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Lorsque le Figaro, au dernier automne, publia une partie de cette enquête, des commentateurs divers en tirèrent des conclusions contradictoires. C’est que chacun, à son insu, la lisait à travers sa propre pensée, et ne prenait pas garde qu’au lieu d'y chercher des éléments d’information, il en exigeait des témoignages à l’appui d’un jugement déjà formé.

« Tout ce qu’il y a d'hommes, a déjà dit Pascal, sont presque toujours emportés à croire, non pas par la preuve, mais par l'agrément. »

Je ne m'en plains ni ne m'en étonne. À nourrir des thèses contraires, des études aussi ardemment discutées avèrent leur impartialite, et, bien loin d’en être faché, je suis près d'en éprouver quelque satisfaction.

Elles touchent au sujet le plus grave. Il tient notre passé d’hier, et sans doute notre avenir. Il

Il L'ÉNIGME ALLEMANDE

est le mystère où se cache la paix ou la guerre, il est la grande énigme au fond de laquelle se joue le destin de l’Europe, c’est-à-dire de la portion la plus illustre de l’humanité. Il convient de n’y porter que des doigts respectueux el légers. Mais il importe surtout de se déprendre de toute passion et de s’abandonner à la vérité.

En partant pour l'Allemagne, j'ai fait un grand effort pour secouer et rejeter loin de moi des opinions qui s’y étaient établies. Je confesse que l’expérience m'a démontré plus tard l’erreur de certaines d’entre elles. Je la partageais avec beaucoup de Français. Que nous avons de mal à assurer les regards que nous donnons aux choses! En dépit de tout ce qui nous à été dit sur elle d’excellent et d’équitable, nous ne connaissons rien de l'Allemagne, ni d’ailleurs elle de nous. Je ne me raconte pas que je l'ai découverte; je n’espère que de lever après d’autres, parmi de si épaisses ténèbres, la lueur d’une petite lanterne. Si faible qu elle soit, c’est tout de même de la lumière.

Je n’ai eu d’autre dessein, d'autre espoir, que d'assembler ici les pièces d’un dossier. Je ne prétends pas qu il soit complet, mais je sais qu'il est loyal. Ce n'est un dossier n1 d'avocat

L'ÉNIGME ALLEMANDE III ni de procureur. C'est une instruction scrupuleuse, et, autant que je l’ai pu, vivante.

Elle a été conduite avec le désir ardent de comprendre le sens des faits et les intentions des hommes. Mon souhait est qu elle soit consultée dans le même esprit qui la commande.

S1 elle ne doit servir qu'à animer des préjugés et à retremper des passions, j'aurai fait une

bien vaine besogne, j'aurai fait la pire besogne.

«< Quand cesserons-nous de nous payer de mensonges et de paroles pompeuses ? »

Colonel Srorrez, 31 mai 1874.

France et Allemagne. — Une vieille querelle. — De César à Bismarck. — De [éna à Sedan. — Le poids d'une faute. — Les peuples historiquement et diplomatiquement solidaires. — Examen de conscience. — L'esprit de paix ou l'esprit de guerre? — L'éducation civique. — Force militaire, puissance financière. — L'Allemagne de Mme de Staël. — Gloire ou profit? — L'Erbfeind. — Entre l'Allemagne et l'Angleterre, la France « otage ». — Que veut le gouvernement? — La presse et l'opinion. — Les libéraux, les pangermanistes, les socialistes, les universitaires. — L'empressement de tous à s'expliquer. — Quarante ans avant : un prophète.

On célèbre en France un renouveau de l'esprit public, ce que M. Raymond Poincaré, alors président du conseil et ministre des Affaires étrangères, appelait « les énergies vitales de notre pays », et dont cet homme de mesure trouvait la preuve et la définition dans un retour « à la con-

hance politique et à l’unité du sentiment national »; en même temps, par delà les Vosges et le Rhin, on pense distinguer en Allemagne les premières manilestations d’une opinion qui se cherche et s essaye, et se cherche dans l’action... De pareils frémissements, quand ils saisissent à la fois des peuples qui ne s'accordent pas, qui s’affrontaient hier dans le conflit le plus grave où, depuis quarante ans, leurs intérêts et leurs passions se soient le plus violemment heurtés, sont gros, si la raison se ralentit un jour de les surveiller, de terribles aventures. C’est cette pensée qui m'a conduit en Allemagne (1). J’y ai entendu bien des voix, ou modestes ou illustres : jy ai poursuivi, avec une ferveur précise, une investigation délibérément dépourvue de parti pris, n'ayant d’autre ambition que la vérité. Je rassemble ici des notes entre lesquelles nul choix systématique n’a été fait.

La France et l'Allemagne portent le poids d'un lourd passé. La géographie, l’ethnographie, l’histoire les ont faites souvent ennemies, toujours rivales. Lorsque Rome, enivrée d’impérialisme, lorsque, plus tard, les races latines, sous la poussée de leur jeune sève, furent emportées par le

(1) J'ai été, en Allemagne, l’envoyé du Figaro. C'est dans le Figaro qu'a été publiée une grande part de cette enquête.

Cependant les parties déjà publiées ont été refondues, et ce livre est tout autre chose qu’un recueil d'articles,

besoin de répandre leur civilisation, c'est le germanisme, nouveau venu et déjà envahisseur, qu’elles ont rencontré d'abord; et quand vient le tour du germanisme impérial et prolifique, quelle barrière se dresse devant lui? La barrière latine (1). Napoléon continue César; mais un Bismarck n'est qu'un César renversé. D'une longue histoire de violence, de lutte et de conquête, que peut attendre l'esprit de civilisation? Elle n’engendre que de la rancune. de l'envie, de la haine, fruits mortels, dont les deux races, depuis des siècles, depuis le serment de Strasbourg en 842, furent empoisonnées, mais dont le goût amer tint plus longtemps à la gorge le germanisme vaincu. Bafoué, cinquante années durant, par Louis XIV, dompté par Turenne, piétiné par Napoléon, quels sentiments pouvait-il, contre ses vainqueurs, entretenir en SO1? ILles avait vus impitoyables et se le rappelait. Deux cent trente-huit années n’ont pas encore effacé, dans le Palatinat « ruiné et mangé », selon les mots mêmes de Turenne, le rouge souvenir des rudes soldats qui le ruinèrent et le mangèrent. Et léna”? Léna fut la terrible épreuve, le fond du calice. L’écrasement, pis encore, l'humiliation laissèrent dans les âmes d’âcres ferments, dont se nourrit,

(4) On n'alléguera pas contre ce fait d'histoire l'alliance de l'Italie et de l'Allemagne, artifice diplomatique par lequel FItalie

latine se garantit contre l'avidité de son voisin, l'Autriche germanique.

pendant soixante-quatre ans, l’énergie d’un peuple orgueilleux; en deux tiers de siècle, il n’y eut pas un Jour où la pensée prussienne, stimulée par tous ceux qui, à un titre quelconque, avaient charge de la former, civils ou militaires, professeurs, instituteurs, ministres, grands seigneurs, fonctionnaires, ne fût ardemment fixée sur l’œuvre à accomplir, et toute l’histoire de la moderne Allemagne se dessine sur une trame tendue entre deux dates : dans le passé, 1806, la défaite; dans l’avenir, le jour inconnu, le jour glorieux de la revanche. Quand viendrait-elle? N'importe, elle viendrait. Elle est venue. Ce fut Sedan. Mais ce fut pis : ce fut le démembrement de la France. Pis pour le vainqueur autant que pour le vaincu. Car, depuis quarante ans, le monde a suivi sa ligne, et la travailleuse histoire, indifférente aux passions des hommes, a posé à leur raison des interrogations nouvelles : quelle irréparable faute d’avoir permis qu'à chaque tournant de leur route ils vinssent trébucher dans leur passé? Il y a des questions économiques, des questions sociales, qui, de plus en plus, tendent à composer toute la matière de la politique, à renouveler les conditions du gouvernement des hommes, et, par-dessus les frontières, enferment dans leur réseau amis et adversaires. Il y à l'Extrême-Orient qui, au jeu universel, veut sa place, la Russie qui, repoussée de l'Asie, reflue vers

POINTS D’'INTERROGATION à

l’Europe. Il y a le slavisme enfin, et, depuis hier, une question d'Autriche qui, renaissant au monde, apparaît comme l'inquiétante préface du grand problème de demain. Pendant vingt ans, l’Europe fut emplie de la querelle du vainqueur et du vaincu de la veille, et elle s’en accommoda. Mais prétendait-on que le monde suspendît sa vie, jusqu’à ce que fût vidée la querelle ?

Lorsque la France, avec l’encouragement de Bismarck, s'ouvre les champs de la colonisation, que l'Allemagne s’élance sur les mers, que l'Angleterre, lasse et inquiète à la fin de sa solitude, cherche du regard des amis pour leur tendre les mains, que le Japon, dédaigné hier, se dresse dans l'éclat d’une Jeune force, et que la Chine assoupie commence de frémir; lorsque Bismarck, montrant du doigt à l’Autriche, vers les horizons pourpres de l'Orient, le corps moribond du Turc, lui désigne la Macédoine comme son domaine, Salonique comme ses Propylées, l’'Égée comme l'avenue magnifique qui conduit à la gloire, à la richesse, à la puissance, et que soudain l'avenue se ferme, qu'un spasme de la terre convoitée rejette l'Autriche hors de son rêve, ce sont des faits immenses. Quelle nation pourra les dédaigner? Laquelle pourra, sans une mortelle imprévoyance, se boucher les oreilles aux voix qui, de toutes parts, l’environnent? À aucune, il n'est permis de se replier

— ee —

sur soi. Il n’est pas, en Europe, il n’est pas, dans le monde, un seul geste qui, jusqu’au delà de l'horizon, ne propage des ondes silencieuses et redourtables. Des périls se manifestent, qui ne menacent plus seulement celui-ci ou celui-là; des intérêts s’aflirment, qui appellent, bon gré mal gré, des collaborations imprévues. En attendant la grande entente, c’est, au souffle chaud des faits, la grande fusion qui s'opère. Cependant nous venons d'avoir cette révélation monstrueuse qu’il ne suffit plus de la volonté commune des gouvernements et des peuples pour échapper à la guerre, puisque les deux grandes nations militaires de l'Europe, toutes deux pacifiques, toutes deux également désintéressées dans le conflit des Balkans, risquaient d’être jetées l’une contre l’autre par des combinaisons diplomatiques et des jeux meurtriers qu’elles ne commandaient pas. Et toutes deux, inquiètes au milieu de ce désordre où il n’eût dépendu que de leur volonté concertée d'apporter l’ordre, la justice et la paix, toutes deux restent face à face, étrangères, SOUpÇOnneuses, hostiles. Ainsi est viciée, dès le principe, par la faute des négociateurs du traité de Francfort, la solution de vastes problèmes où la raison devrait être seule à ordonner.

Ce moment est favorable pour provoquer les examens de conscience et pour interroger les

désirs, les intérêts, les passions de chacun. Je voudrais me flatter qu’il fût possible de discerner, à travers les pages que voici, la réponse de l’Allemagne.

Mais, avant d'écouter les réponses, il faut connaître les questions. Qui songe à l’effroyable événement d’une guerre possible en calculera d'abord les probabilités morales, puis mesurera les chances de l'adversaire. Ceci nous amenait, en premier lieu, à rechercher quelles sont, en réalité, les dispositions des Allemands aussi bien à l'égard de notre pays qu’à l’égard de la guerre. Mais demain n'importe pas moins qu'aujourd'hui, et ce qui se dit à l’école a le même prix que ce qui se discute dans les chancelleries; en éduquant la jeunesse, on se réfléchit en elle; étudier sa formation patriotique et civique, c'est connaître un peu plus de l'Allemagne présente et tout ensemble pressentir quelque chose de celle qui se prépare : ce sera aussi notre objet. Au service de la guerre, quelles sont les forces de l'Allemagne? Il y faut de l'argent; il y faut des hommes. Puissance financière, pulssance militaire : derniers éléments d'une enquête

méthodique.

En ce quadruple cadre — tendances nationales, éducation de la jeunesse, force militaire, capacité

financière — les interrogations se pressent.

Le 14 juin 1912, le Reichstag votait une loi militaire, complément et aggravation de la loi du 27 mars 1911, qui déjà était extrêmement importante. En mars 1913, nouvelle loi. Pourquoi cette loi? Ou plutôt pourquoi ces lois? L'Allemagne, déjà formidable par le poids, par l’organisation de sa force, veut l'être davantage : pourquoi? Elle ne cesse pas de s’armer. Elle s’arme onze mois après la menace d'Agadir, sept mois après la signature d’un contrat qui apparut comme Ia conclusion pacifique et irrévocable d’un débat périlleux. Huit mois après ce nouvel effort, elle songe à s'armer encore. Pourquoi?

Bien des raisons peuvent entraîner une nation à se hérisser de canons. Elle peut craindre une attaque et s’armer par prévoyance. Elle peut désirer de donner à sa diplomatie une base solide et de se réserver dans les négociations la chance de l'argument suprême. Ou bien elle a une longue tradition militaire et garde son culte à une armée de qui elle tient son rayonnement et sa puissance. Ou encore elle considère l'éducation militaire comme le fondement de l’éducation civique, et la caserne comme l’école dernière. Mais peut-être aussi ne se prépare-t-elle que pour l'agression et la conquête. Où est la vérité? Est-ce que l’Allemagne serait gagnée par ce vice des peuples victorieux, pour qui leur puissance n'est qu'un 1ns-

trument d’oppression et qui ne sauraient s’aflirmer qu'en gouvernant le monde? Et, contre ce vice, n'est-il d'autre remède que la révolte et le poids brutal d'une force contraire?

Mais si précises et si actuelles que soient de telles questions, il en est une qu elles enferment et à laquelle il conviendra de répondre aussi. Cette Allemagne des forteresses et des champs de manœuvres, cette Allemagne tonnante et disciplinée, a-t-elle une âme belliqueuse? Ce qui lui plaît, en ce redoutable appareil, est-ce la sécurité qu'il confère, la grande soumission qu'il implique à l'idée nationale, l’image ostentatoire qu'il offre incessamment de la grandeur et de la force allemande? Que veut-elle enfin? Dévote au fantôme attardé d’une Europe guerrière qui n’est plus. aime-t-elle la guerre comme le plus âpre et le plus passionné des jeux, pour la folie de l'aventure, pour le risque, pour la gloire qu'elle procure? Ou n estelle prête à la tenter que pour le profit qu'elle rapporte ? Est-il dans sa destinée de la désirer ou de la subir?

Ne croyez pas que l’on nous ait tué l'Allemagne dont s’engoua jadis l’intellectualisme français, celle que nous présenta Mme de Staël et dont se nourrit notre romantisme. Cet industriel laborieux et hardi, ce commerçant ingénieux, accommodant, tenace et souple, ce gaillard volontiers

arrogant chez lui, mais qui, au dehors, aux prises avec la concurrence étrangère, semble s1 bien taillé pour le négoce et le gain, n'est pas toute l'Allemagne. Bien que, de plus en plus, la réaliste Prusse déborde sur elle, l'Allemagne demeure telle que nous l’avons connue : sentimentale, mais sans imagination et sans fièvre, rêveuse, mais sans idéal, ingénue et crédule en toutes choses, hormis en ce qui regarde ses intérêts; mais, en même temps qu’elle conserve ses caractères historiques, on la voit de plus en plus attachée, en attendant qu’elle leur soit asservie, aux satisfactions matérielles, pressée de jouir, dévorée de cet insatiable appétit que donnent aux peuples longtemps privés la victoire, le bien-être, la richesse qui vient, et avec cela prévoyante, énergique, obstinée, patiente. Quand un tel peuple se montre et s’avoue ambitieux, de quelles convoitises n'est pas grosse son ambition ?

Qu'il songe à se jeter sur son voisin, dans quel dessein? Que peut-il attendre de sa victoire? La ruine définitive d’une opposition qui le gêne? Une hégémonie sans contre-poids? Ou des territoires nouveaux? Ou des colonies, s’il en désire ou s'il en a besoin — et en a-t-il besoin? Enfin, ce qui va le tenter, est-ce un profit territorial, politique ou économique, est-ce un surcroît de prestige? En 1911, que s'est-il promis de la crise où sa volonté

pernicieuse a précipité l'Europe? Mais a-t-1l su à ce moment, sait-il aujourd’hui quel fut alors, quel demeure son risque?

Amour de la gloire, arrogance guerrière, appétit. qu'importent cependant les mobiles! Qu'une telle guerre éclate, c’est contre nous qu'elle se fera : quels sentiments les Allemands mettront-1ls au jeu? Cette lutte renouvelée, la désirent-ils? Parmi eux, serait-elle populaire ou seulement acceptée? Ont-ils obscurément cette pensée que le destin de l'Allemagne est de se lever éternellement contre la France? Sommes-nous toujours pour eux les destructeurs du Palatinat, les vainqueurs d'Iéna, les exécrés envahisseurs, cet Erbfeind, «l'ennemi héréditaire, » que si longtemps leur ont montré leurs maîtres d'école, leurs professeurs et leurs étudiants, que désignait en propres termes, en 4910, dans son annuel discours aux recrues, l'empereur Guillaume, en présence du colonel Pellé, attaché militaire français? Et n'ont-ils pas fini de proclamer, comme ils le faisaient en 1870 et comme le rapporte le colonel Stoffel, « la décadence des races latines » ?

Ceci écarté, par hypothèse, la voie de la civiisation est donc libre? Pas encore. La paix francoallemande assurée. un autre travail se présente : la paix anglo-allemande. Des docteurs annoncent le duel de l'Angleterre et de l'Allemagne, et quel-

qu’un, à Cologne — on s’en souvient en France — a pris soin de nous avertir que, d'aventure le voulût-elle, il ne serait pas permis à la France « otage » de s’en désintéresser. Que pensent les Allemands de la théorie de l’otage et de cette fatalité que certains proclament?

Pour connaître la vérité ou pour l’approcher, à qui s'adresser ?

Au gouvernement? Par la bouche de son ministre des Affaires étrangères, il a accepté, on le verra, de répondre à notre sollicitation, et nous sommes instruits de ce qu’il pense. Mais, dans un pays comme le nôtre, le gouvernement n’est qu'une résultante et un écho : en est-il de même en Allemagne? Y voit-on des partis, une presse véritablement indépendante, une opinion? L'opinion, la presse et les partis sont-ils en mesure d'exercer une influence sur la direction centrale?

Il y a des libéraux. Ces libéraux ont-ils une politique? En matière étrangère, quels sont leurs principes? Nous connaissons aussi des pangermanistes, et même beaucoup, car il semblerait, à lire bien des journaux français, qu’il n’y eût, en Allemagne, que des pangermanistes. Qu'est-ce donc qu’un pangermaniste? Sa voix est-elle écoutée, entendue? Que dit-elle? A défaut d’autres conquérants, n'est-il pas des officiers bien en cour pour

répéter que, sans attendre que la réorganisation de la Russie soit accomplie, le moment est venu que l'Allemagne profite de la supériorité de ses armes, et qui seraient capables, en un temps de crise, de déterminer la décision suprême? Si le socialisme continue de grandir, le pouvoir ne sera-t-1l pas, quelque jour, tenté de chercher contre lui une diversion étrangère, éternel recours des gouvernements qui se croient menacés! Les universitaires — qui recueillent avec les militaires tout le respect dont chaque Allemand porte en soi le besoin, et dont l'Allemagne a assez répété, depuis 1866, qu'ils avaient gagné la bataille de Sadowa — sont-ils restés ces patriotes étroits, suffisants, agressifs, que l’on nous a représentés?

En réalité, c’est bien, on le voit, de l'examen de conscience de l'Allemagne actuelle qu'il s’agit. C'est un gros mot, et, l'ayant écrit, je me demande si la sagesse ne me réduirait pas à poser incontinent la plume sans aller plus avant. Mon dessein. cependant, ne se hausse pas jusque-là. Je n’ai pas l'illusion de consigner ici la vérité totale, qui n’est pas une œuvre humaine; mais un peu de vérité, un peu de lumière, c’est toujours une conquête sur le mensonge, l'erreur et la nuit, et rien n’est salutaire que la vérité. Ce livre n’a point d'autre objet que de montrer en faisceau les éléments qu'il a été permis d'en recueillir. À la plupart des

questions qui viennent d'être posées, et dont la solution contient le mystère de demain, il sera répondu, sinon directement toujours, du moins par suggestion et avec une précision suffisante. Elles se succéderont au cours de conversations nombreuses. car on s’est efforcé d'éviter l’ordre didactique, et nous laisserons le plus souvent la parole à ceux de nos interlocuteurs qui veulent bien qu'on les nomme. Les personnages à qui Je me suis adressé, ce sont des hommes politiques. des professeurs, des militaires, des financiers, des diplomates, des publicistes, des artistes, des industriels, des juristes, des fonctionnaires, tous ayant, à un titre quelconque, qualité pour exprimer quelque chose du caractère, du tempérament, des directions morales de l'Allemagne moderne.

Chez tous, j'ai rencontré la même grâce d'accueil, un égal empressement à m instruire, et c’est de quoi j'entends, sans retard, témoigner. Mais ce n’est pas assez dire. Chez presque tous, la surprise qui m'attendait, ce fut comme une hâte sympathique à parler, des sujets qui m'amenaient, à un Français pour des Français. Nous voulions une enquête objective, sans autre dessein préalable que celui du biologiste ou de l'historien; mais il se trouva que la constante et presque unanime volonté de mes interlocuteurs fut qu'enfin, par le moyen d’une telle enquête, la pensée fran-

caise consentît à s'ouvrir à la véritable pensée allemande. Ce mot jaillissait de chacun de mes entretiens : « N’arriverons-nous jamais à nous entendre? » Un autre mot faisait écho : « Alsace- Lorraine ». Et nous parlions alors de ce traité de Francfort, aussi brutal, inique et injurieux qu impolitique, et dont le poids terrible na pas cessé d’oppresser l’Europe. Du moins les Allemands font-ils effort pour comprendre ce qu’il a pu laisser après lui de colère et de rancœur ? On le verra.

Dans quelque sentiment que l’on accueille une parole allemande, il y a profit à l'écouter, et, si j'en avais pu douter, une lecture que j'ai faite m'assurerait de l’utilité d’une entreprise telle que celle-ci. À mon retour d'Allemagne, j'ai pris la collection des rapports militaires écrits de Berlin, de 1866 à 1870, par le colonel Stolfel, et publiés en 1871. Les déplorables erreurs qui, plus tard, aux jours véhéments de l'affaire Dreyfus, devaient entraîner le colonel Stoffel contre la revendication de justice, ne peuvent faire oublier de quelle clairvoyance il avait, plus jeune, été capable.

Ces pages bouillonnantes sont d’un patriote ardent, certes, et sagace et prophétique, car l’annonce de nos désastres y est entre chaque ligne inscrite, mais aussi d'un observateur sincère. Pour lui, soldat dédaigneux des subtilités du langage,

la guerre de 1870 fut « la lutte de l'imprévoyance, de l'ignorance et de l'ineptie contre toutes les qualités opposées, la prévoyance, l'instruction et l'intelligence ». Il dénonce les vices de l'instruction de la jeunesse française, « fausse, exclusive et mensongère, qui développe nos défauts, au lieu de les corriger », les périls d’une éducation « factice, trompeuse », « immense et incessant mensonge qui continue quand nous sommes arrivés à l’âge d'homme et ne se termine qu'avec notre existence », et qui, « en nous donnant l'admiration exclusive de nous-mêmes et de la France, surexcite et développe nos défauts naturels et éteint en nous le désir de nous instruire et de nous perfectionner ». Il montre cette Prusse, « si instruite, si sérieuse, si soucieuse de ses intérêts », à qui le srand Frédéric traçait ce programme : « Il faut que la Prusse soit toujours en vedette », il la montre toute soulevée, depuis 1815, d’une volonté passionnée qui, « deux fois en cent ans, a surpris et étonné le monde » (elle allait, deux ans plus tard, l’étonner une troisième fois), et que la France, sa voisine, ignore jusqu'au moment où elle se révèle « par le coup de tonnerre de 1866 » : trop tard, car déjà « elle compte 30 millions d'âmes et dispose d’un million de soldats! » Ignorance, présomption, « chacun de ces défauts contribuant à entretenir l’autre », voilà, pour Stoffel, les deux

tares de la France. Elle « se trompe, faute d'instruction », elle « se ment à soi-même par présomption », et la foule « n’est que trop disposée à croire ceux qui la flattent ».

Il écrivait ces choses en 1869; il les avait écrites en 1868. en 1867; il ne cessa, Cassandre, de les répéter jusqu’au dernier moment. Ce n’est pas lui qui flattait la foule, et ses traits vigoureux se souciaient plus de force que de nuance. Mais quand sa dure voix appelait son pays à surveiller, pardessus la frontière, les progrès de la jeune nation qui, depuis si longtemps, avec tant de patience et d'énergie, se préparait à tenir son rôle, cest l’alarme d’un bon Français qui retentissait aux oreilles des sourds. Ah! écrivaitil, « je voudrais que les Français éclairés et exempts de toute prévention vinssent visiter et étudier la Prusse. Ils reconnaîtraient bien vite une nation sérieuse, rude et forte; dépourvue, il est vrai, de tout don attrayant, de tout charme, de tout sentiment délicat et généreux, mais douée, en revanche, des qualités les plus estimables, l'amour du travail et de l'étude, l'application, l'esprit d'ordre et d'économie, le patriotisme, le sentiment du devoir et celui de la dignité individuelle, enfin le respect de l’autorité et l’obéissance aux lois. Ils verraient un pays supérieurement administré, gouverné par des institutions fortes, saines et morales, où les

classes les plus élevées se montrent dignes de leur rang et conservent l’influence qui leur est due, en étant aussi les plus éclairées, en donnant l'exemple du sacrifice et en se vouant sans relâche au service de l'État; un pays enfin où chaque chose est à sa place et où l’ordre le plus parfait règne dans tous les organes du corps social. Peut-être ces observateurs compareraient-ils involontairement la Prusse à un édifice imposant, mais massif, fortement construit de la base au faîte, dans lequel chaque assise est placée de la façon la plus convenable pour contribuer à la solidité de l’ensemble, édifice qu'on admire pour sa magistrale ordonnance, mais où rien ne peut charmer le regard ni provoquer la moindre émotion. »

est le 12 août 1869 que Stoffel, patriote vigilant et courageux, écrivait ces lignes méritoires. Dans le même rapport, qui est l’un des plus mémorables de ceux qu’il eut à rédiger, il disait encore : « La Prusse n’a pas l'intention d'attaquer la France; elle ne désire nullement la guerre, et elle fera tout son possible pour l’éviter. » Mais il affirmait en même temps : « La guerre est inévitable et à la merci d'un incident... » Près d’un demi-siècle a passé sur l'Europe transformée. Elle a vu, depuis, une grande guerre, cette guerre vainement annoncée par Stoffel, puis quarante-deux ans d’une paix fragile et pourtant obstinée.

Mais bien des gens, en France, se demandent avec anxiété : « Sommes-nous revenus aux jours de 1869? » Quand les Allemands auront répondu à cette question, peut-être les Français, à leur tour, pourront-ils se demander s'ils n’ont rien à dire.

Les caractères d'Agadir. — Le metteur en scène : M. de Kiderlen-Wæchter. — La marche vers Agadir, fait brutal, mais non isolé. — L'accord de 1909. — Les chemins de fer marocains. — Histoire d’une négociation. — Tout le monde est d'accord, M. Cambon insiste, mais M. Cruppi à le temps. — L'expédition de Fez décidée : regrets, avertissements et mauvaise humeur de la Wilhelmstrasse. — M. de Bethmann-Hollweg à la rescousse. — Ses inquiétudes. — Le malentendu fondamental de Kissingen. — Les raisons d'Agadir. — Réaction contre la politique du prince de Bülow. — Déboires de l’Alle- magne au Maroc. — Comment on décida l'Empereur.

Le débat sur Agadir n’est pas clos. Au geste lourd de l'Allemagne, faisant, d’un coup de poing, trembler la table diplomatique, l'opinion française a bondi, et l'opinion universelle n’a pas dissimulé sa mauvaise humeur. Agadir fut un acte de violence, où se dénonce la manière prussienne, qui d'emblée se jette toujours aux solutions de force, et ne conçoit pas du premier coup d'autres modes de discussion que l’intimidation et la menace. Ce fut aussi une faute. Ce n’est pas impunément que l’on prétend user de contrainte à l'égard d'un

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peuple fier, et que l'on fait traîner, durant quatre mois, sous la gueule chargée du canon, une pénible négociation. Si l’on avait dessein de jeter le trouble parmi les amis sincères de la paix, agiraiton autrement? Croit-on que l’opinion française ait déjà oublié? Le 5 novembre 1911, le lendemain de la signature de l’accord, le chancelier de l'Empire disait à M. Jules Cambon, qui venait de supporter, avec une dignité sans jactance et avec la bonne humeur et la fertilité d'esprit qu’on lui connaît, le poids d’une rude tâche : « Lorsque la poussière du combat sera tombée, chacun des deux pays comprendra l'importance des résultats obtenus. » La poussière est tombée, mais l'’amertume reste au cœur de l’une et de l’autre nation : celle-e1 déçue de voir s'échapper la proie convoitée, celle-là douloureuse au souvenir de ce qu’elle a dû céder, mais plus encore de la blessure qui latteignit, et toutes deux déraisonnablement attachées à ce qu’elles ont perdu plus qu'à ce qu'elles ont gaoné. D'ailleurs, qui, à cette heure, défend le fait d'Agadir?

Il est probable cependant que l'histoire lui reconnaîtra le caractère d’une opération chirurgicale, dont le bénéfice fut, du moins, d'amener des résultats irrévocables. Elle fut soudaine, brutale, accomplie sans ménagements, et l'opérateur n eut même point l’idée qu'une autre méthode eût pu le

conduire au même but. Mais la question du Maroc est pour jamais résolue; une querelle ardente, envenimée par la durée, et que chaque jour aggravait, la plus aiguë qui ait, depuis le traité de Francfort, opposé la France et l'Allemagne, s’y est dissoute; des appétits excités, d’impatientes avidités ont été réglés ; enfin si le traité du 4 novembre 1911 a consacré pour la France, après quatre-vingts ans, lachèvement de son empire africain, « l'Europe, selon le mot de M. de Bethmann-Hollweg, y a trouvé une assurance de paix ». Certes. Et qui peut supputer sans effroi quelle alarme eût ajoutée à tant d’autres, à la fin de 1912, dans une Europe égarée et anxieuse, secouée par l’ébranlement balkanique, un Maroc encore disputé? « Le danger n’est pas dans les choses, écrivait, le 20 août 1911, l'ambassadeur de France à Berlin, mais dans l'opinion que les deux pays en ont. »

L'homme d'Agadir, c’est feu M. de Kiderlen- Wæchter, secrétaire d'État pour les Affaires étrangères de l'empire. M. de Kiderlen-Wæchter a voulu Agadir, et il l’a voulu contre tous. Nous saurons bientôt comment il expliquait son acte, et nous connaîtrons son opinion sur les relations de son pays et du nôtre, puisqu'il avait de bonne grâce accepté de participer à cette enquête, et qu'il Lui avait plu de s’y exprimer avec une netteté singulière. Mais avant d'entendre le ministre des Affaires

étrangères d'Allemagne, il est bon de connaître ce qui précéda Agadir, et que l’opinion française a fâcheusement ignoré. L'envoi d’une frêle canonnière dans un port marocain, connu à Paris le L« juillet, par la communication de M. de Schæn, ambassadeur d'Allemagne, au gouvernement français, provoqua dans les journaux, dans les conversations, dans les âmes, une stupeur unanime et sans mesure. Les ministres, les diplomates ne furent pas les moins surpris. L'empereur d'Allemagne était à Kiel; M. de Kiderlen, à Kissingen; M. Jules Cambon, en congé en France; M. de Selves, ministre des Affaires étrangères depuis cinq jours, s’apprétait à accompagner en Hollande le Président de la République. L'acte, le moment, les circonstances, la mise en scène, tout semblait, en effet, combiné pour surprendre et troubler. Cependant, la mission du petit Panther n’était, dans la série marocaine, qu’un acte succédant à d’autres actes, un argument s’ajoutant à d'autres arguments, plus direct sans doute, mais non pas isolé, violent certes, mais, au sens du gouvernement allemand, préparé; et lorsque, plus tard, l'entente enfin réalisée, le chancelier rappela à M. Jules Cambon les raisons qui avaient dirigé la diplomatie de la Wiüilhelmstrasse, celui-ci, dans une dépêche officielle, put écrire : « Le langage que tenait aujourd'hui le chancelier éclairait le passé

et me donnait l'explication de l’envoi du Panther dans les eaux du Maroc (1). »

L'accord du 9 février 1909, même en supposant, des deux parts, une égale bonne foi, était peutêtre applicable du côté allemand; mais son élément essentiel ne pouvait être que difficilement compris par des Français, et, en fait, il ne le fut pas. Il impliquait, entre la diplomatie et les affaires, de singulières connivences, où les questions de dionité et de prestige se fussent inscrites sur un livre de caisse, où l’on eût fini par ne plus distinœuer entre une addition mal faite et un scrupule, entre un chapitre de comptabilité et un intérêt moral. entre un cahier des charges et un instrument diplomatique, et qui eussenti réduit le ministre des Affaires étrangères à ne plus discuter dans son cabinet que des adjudications et des tarifs. à se faire l'intermédiaire diligent et le courtier de sociétés rivales. Nos mœurs politiques admettraient malaisément de telles pratiques. Une suspicion de principe pesait sur l'accord, et dès que les Allemands tentèrent de le réaliser, il faut bien convenir que la France ne les suivit point. L'affaire des chemins de fer marocains, où il s'agissait principalement que les deux souvernements s’engageassent à peser, dans les adjudications

(41) Livre Jaune. Pièce 653, p. 640.

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publiques, chacun sur ses propres nationaux, est, à cet égard, significative.

À la fin de 1910, les autorités militaires francaises au Maroc méditent la construction de deux chemins de fer, l’un à l’ouest, dans la Chaoua, l'autre à l’est, à Oudida. Aussitôt intervient le gouvernement allemand, qui demande, en vertu de l’acte d’Algésiras, l’adjudication publique, tout au moins pour la seconde de ces lignes, la première devant être exclusivement construite en territoire militaire. Ainsi est amorcée la question. Elle se développe entre les deux diplomaties, discutée à la fois à Paris et à Berlin, et bientôt c’est de l’ensemble des chemins de fer à créer au Maroc que l'on va traiter. M. Cambon. avec son habituelle sagacité, en a compris la portée. Le 3 février 1911, il écrit à M. Pichon, ministre des Affaires étransères : « Le gouvernement allemand continue à se préoccuper de la question des chemins de fer marocains, qui est considérée 1c1 comme ayant pour l'avenir une grande importance »; et 1l met en garde contre les « dangereuses méliances » que pourrait provoquer une application abusive de l’arrangement de 1909 (4).

Le 26 février, un mémoire de M. de Schœn porte ces mots : « Le cabinet de Berlin attacherait

(1) Livre Jaune. Pièce 57, p. 87

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un très grand prix au règlement prochain de ces questions de chemins de fer (1). » M. Pichon est loin d'y mettre obstacle. Au contraire, il ne demande qu’à s'entendre. Il le fait savoir à Berlin, et, le 2 mars, la question est engagée définitivement et pratiquement par une note en Cinq paraoraphes, que M. de Kiderlen-Wæchter remet à M. Cambon, en même temps qu’il l'adresse à M. de Schœæn.

Cette note est une base de discussion : il serait possible désormais d’aller vite. Mais, ce même jour, M. Pichon quitte le quai d'Orsay, et M. Cruppi l'y remplace. Dès ce moment, Agadir fait un pas. M. Pichon, d'accord avec M. Cambon, marchait droit à la solution réclamée, conformément aux traités, par lAllemagne. Avec M. Cruppi, on biaise, on ergote, on atermoie. Il faut aller à Londres, puis à Madrid. Il faut revenir sur ceci ou sur cela, préciser tel point, réfléchir encore. Et tout est remis en question. Vainement M. Cambon insiste. Écoutez ce langage : « Il y aurait, à mon sens, beaucoup d’inconvénients que l’accord relatif aux chemins de fer marocains ne fût pas signé (2). » Dans la même dépêche, il ajoute : « Si nous donnions à penser à l'Allemagne que nous redoutons de nous entendre au Maroc avec elle,

(4) Livre Jaune. Pièce 74, p. 106.

(2) Ibid. Pièce 85, p. 147.

ainsi que l’exécution de notre accord du 9 février 1909 le comporte, ce serait de nature à nous créer beaucoup de difficultés.» Que lui répond-on? De proposer une rédaction nouvelle du second paragraphe de l’article 4. M. Cambon voit M. de Kiderlen, lui soumet la correction; M. de Kiderlen l’accepte; le même jour, M. Cambon envoie à M. Cruppi le texte complet du projet; il ne reste qu'à le signer, et M. Cambon demande qu’on l’y autorise (1) : que fait M. Cruppi? « Je vais en référer, écrit-il, au Président du Conseil. »

Ün jour se passe. M. de Kiderlen vient voir M. Cambon pour l’entretenir encore du même sujet, et l'ambassadeur profite de cette visite pour obtenir du ministre un avantage nouveau, auquel celui-ci consent de bonne grâce. Tout est donc fini. L’entente est faite. Les copies sont prètes. On va signer... Arrive, le 7 mars, à Berlin, cette laconique dépêche de M. Cruppi, dont voici le texte intégral : « L'accord à conclure au sujet des chemins de fer marocains a une grande importance, et 1l est nécessaire d’en peser les termes; je serais heureux de pouvoir en conférer avec vous, aussitôt qu'il vous sera possible de venir à Paris (2). » Mais que fait donc, depuis six semaines, le quai d'Orsay, sinon de peser des termes? L’ambassa-

(1) Livre Jaune. Pièce 89, p. 421.

(2) Ibid. Pièce 92, p. 128.

deur, qui ne peut quitter son poste sur-le-champ, demande « quels sont les termes qui empêchent d'accepter »; on lui réplique qu'il est bien difficile de régler ces choses par télégramme! Il ne se tient pas pour battu; il adjure que l’on se hâte; il fait valoir l'intérêt français de conclure avec lAllemagne « une entente générale », de « régler la question des chemins de fer une fois pour toutes ». Il le dit le 9 mars; il le répète le 11, quand le bruit lui revient d’un projet d'expédition militaire 4 contre les Zaër : « Dans ces circonstances, je croi- : rais utile de signer le plus tôt possible notre | arrangement général sur les chemins de fer. » Deux jours ne se sont point passés, que l'événement donne raison à sa perspicacité; cette expédition projetée est, pour l'Allemagne aux aguets, un nouveau motif de réclamation, et M. de Kiderlen, écrit M. Cambon, ne manque pas de remarquer « que, par de petites opérations militaires successives, nous pourrions être progressivement entraînés à une sorte d'occupation toujours plus | étendue, qui finirait par annuler l'acte d'Algési- È ras (1) ». Notons cette phrase et la date où elle $ est écrite — 13 mars — : Agadir a fait un pas nouveau : le Panther, si j'ose dire, commence à charer son charbon.

F À (4) Livre Jaune. Pièce 102, p. 129.

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Mais M. Jules Cambon a beau répéter les choses : le quai d'Orsay ne s’en émeut guère. C’est maintenant seulement que l’on s’avise de consulter l'Angleterre. Sir Edward Grey, moyennant une observation de détail, donne son approbation, et notre ambassadeur à Londres, M. Paul Cambon.

joignant ses efforts à ceux de son frère, écrit « Nous pouvons donc conclure avec l'Allemagne sans rencontrer 101 d'opposition (4). » Il semble que le quai d'Orsay n'ait attendu que cette approbation. Dès cet instant, l'affaire est enterrée. Il en sera question une ou deux fois encore, mais elle n’est plus qu'un prétexte à conversation entre diplomates qui pensent à autre chose. Désormais il s'agit bien des chemins de fer marocains! Les œuvres de paix doivent céder devant l’œuvre de guerre. On n’en est plus à châtier la tribu des Zaër: on veut occuper Rabat, on songe à une expédition à Fez, pour y protéger les colonies européennes menacées, selon les informations réitérées des consuls de France et d'Angleterre, que contestent

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le consul d'Allemagne et, avec lui, son gouverne-

ment. L’Allemand, pratique, ne néglige pas de

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tirer avantage de cette situation nouvelle : accord sur les chemins de fer, que l’on était prêt à signer le 6 mars, ne suffit plus, dès lors que la France va

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(4) Livre Jaune. Pièce 120, p. 148.

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avoir besoin de l'Allemagne, à M. de Kiderlen. Il ne prévoyait que la construction des lignes ; le 9 avril, l'Allemagne soulève la question de l'exploitatior. Prétention imprévue, qui exige de nouvelles correspondances. Mais l'attention n est plus ici. On est tout aux événements d’où va sortir le statut définitif du Maroc.

Le 19 avril, la marche sur Fez est décidée et notifiée aux puissances ; le 20, au cours d'une conversation sur ce sujet, M. de Kiderlen exprime à M. Cambon « le regret qu'il n’ait pas été possible de conclure l'accord sur les chemins de fer, précisément au moment où la France avait l’air de vouloir manifester au Maroc une activité plus grande (1) ». Par ce langage, le ministre prend acte de l'enterrement; il marque un point : Agadir se rapproche. Le 8 mai, on échange encore un mot sur les chemins de fer; mais c’est la fin; on n’en parlera plus. En quatre mois, ni la bonne volonté de l'Allemagne, évidente en ce point, ni les instances de notre ambassadeur, ni la pression des circonstances, qui nous commandaient de ménager d'ombrageux censeurs, alors que nous allions avoir besoin de leur approbation, n'avaient réussi à conclure un arrangement fondé sur l'acte d’Algésiras signé par nous, el par lequel eût été

(4) Livre Jaune. Pièce 239, p. 241.

consacrée une première réalisation de l'accord de 1909. Le 12 juillet, douze jours après Agadir, dans le dessein d’amadouer le dogue, M. de Selves tentera ingénument de reprendre la eonversaüon sur les chemins de fer. Trop tard. M. Cambon, craignant sans doute de se faire rire au nez, ne transmettra même pas sa communication. Osons le dire puisqu'il le faut : tout cela est pitoyable.

Mais apercevez-vous la chaîne? On a passé un contrat, on a convenu de faire ensemble des 16 affaires, de bonnes affaires. En voici une. Des chemins de fer à l’ouest, à l’est, pour commencer, Î et, plus tard, des chemins de fer partout, une trame ji de chemins de fer à jeter sur tout le Maroc — avec beaucoup de courbes sans doute. Signons donc un arrangement... Le Français, dans le pre- | | mier moment, se laisse aller, puis se reprend, } hésite, temporise. Plus l'Allemand le pousse, plus il se dérobe. Et dans le même temps, il médite, l’insensé, un acte qui va exciter, il n'en peut dou-

ter, chez son voisin, jalousie et défiance! A la pre-

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mière difficulté, l'Allemand hausse ses prétentions.

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Vainement, car le Français fait le mort. Alors les événements se développent. On ne parle plus d’ar-

rangement. Silence et oubli. Le Français, comme un homme qui vient d'échapper à une aventure, se

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réjouit de son astuce. Mais le patient Allemand

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se souvient. Il cherche sa revanche, la trouve, la prépare : ce sera Agadir.

En ce mois d'avril, où sombre l’espoir de conciliation. le destin se noue. Le train est lancé, et rien n’empéchera désormais la collision. Le 14 mars, sir Edward Grey a dit à M. Paul Cambon que « les conversations de M. de Kiderlen avec M. Jules Cambon semblaient indiquer chez le gouvernement allemand un désir d'entente ». Réel ou non, ce désir ne résistera pas à la flamme des faits.

Lorsque, le 4 avril, M. de Kiderlen est informé par notre ambassadeur que le gouvernement francais, inquiet de la situation de Fez, n’est pas disposé à oublier le devoir qui lui incombe d'y assurer, le cas échéant, la sécurité des Européens, le ministre accueille cette communication « avec un peu de souci », et il se préoccupe de « l'impression qu’une action de la France au Maroc causerait en Allemagne (1) ». Le 7 avril, il répond par écrit à la démarche de l'ambassadeur. Pour lui, il ny a pas, selon les dernières nouvelles qu'il a reçues de Fez, « de danger imminent »; une aggravation « n’est pas à prévoir pour le moment »; Si elle se produit, il est tout disposé « à entrer avec le souvernement français dans un échange de vues

(1) Livre Jaune. Pièce 154, p. 180.

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sur les mesures que celui-ci jugerait alors devoir prendre (4) ». M. Cambon, qui distingue fort bien, sous le vêtement diplomatique, la signification véritable d’un langage d’ailleurs précisé par deux entretiens et accentué par une campagne de presse, ne se méprend pas, et il écrit à M. Cruppi : « Si, comme les nouvelles reçues ici semblent l’indiquer, un apaisement relatif se produit au Maroc. il y aurait lieu, à mon sens, de ne pas pousser plus loin. » C’est dix jours après, le 19 avril, que l’expédition sera décidée.

Dès lors, la mauvaise humeur allemande ne cesse de gronder, et les avertissements, presque jour par jour, vont se succéder. Le 6 avril, M. de Kiderlen s’est plaint « du manque de bonne volonté » de la France et a laissé entendre qu'elle pourrait avoir au Maroc sa liberté totale, à condition d'y faire à l'Allemagne sa part (2). Le 8 avril, 1l dit : « Tout ce qui s’est fait au Maroc repose sur une conception fausse »; et il fait prévoir la nécessité de reprendre un jour l’œuvre manquée (3). Le 19 avril, le chancelier en personne conteste le caractère alarmant des nouvelles marocaines, et 1l ajoute : « Les difficultés commenceront à partir du moment où les troupes

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(4) Livre Jaune. Pièce 166, p. 194.

(2) Ibid. Pièce 166, p. 192.

(3) Ibid. Pièce 166, p. 193.

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françaises seront à Fez.…. I ne m'est pas possible de vous encourager... Je vous conseille la prudence (1). » Le même jour, M. de Kiderlen tient un langage analogue; «il craindrait, dit-il encore, de voir les difficultés des années passées se rouvrir entre la France et l'Allemagne (2). » Le 95 avril. M. de Bethmann-Hollweg est plus pressant. Il prévoit « des difficultés, dont il ne peut, à l'heure actuelle, mesurer l'étendue, mais qui 1ront loin et qui pourront détruire toute l'œuvre à laquelle les deux gouvernements ont travaillé depuis trois ans ». M. Cambon réplique : « Vous prononcez là des paroles graves. » Et M. de Bethmann de le prier de revenir le voir dans deux ou trois jours, € Car il faut, ajoute-t-1l, que nous estions en contact permanent (3) ». Le lendemain, mêmes mots dans la bouche de M. Zimmermann, sous-secrétaire d'État aux Affaires étrancères : « La marche sur Fez est un fait nouveau, qui peut devenir grave (4). » Le 27 avril, M. de Kiderlen, recevant un ambassadeur, qui répète aussitôt le propos à M. Cambon, lui exprime la crainte de « complications graves (5) ». C’est le même jour que le ministre dit à M. Cambon : « Le

(4) Livre Jaune. Pièce 200, p. 222.

(2) Ibid. Pièce 200, p. 222.

(3) Ibid. Pièce 220, p. 236.

(4) Ibid. Pièce 225, p. 239, (5) Ibid. Pièce 255, p. 244.

mieux est de parler franchement. Si, une fois que vous serez entrés dans Fez, vous ne pouvez en sortir; si, pour être maintenu, le pouvoir du Sultan a besoin des baïonnettes des soldats français. nous ne Considérerons pas que les conditions de l’acte d’'Algésiras seront respectées et nous reprendrons notre liberté (1). » En même temps, M. de Bethmann- Hollweg renouvelle avec insistance des avertissements qui, dans la bouche de M. de Kiderlen, ont parfois le ton d’une menace, mais qui, dans la | sienne, ressemblent à des adjurations. j

Il est trop tard. L'expédition s'organise. Elle est en route. Le 21 mai, elle atteint Fez. C’est maintenant que le Panther commence d'allumer ses feux.

Que l’expédition ait été justifiée ou non. que les Européens de Fez se soient trouvés réellement en péril ou que l’on se soit, à Paris. exagéré ce péril, enfin que Fez ait été, pour le gouvernement allemand, prétexte ou raison, ce n’est pas 1e1 la vraie question. Ce que nous voulons établir, c’est qu 'historiquement Fez est une étape, la dernière, sur la | route d'Agadir. Le 41 juin, M. de Bethmann-Holl- ï weg reçoit M. Cambon. Il avoue « qu'il ne cesse pas d'être très préoccupé du Maroc ». « Aujourd'hui, fait-il, vous évacuez Fez: dans un an, VOUS

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pouvez être obligés d'y retourner. On s’inquiétera

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(1) Livre Jaune. Pièce 239, p. 247.

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en Allemagne; on dira qu’on ne fait pas leur part aux intérêts allemands, et je vois dans cette question-là une possibilité de difficultés extrémement graves entre nous, qui m'inquiètent pour l'avenir (1). »

C’est ce jour-là qu'est posé, entre le chancelier et l'ambassadeur, le principe des conversations de Kissingen, où l’on projetait de reprendre toute la question marocaine, et c’est le 20 et le 21 juin qu’elles devaient avoir lieu entre M. de Kiderlen et M. Cambon. Comment eussent-ils pu s'entendre? L’ambassadeur, obéissant à ses instructions, offrait de bonne foi un débat généreux, où la France ne lésinerait point sur les satisfactions propres à apaiser les alarmes ou les convoitises allemandes; mais, dès le début, il posait, en termes formels, cette condition que l'Allemagne ne devait pas songer à obtenir du Maroc quelque part que ce fût. Ce n’était pas l'affaire de la Wilhelmstrasse. Désireuse de se concilier les bonnes grâces des pangermanistes et des coloniaux, elle songeait à installer au Maroc le pavillon allemand, et, le long de la côte atlantique, c’est sur Mogador qu'elle avait jeté son dévolu. Elle n’osait l'avouer encore, elle devait le nier plus tard, mais c'était 1à son dessein caché, et l’on en trouverait la preuve

(4) Livre Jaune. Pièce 366, p. 350.

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PAFES les documents que la vigilance des parties n'a pas permis de publier au Livre Jaune : qu’espérer, dès lors, d'entretiens dont la condition était qu'elle y renoncât?... M. Cambon quitta Kissingen, le 29 juin, sur de bonnes paroles. On devait réfléchir, on se reverrait, on causerait. « Rapportez-nous quelque chose de Paris, » faisait benoîtement M. de Kiderlen. Put-il, sans rire, prononcer cette phrase? Dès cet instant, son parti était pris. Puisque la France prétendait reluser à l’Alle- ‘ magne sa part, l'Allemagne s’en saisirait. Ce que je la négociation ne pouvait obtenir, l’intimidation le (1 conquerrait. L'acte de force, déjà délibéré et, en principe, résolu, était tenu en réserve. Il ne fallait qu'un ordre pour qu'il s’accomplit. Entre le moment où M. Cambon prit congé du ministre et le moment où celui-c1 transmit cet ordre, bien peu de jours s’écoulèrent, car c’est le 22 juin que les KL deux diplomates se séparèrent, et c’est le 4* juil- {L let que l’ancre du Panther vint déchirer le sable | d'Agadir. |

k! à lelles sont les préparations de l'affaire d’Aga- j

dir. Elle s’éclaire des documents publiés; cepen- 1 dant tous les documents diplomatiques n’ont pas Î été révélés, et nous savons que les avertissements 1e

furent plus nombreux encore et plus précis que ne le montre le Livre Jaune. Mais nous possédons,

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par surcroît, les confidences des acteurs. C'est eux qui ont pris soin de nous instruire de leurs motifs. Pour eux, Agadir est la suite naturelle des démarches antérieures, un anneau dans une chaîne, et, le coup fait, il n'y a, pensent-ils, qu à renouer les conversations de Kissingen. M. de Schæn le dit explicitement, le 8 juillet, à M. de Selves, et M. de Kiderlen-Wæchter le confirme à M. Cambon (1). Dans le même moment, le rude ministre, exhalant ses doléances, déclare à notre ambassadeur : « Vous avancez pas à pas; vous agissez sans discontinuer; à Casablanca, vos douaniers gênent manifestement notre importation; nous avons tout accepté; mais Péchec de l'entente sur la construction des chemins de fer marocains n'a ouvert les yeux (2). » Déjà, trois mois plus tôt, le 6 avril, il s'était plaint de notre mauvaise volonté, il avait rappelé l'échec de l’affaire de la N'goko Sangha, les atermoiements du gouvernement francais dans la question des chemins de fer (3). Le 16 juillet, il y revient : « Vous avez acheté à l’'Espagne, à l'Angleterre, et même à l'Italie, votre liberté au Maroc; quant à nous, vous nous avez laissés de côté. Vous auriez dû négocier avec nous avant d'aller à Fez. » Puis il reprend tous les (4) Livre Jaune. Pièces 439 et 444, p. 401 et 403.

(2) Ibid. Pièce 444, p. 405.

(3) Ibid. Pièce 166, p. 192.

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griefs anciens : violation de l’acte d’Algésiras, prises territoriales à l’ouest et à l’est, occupation des ports de Mehedya et de Rabat, mauvaise volonté évidente dans toutes les affaires économiques, entre autres — toujours! — celle des chemins de fer (1)... Bientôt il ira plus loin, et il parlera, le 28 juillet, d'une « espèce de mépris » témoigné par la France à l'égard des intérêts allemands.

Ce langage, si obstinément répété, n’est que la transcription diplomatique d’un mot entendu bien {1 des fois au cours de cette enquête : la France se Î | moquait de l'Allemagne. « Vous vous moquiez de 1 nous! » répètent, à la suite du ministre, fonctionnaires, industriels, professeurs, gens de gouvernement, gens du monde, gens de bourgeoisie; et | l'un des publicistes les plus éminents, les plus | conciliants, les plus courtois, me dit à son tour : «Je vous assure que toute l’Allemagne, à tort ou à raison, a eu l'impression que votre gouvernement se moquait du nôtre. » Hélas! ce n'était même pas cela.

Enfin, après quatre mois de tractations pénibles, Fa l'accord est conclu ; le 4 novembre, les signatures h? sont échangées, et, le jour même, M. Jules Cam- $ | bon va faire visite au chancelier, qui se félicite de

l’heureuse issue des négociations. Mais lorsaue æ)

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(4) Livre Jaune. Pièce 455, p. 414.

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l'ambassadeur en vient à parler d'Agadir, que répond M. de Bethmann-Hollweg? « Vous nous avez vivement reproché, dit-il, l'envoi de ce bateau. Cependant, souvenez-vous des conversations que nous eûmes ensemble au moment où vos troupes allaient à Fez. Je vous avais averti que les conséquences de cette expédition pourraient être graves. À la vérité, nous devions vous avertir; mais nous ne pouvions nous plaindre d’une expédition qui rouvrait la question, car, si vous alliez à Fez, nous pouvions aller à Agadir. » Et M. Cambon, rapportant ces propos, ajoute avec mélancolie : « Il y a six mois, en effet, j avais rapporté ces conversations au département (1). »

Justifiés ou non, de tels griefs ne conduisaient pas nécessairement l'Allemagne à Agadir, et l'erreur des Allemands fut de le croire. Une diplomatie plus souple eût trouvé, certes, pour les exprimer, une forme mieux adaptée aux usages de deux nations en état de paix. Mais la souplesse sera toujours la dernière vertu à espérer de la diplomatie allemande. Le tempérament national l'incline à penser que frapper fort, c’est frapper juste, et l’on avait trop dit, à l’arrivée aux affaires de M. de Kiderlen-Wæchter, qu'avec lui l’âme bismarckienne rentrait à la Wilhelmstrasse. Com-

1) Livre Jaune. Pièce 653, p. 639.

ment résister à la tentation de ravir ses compatriotes et d'étonner le monde par le spectacle d’une énergie nouvelle?

Le directeur de la politique allemande était, avant lui — ne l’oublions pas — le prince de Bülow. Ce fut un chancelier charmant, disert, spirituel, et si nuancé, d’un talent si riche, tellement habile dans le pastel, l’enluminure et la gouache, qu'il lui arrivait de se perdre dans ses retouches, et que tant d'aspects de la vérité finissaient parfois par se brouiller dans sa mémoire. Combattu par une partie de l'opinion allemande, qui lui reprochait de ne savoir que parler et d’être incapable d'agir, poussé par un Holstein, pangerma- . niste, colonial et francophobe, son subordonné ÎE et son maître, le prince de Bülow songea à complaire à ceux qui l’accusaient de mollesse, et, dédaigneux d'anciennes déclarations et de vieilles promesses, 1l se tourna vers le Maroc.

— Nous n'y avons éprouvé que des déboires, me dit un Allemand. Au Maroc, nous trouvons | devant nous la France, et chaque rencontre s'achève Hu! pour nous en échec. À chaque pas tenté en avant, nous reculons de deux. Bülow organise à grand É fracas le tintamarresque voyage de l'Empereur à Tanger; où nous conduit-il? À Alcésiras. Mais à Algésiras, nous n'obtenons rien de plus que ce que

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nous eût concédé, dans une négociation directe,

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Rouvier. S1, je me trompe, nous y gagnons en outre « une veste diplomatique ».

Le personnage qui me parlait ainsi, que je n'ai pas l’autorisation de désigner ici, est universellement connu pour la pénétration de son esprit. Il est en situation d’être informé de beaucoup de choses, et il me conta un jour l'historique d'Agadir.

— Le prince de Bülow tombe, et M. de Kiderlen- Wæchter prend la direction de la politique étrangère. M. de Kiderlen connaissait fort bien, j'y souscris, les Balkans, où il avait accompli la plus grande partie de sa carrière, mais 1l était assurément moins familier avec les gens de France et d'Angleterre, et il est notamment une chose qui lui échappa tout à fait, c’est la connaissance du caractère français : il l’a bien prouvé. Il médite, dès son arrivée à la Wilhelmstrassé, de s’y aflirmer avec éclat, c’est-à-dire de marquer, par un acte péremptoire, qu'une politique nouvelle a succédé à celle de son prédécesseur. Quel plus beau champ d'exercice que le Maroc! Précisément, les événements le servent, et les difficuités d'entente économique avec la France l’amènent bientôt à concevoir le coup de tonnerre d'Agadir. Il s’en ouvre au chancelier, qui, nouveau venu dans la politique étrangère, se laisse aisément convaincre; mais il y a quelqu'un dont l’esprit conciliant et pacifique est avéré, et qu’il sera moins facile d’en-

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traîner : cest l'Empereur. Il est à Wiesbaden. Tous deux, le chancelier et le ministre, s’y rendent, et font si bien qu’ils obtiennent son approbation; on frappera donc le coup qu’ils souhaitent : à eux de déterminer le moment où il conviendra de frapper. Grande politique! M. de Kiderlen, impatient de se libérer de l’action amollissante de la causerie, se dit qu'il tient en main un argument irrésistible et que la partie est à lui, dès qu'il aura mis en mouvement la puissance allemande. Il oublie seulement que rien n’est plus dangereux, en politique, que d’offenser un rival sans l’affaiblir en même temps; et cela est vrai surtout pour la France. Or, l’action de M. de Kiderlen, bien loin de diminuer le crédit de la France, l’a accru. C’est sa politique qui a resserré, rendu évidente, cette entente, vraiment très cordiale, cette entente imprévue et forte de la France et de l'Angleterre.

« Le chancelier et le ministre reviennent donc à Berlin, ayant en poche le blanc-seing impérial; mais déjà l'Empereur est à Strasbourg. Le statthalter, comte de Wedel, est un homme sage et de bon conseil, qui a la confiance de son souverain. À peine informé de ce qui se prépare, 1l proteste. Les raisons ne lui manquent pas. Il représente à Guillaume II les dangers d’une démarche aussi vive, et fait si bien que celui-c1, incontinent, télégraphie à Berlin et reprend sa décision. Ce recul

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