la situation. L'enquête peut nous rendre ce service mieux que tout autre moyen. Elle est dirigée par des hommes aussi éclairés cju'indépendants; on s'adresse dans toutes les opinions aux personnes les plus compétentes; chacun vient déposer des faits tels qu'il les a vus et appréciés, et, s'il commet des erreurs ou obéit
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à des préjugés, il est immédiatement en présence d'une contradiction ([ui peut redresser son jugement. II est bien rare que d'un examen ainsi fait il sorte autre chose que l'expression de la véi-ité. Non-seulement la vérité en sort, mais, ce qui est important par le résultat, c'est que le public en est persuadé ; il ne met pas en doute la sincérité d'une enquête, comme il met en doute l'opinion de telle ou telle personne, quelque considérable et compétente qu'elle puisse être. Toutefois, pour que cette enquête porte ses fruits, il faut qu'à la suite on publie un rapport qui indique bien le résumé de toutes les dépositions et l'opinion qui s'en est formée au sein de la commission. Ce rapport, livré à une grande publicité , acquerra une autorité devant laquelle n'osei'ont plus se produire toutes les idées chimériques que nous sommes habitués à rencontrer à chaque crise ; ce sera comme une espèce de loi que chacun sera tenu de respecte)'.
Ceci dit sur l'utilité de l'enquête, voyons maintenant sur quoi elle doit porter. Elle est intitulée (( enquête sur les principes et les faits généraux qui régissent la circulation fiduciaire et monétaire, » et le (|uestionnaii-e qui a été dressé par la
commission comprend quarante-deux questions divisées en cinq paragraphes : des crises monétaires , de la monnaie fiduciaire , des conditions d'une bonne monnaie fiduciaire, des établissements qui émettent de la monnaie fiduciaire, du fonctionnement de la Banque de France.
Peut-être le nombre des questions est-il trop considérable et aurait-on pu facilement le dimiinier. 11 y en a qui font double emploi, qui demandent à peu près la même chose en d'autres termes ; d'autres cjui se déduisent forcément les unes des autres sans qu'il fût nécessaire de les exprime)* séparément. Ainsi, ({uand on a demandé par la première question quelles ont été les causes de la crise monétaire de 18G3 et 186/i, on pouvait éviter la sixième, cjui est ainsi conçue ; Quelles sont les causes qui ont pu récemment réduire la disponihililé des capitaux ? 11 est bien évident que les causes qui ont amené la crise de 1863 et 186^ ont également agi sur la disponibilité des capitaux. De même, de la trente-deuxième question, qui porte sur le rôle et la destination du capital de la Banque , à côté de la trente-quatrième , qui demande si le capital des banques d'émission doit être en général un capital de garantie ou peut être
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employé utilement dans les affaires de la Banque.
11 y aurait encore à relever des questions un peu naïves telles que la quatrième, qui demande quelles sont dans un pays les causes régulatrices du taux (le l'iiilérèt. (Vest absolument comme si on demandait quel est sur un marché la cause régulatrice du prix des choses. Il ne peut y en avoir d'autre que le rapport de l'otTi-e et de la demande. Maintenant ce rapport est-il ce qu'il devrait être? n'est-il pas faussé par des influences fâcheuses? C'est un autre ordi'e d'idées. Je ferai un reproche à peu près semblable à la huitième question , ainsi conçue : }' a-l-il eu insii/flsance des épargnes ou excès d'entrcjtrises? Etant donné, et la question suppose cette prémisse, que la crise a été causée pai- l'insufTisance des capitaux, il n'était pas nécessaire de placer la disjonctive ou entre les deux membres de la proposition. Ils se confondent; les épargnes ont été insufljsantes parce qu'il y a eu excès d'entreprises, et il y a eu excès d'entreprises parce que les épargnes n'ont jias été suffisantes. Néanmoins, à part CCS petites irrégularités, qui sont du reste sans importance, nous devons déclarer que le (luestionnaire a été bien fait , qu'il répond bien à toutes les questions qu'il était utile d'élucider, et
SLR LE CRÉDIT.
({Lie si l'on obtenait Luie réponse satisfaisante à toLites, on aurait le meilleur traité qui puisse exister sur les questions de crédit et de banque.
Je voudrais dans cette étude, non pas faire une revue de toutes les publications qui ont eu lieu à propos de l'enquête, cela m'entraînerait trop loin, et aLU'ait, je crois, peu d'utilité; je voudrais sclilement, m'inspirant des meilleurs travaux, essayer de répondre moi-même au questionnaire, en suivant ses principales divisions et en prenant dans chaque division les questions les plus importantes.
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DES CRISES MONETAIRES.
La première division ])ortc sur les crises monétaires. On y demande en résumé quelles ont été les causes de la crise de 1863 et 1864, quelles analogies et quelles diUerences cette crise a présentées avec les précédentes, quelle influence a exercée sur le marché intérieur la participation des capitaux français aux ontropiises étrangères. et si la constitution de plusieurs sociétés de crédit a eu quelque action sur les embarras monétaires, a ' été de nature à éloigner ou à rapprocher les crises. Kt (l'abord la crise de 1863 et 186'i a-t-ellc été monétaire? Si la crise a été monétaire . ont dit certains esprits, ce n'est pas le capital qui a man-
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que, c'est tout simplement l'instrument de circulation, c'est le signe intermédiaire des échanges qui a été insuffisant pour répondre à tous les besoins. Il ne s'agit que de le multiplier et de \e mettre en rapport avec les besoins. Que craint-on? Le papier mis en circulation, car il ne s'agit, bien entendu, que de papier, sera créé par un établissement très-solide . par la Banque de France ou par tout autre qu'on voudra lui donner pour rival ; il reposera sur les meilleures garanties, elTets de commerce ou autres. Par conséquent il ne peut manquer d'être bien accueilli, et il mettra fin aune crise qui est purement artificielle, qui ne naît que de notre ignorance en matière de crédit et de la mauvaise administration de notre premier établissement financier,- la Banque de France. Voilà ce qu'on disait déjà à l'époque de la crise de 1857; voilà ce qu'on a répété à satiété ces deux années dernières à propos des embarras d'argent que nous avons éprouvés. îNous ne disons pas qu'il n'y ait pas eu dans la dernière crise, comme dans celle de L857, des embarras tenant particulièrement à l'argent ; nous prétendons seulement que ce n'est pas là le caractère propre de la crise et qu'elle a été financière avant d'être monétaire. Par conséquent
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intituler la principale division des questions à faire dans l'enquête crises monétaires, c'est prendre un mauvais point de départ, c'est considérer comme admis ce qui est loin de l'être. Nous nous faisons fort de démonti'er au contraire que, si la crise de 186o-(iù a été monétaire , elle ne l'a été que par voie de conséquence ; que ce qui a manqué d'abord, c'a été en 1863 et I86/1 comme en 1857. comme à toutes les époques de crises , le capital disponible. L'argent n'est devenu rare que parce qu'il suit la loi de ce capital, et ce n'est pas ici une querelle de mots, c'est une querelle de principes. Lorsque nous aurons démontré en effet que la ci'ise de 1863-6/i a eu pour cause une insuffisance du capital disponible pris dans son sens le plus large, on verra tout de suite combien étaient chimériques tous les expédients par lesquels on proposait d'étendre sous une forme ou sous une autre la circulation fiduciaire, c'est-à-dire le signe au lieu de la chose.
Lord Overstone, un des hommes les plus éclairés de l'Angleterre en matière de banque, a déposé dans l'enquête de 1857 ^ que (c toutes les grandes
1. Voyez l'onquôte de 1857 sur la (juestioii des l)an(|ues en Angleterre, extiaits traduits par MM. Coullel et Juglar. p. 9.
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fluctuations d'intérêt provenaient d'un changement dans la valeur du capital . que celles qui provenaient de la quantité de la monnaie étaient trèsfaibles comme étendue et comme durée. » En effet, une crise ne peut être purement monétaire que dans un cas , c'est dans celui où par suite d'une mauvaise récolte, du renchérissement extraordinaire d'une denrée de première nécessité, comme le coton , on a été obligé momentanément d'exporter plus de numéraire qu'à l'ordinaire. Si cette exportation s'est faite dans un laps de temps très-court et qu'on ait pris l'argent, comme il arrive toujours, dans les grands réservoirs qui détiennent particulièrement le numéraire d'un pays, à la Banque de France ou à la Banque d'Angleterre, il se peut que cette exportation subite produise un certain vide , que le pays n'ait plus autant d'argent qu'il lui en faut pour ses besoins, et que par cela même il soit amené à le payer un peu plus cher. Ce n'est là pourtant qu'un effet très-momentané; s'il n'y a rien autre de changé du reste dans les rapports économiques du pays, si on a la même abondance des autres choses, le même capital disponible, on ne tarde pas à combler le vide en aliénant une pai'tie de ce capital pour faire rentrer le numé-
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raire qui manque, et il rentre d'autant mieux que, comme il est plus cher dans le pays qui en a grand besoin qu'ailleurs, chacun s'empresse de l'y envoyer. 11 viendra ou des contrées auxquelles on l'aura expédié par la voie des échanges commerciaux, ou si ces pays, pour une cause ou pour une autre, ne le renvoient pas assez vite, il viendra d'autres pays qui en auront de troj), ou dans lesquels il sera moins cher. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le vide ne tardera point à se combler , et que, s'il n'y a d'autre cause à la crise, elle ne sera pas de longue durée. En 18/i7, après la disette de 18/16, il a suiTi d'un arrangement avec le gouvernement russe, qui consentit à acheter à la Banque de France 50 millions de rentes, pour que la crise monétaire tut à peu près calmée, et le taux de l'intérêt ne dépassa pas 5 pour 100.
On dira peut-être qu'en 18G3 et i86/i, c'est également le renchérissement exceptionnel d'une denrée de première nécessité qui a motivé l'exportation du numéraire et qui a causé la crise. Je ne veux pas contester que la crise de 1863 et 186/i n'ait dû (|uelque chose à la cherté exceptionnelle du coton et par conséquent à une plus grande exportation de numéraire ; mais ce serait se faire une étrange
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illusion que de voir là l'unique et même la principale cause. Les documents fournis par le Board of Trade en Angleterre établissent que pendant la période quinquennale de 1857 à 1861 on avait expédié chaque année pour le Levant, c'est-à-dire pour les pays producteurs du coton depuis la guerre d'Amérique, 13 millions 1/2 de livres sterling ou environ 338 millions de francs. Cette exportation comprenait à peu près celle de toute l'Europe, l'Angleterre étant l'intermédiaire obligé pour les payements à faire dans ces pays. En 1863 et iSGli, l'exportation s'est élevée à 23 millions 1/2 de livres sterling chaque année : c'est donc une différence de 10 millions de livres sterling ou 250 millions de francs. Ainsi 250 millions de francs, voilà le chiffre authentique auquel s'est borné pour toute l'Europe l'excédant d'exportation du numéraire vers l'Orient pendant les années 1863 et 186/i pour faire face à la cherté exceptionnelle du coton. Si maintenant nous ajoutons ((u'il résulte de nos propres tableaux de douanes que pendant ces deux mêmes années notre importation de numéraire a encore dépassé notre exportation de près de dOO millions de francs chaque année, on sera bien convaincu que ce n'est pas
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seulement une exportation de numéraire qui a déterminé la crise de 1863 et 1864, et que si cette crise a été monétaire, clic ne l'a été, comme je l'ai dit, que par voie de conséquence, et parce qu'il y avait eu trouble dans le rapport du capital disponible avec les besoins.
Je ne veux pas entrer ici dans de longs développements pour montrer ce qu'est le capital disponible ; je me contenterai de dire que c'est la partie du capital d'un pays qui n'est pas engagée, qui reste libre pour les besoins nouveaux qui peuvent se présenter. La société a un revenu sur lequel elle vit, c'est la })roduction annuelle; ce qu'elle ne consomme ])as de ce revenu, ce qu'elle en économise constitue à la fin de l'année son capital disponible : elle peut faire de ce capital l'usage qui lui convient, l'employer utilement ou le dépenser stérilement. Tant qu'elle ne le dépasse pas , elle reste dans des conditions noi'inales , et rien n'est troublé dans les rapports économiciues; mais si elle le dépasse, il faut, comme pour un particulier, ou qu'elle s'endette, ou qu'elle opère des retranchements d'un autre côté, lille s'endette en em|)ran[ant au dehors, ou en escomptant d'avance ;-o;i revenu futui- au moyen de certaines combi-
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liaisons de crédit, et le résultat de ces emprunts, sous quelque forme qu'ils se produisent , est toujours de faire monter le prix du capital. Pour qu'il ne montât pas , il faudrait qu'on fît ailleurs des retranchements correspondant aux dépenses exceptionnelles, que, pour construire des chemins de fer par exemple, rebâtir des villes, on enlevât des capitaux à l'agriculture et à l'industrie. C'est bien ce qu'on fait dans une certaine mesure; mais cette mesure, quelque importante qu'elle soit, ne suffit pas : il faut encore emprunter, et ces emprunts, je le répète, font monter le prix du capital , comme monte le prix de tout ce qui est plus demandé qu'offert ; il monte jusqu'à ce que la cherté devienne un obstacle au développement de la prospérité. Alors on s'aperçoit qu'on s'est trop engagé, on voudrait se liquider, et cette liquidation, plus ou moins forcée , amène ce qu'on appelle une crise. C'est ce qui est arrivé en 1857; c'est ce qui est arrivé encore en 1863 et I86/1.
l/enquète demande quelles sont les causes (/ni depuis dix ans ont agi sur le cours des métau.c précieu.r. Ces causes sont faciles à énumérei'. Depuis dix ans, on a donné aux affaires industrielles et commerciales un essor inaccoutumé. Le chiffre du commerce extérieur, qui était au commerce spécial , importations et exportations réunies , et en y comprenant le mouvement des métaux précieux, de 3 milliards 615 millions en 185/i. atteignait successivement k milliards 188 millions en 1857, puis 5 milliards [\o2 millions en 1861, et enfin près de 7 milliards en 186/i, c'est-à-dire que dans cette période décennale il a doublé. Le l'ésullal a été plus brillant encore pour le commerce
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intérieur; ce qui le prouve, c'est la progression des opérations de la Banque de France, qui en sont le reflet et pour ainsi dire le résumé. Ces opérations, de 2 milliards 5/|.i millions en 1852, ont monté à 7 milliards 709 millions en 1862. Files ont presque triplé , et il s'agit d'un commerce qui embrasse nos relations de chaque jour, et qui a beaucoup plus d'importance pour nous que le commerce extérieur. Pendant la période décennale précédente , l'augmentation du commerce extérieur n'avait pas dépassé 55 pour 100, et les opérations de la Banque de France n'avaient guère fait que doubler ^ .
Ce développement industriel et commercial extraordinaire n'a pas été le privilège de la France; il a eu lieu également dans d'autres pays , et notamment en Angleterre. En 185/i., le commerce extérieur de l'Angleterre représentait 268 millions de livres sterling , en 1863, /i/|/i millions de livres. Nous n'avons pas le chiffre du progrès du com-
I. Les chiffres étaient pour le commerce spécial, importations et exportations, de 2 milliards 179 millions en 1843, cl de 3 milliards 443 millions en iSoS. Quant aux opérations de la Banque de France, les chiffres sont de 1 milliard 82 millions en 1842 pour le principal établissement et ses succursales, et de 2 milliards 541 millions en 1831.
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merce intérieur : il ne se résume pas . coinine chez nous, dans les opérations de la. BaïKjue d'Angleterre; à côté de la Banque d'Angleterre il y a un grand nombre d'autres établissements de crédit qui , au moyen des ressources que leur fournissent les dépôts, escomptent comme elle, beaucoup plus qu'elle, du papier de commerce. Le chilIVe des alTaires réalisées par toutes ces banques s'est tellement accru, et le nombre des banques s'est tellement multi|)lié depuis quelques années, qu'on peut en induire facilement que le mouvement commercial intérieur de l'Angleterre n'a i)as été inférieur à celui de l'extérieur. Or qu'a-t-il fallu dans lès deux pays pour faire face à un tel développement d'affaires? Il a fallu l)eaucoup ])lus de capitaux, il a fallu augmenter sensiblement le matériel de production, créer de nouvelles usines, développer les anciennes.
Depuis dix ans, on a consacré en outre a la continuation de notre réseau de chemins de fer, à raison de 350 millions par an, 3 milliards 1/2.
On a dépensé pour le développement de nos chemins vicinaux, en argent seulement, sans compter les prestations en nature, à raison de près de 100 millions par an. soit 1 milliard.
Les travaux des villes, surtout cette transformation si rapide de la capitale, ont absorbé au moins 300 millions par an, soit en dix ans 3 milliards.
L'Etat lui-même, pour des besoins extraordinaires et imprévus , n'a pas emprunté, sous diverses formes, moins de 3 milliards 1:2, sans compter à peu près 3 milliards encore, absorbés par la progression du budget, qui a passé en dix ans du chiffre d'environ i milliard 500 millions à celui de 2 milliards 200 millions.
Puis sont venus les appels de fonds faits dans notre pays pour le compte de l'étranger (entreprises ou emprunts) : ce n'est pas exagérer que de les évaluer à 2 milliards 1/2. On arrive ainsi à plus de 16 milliards, sans avoir fait la part des besoins nouveaux de l'industrie et de l'agriculture. A combien évaluerons-nous cette part? Un recueil des plus accrédités en Angleterre {the Economist) l'évaluait pour son pays à la moitié de l'épargne, c'est-à-dire à 60 millions de livres sterling ou 1 milliard 1 2 sur 3 milliards d'épargne ; évaluonsla modestement chez nous à 500 millions , cela fait pour dix ans 5 milliards, et en tout plus de 21 milliards. — Voilà donc 21 milliards de capital extraordinaire qui ont été dépensés en dix ans en
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dehors des besoins ordinaires de la société. Je n'examine pas en ce moment la valeur de ces dépenses, je ne recherche pas quelles sont celles (jui ont été utiles et celles qui jie l'ont pas été; je ne relève que le tolal, et je me demande si on a pu troiivci' dans le capital disponible une somme ('(Iiiivalentc. (lertes, je suis de ceux qui évaluent au pins haut le progrès de la fortune publique depuis un certain nombre d'années, depuis que la France surtout a été sillonnée de chemins de fer; mais ce serait être ti'ès-hardi, ce que les Anglais appellent .saïujin'nr^ que de porter à 1 milliard 12 depuis dix ans l'épargne de chaque année; portons-la pourtant à ce chilTre, il donne 15 milliards en dix ans. Nous aurions donc dépensé 21 milliards pen- <lanl (|ue nous en économissons 15; l'équilibre s'est ti'ouv)' rompu entre les ressources et les besoins; ces 6 milliards (ju'on ne trouvait pas dans le capital disponible, il a fallu les prendre ailleurs, on les a empi'untés : de là le renchérissement du capital, et comme on ne remédie pas à une insuffisance de capital de 6 milliards comme on remédie à un déficit de 200 nu"llions dans l'encaisse métallique, le renchérissement a duré deux ans. Il a fallu le temps, ou que les épargnes vinssent coml)ler le
vide, ou, ce qui malheureusement arrive plus souvent , qu'une crise vînt provoquer une liquidation et rétablir l'équilibre.
Maintenant, pour répondre au questionnaire, comment cette cherté du capital est-elle devenue une crise monétaire, comment a-t-elle agi sur le cours des métaux précieux? La réponse est bien simple. Lorsqu'on dit que l'argent est cher, il s'agit du prix du métal, considéré non pas en luimême , mais comme moyen de se procurer les choses dont on a besoin. On ne consomme pas du métal, excepté pour quelques usages commerciaux insignifiants ; ce qu'on consomme , ce sont des céréales, c'est du vin, ce sont des étoffes, c'est du fer, etc., toutes choses qu'on peut se procurer avec de l'argent et qu'on ne se procure aisément que par cet intermédiaire. L'argent est donc la forme sous laquelle circulent toutes les choses dont on a besoin et qui constituent le capital disponible ; par conséquent il ne peut avoir un prix dilférent de ces mêmes choses. Supposez pour un moment que l'argent soit abondant et à bon marché pendant c|ue les choses qui constituent le capital disponible seront rares et d'un prix élevé. Immédiatement, avec cette abondance de l'argent, on se procurera