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ne fait pas l'affaire de M. de Kiderlen. M. de Bethmann, sans doute, en eût pris son parti; mais, sermonné par son ministre, 1l consent à revenir à la charge, et derechef tous deux, pèlerins obstinés, s acheminent vers Kiel, où l'Empereur s’est rendu. Ce fut leur dernier effort, et il réussit.
— Mais, fis-je, qu'ont-ils pu dire à l'Empereur pour lui arracher un consentement qui, visiblement, lui répugnait?
— Ah! vous ne me croirez pas. [ls lui ont dit que tout cela, après des cris, de la colère, de la résistance, finirait par un rapprochement définitif entre la France et l'Allemagne!
— Et l'Empereur l’a cru?
— Sans doute. Il y a, autour de lui, des gens pour lui répéter que le moyen de ramener la France à l’AIlemagne est qu’elle en sente fortement la nécessité. Certains sont sincères, mais d’autres le sont moins.
— Eh bien! fis-je, ce qui est grave, c'est qu'un souverain tel que l’empereur Guillaume, qui a donné tant de preuves de son amour de la paix et qui, visiblement, cherche à comprendre ia France, ait pu se méprendre à ce point sur le tempérament et le caractère français.
— C'est mon avis. »
C’est alors que le Panther, ses soutes pleines, se dirige vers Agadir. Cet essai d'intimidation surprit
l'opinion française, mais il ne surprit pas moins l'opinion allemande, pour laquelle l'affaire marocaine n'avait jamais été qu’une combinaison artilicielle du jeu diplomatique. Il ne s’en fallut pas de beaucoup que la guerre en sortît; les Français, durant plusieurs semaines, eurent le sentiment du danger, si les Allemands affirment aujourd’hui qu'ils n’y crurent point. Du moins, les relations des deux pays en furent gravement compromises, et le souvenir n a pas encore cessé d'en peser sur elles. Voilà pourquoi il nous a paru bon, avant d'’interroger les Allemands et d'entrer chez M. de Kiderlen-Wæchter, de feuilleter l’histoire des événements, encore si peu connus, qui ont précédé ce déplorable coup de force.
De cet impartial examen, il ressort sans doute que d'autres méthodes eussent pu tenter la diplomatie allemande, justement désireuse de clore irrévocablement, entre la France et l'Allemagne, le chapitre marocain, et qu'il est déplorable qu’elle ne s’en soit pas avisée. Mais il apparaît aussi que de lamentables fautes, des fautes criminelles, ont été commises au quai d'Orsay, et qu’en diplomatie, comme en toutes matières, le devoir d’une nation qui ne veut pas vivre de hasards est d'exiger de ceux qui parlent pour elle la capacité, la science, le scrupule, des actions nettes et des regards clairs.
A Kissingen. — Le successeur de Bismarck à la villa Germania. — Le chapeau vert et la pèlerine. — La politique des faits et de l'intérêt. — Méfions-nous de la « grande politique ». — En Turquie. — En attendant « le grand jour ». — Pourquoi une hostilité systématique? — Les tâches communes de la Triple Alliance et de la Triple Entente. — L'utopie du désarmement. — Agadir expliqué par son auteur. -- Au service de la paix. — Plus de question marocaine. — Le rôle de la presse. — Avances à la France. — Le Bagdad. — Tout pour la paix. — Mais les lois militaires? — Un jardin historique.
Qui interroger d’abord, à la suite de tels événements. sinon le ministre responsable, devant l'Empereur, de la politique étrangère de l'Allemagne? Ilest mort, mais ne fut-ce pas la pensée allemande qui s’exprima par sa bouche?
Le repos de M. de Kiderlen-Wæchter, c'était Kissingen. Au centre d’une plaine étroite et charmante, bordée de monts chevelus et parée de ruines romantiques, Kissingen est une ville d'eaux bruyante et triste, où les concerts publics commencent à six heures et demie chaque matin, et où des Russes innombrables ne cessent de boire
aux fontaines que pour s'asseoir sous les blancs portiques de la « Conversation » ou déambuler sous les arbres du Kurhaus.
C'est là que, juillet revenu, le secrétaire d'État aux Affaires étrangères de l’Empire avait coutume depuis de longues années, de faire une cure. Il fuyait le bruit. On ne le voyait ni aux étalages de la Ludwigstrasse ni aux concerts, fussent-ils matinaux. Îl habitait, à l'extrémité méridionale de la ville, une maison écartée, qu’enveloppe la musique des grands arbres. C’est la « Villa Germania », qui inscrit son nom, en grandes lettres jaunes, sur la nudité blanche de sa façade. Les pièces y sont étroites et simples; une petite armoire à glace en palissandre y fait salon; ce qui fut le cabinet de travail du ministre est meublé d’un canapé, d’un guéridon, de quelques sièges recouverts d’étoffe à ramages, et d’un bureau encombré de papiers; l'homme qui logea ici avait les mœurs modestes d'un fils de la vieille Allemagne. Pour gagner la ville et pour rentrer chez lui, il devait, chaque jour, longer la rue du Prince-Bismarck, car son illustre prédécesseur avait été, avant lui, un habitué de Kissingen; ce souvenir ne lui déplaisait pas sans doute, car lorsque, à son avènement à la direction des affaires, les officieux avaient chuchoté quà la Wilhelmstrasse, enfin, on allait sentir une poigne de fer qui rappellerait celle du maître,
ils étaient assurés de ne le point contrister.
Je désirais vivement causer avec M. de Kiderlen-Wæchter, et je n'ignorais pas que l’entreprise était malaisée. Bien que son abord fût cordial et tout à fait dépourvu de morgue, il ne se laissait pas facilement approcher. Puis, c’est en journaliste que ] allais me présenter à Jui, et on le disait aussi peu empressé à servir les journaux qu'à s’en servir. En 1911, à certains jours difficiles, quelques-uns de ses collaborateurs au ministère le poussaient à faire à la presse allemande des communications qui, en redressant des erreurs, eussent été capables d'aider sa politique; 1l leur répondait : « Non, je fais ce que je crois utile, je parle à qui il convient, je ne m'occupe pas du reste. » Des informateurs sérieux, de qui lui était bien connu le zèle amical, m'ont dit : « Nous n'avons jamais pu obtenir de lui un renseignement. » On se racontait, à Kissingen, l'aventure de cette Américaine, qui, envoyée des États-Unis par un grand journal, tout exprès pour causer avec lui, n'avait pu, en dépit des sollicitations, des ruses et du véritable réseau d'espionnage dont elle l’enveloppa, le joindre. Un de ses amis m'avait averti : « Il est arrivé à M. de Kiderlen de recevoir des journalistes ; mais à aucun d'eux, ni allemand ni étranger, il n’a encore permis de répéter ce qu'il avait pu lui dire :
— Eh bien! avais-je répliqué, j'irai donc à Kissingen |
Cet homme en chapeau vert et en longue pèlerine, qui, sous les arbres qui dégouttent, se promène lentement, les mains cachées, le visage bonhomme et les yeux pétillants, c’est M. de Kiderlen-Waæchter. Sa carrure est puissante: son pied, lorsqu'il se pose sur le sol, semble en prendre possession; il a le menton rasé, les Joues pleines, une moustache d’un blond ardent, le teint pâle des roux, un air d'énergie et de finesse à la fois qui fait appréhender sa malice autant que sa violence. Travailleur, mangeur, causeur, il aime la vie; il déteste les banquets, les cérémonies, la représentation, endosse, quand il le faut, sa tenue de gala sans allégresse; ce qui lui plaît, ce sont les cercles d'amis, où l’on parle, où l’on rit, où l’on boit de la bière, où l’on veille.
À Kissingen, il est seul. Point d’amis, point de réunions, point de causeries. Il va de la villa Germania à la Saline, de la Saline à la villa Germania, et le tact des baigneurs laisse circuler au milieu d'eux ce grand de la terre, sans l’obséder d'une curiosité qu'il détesterait. Plus d’une fois, je l'ai rencontré dans ses promenades — ce jour-là sous la pluie, mais, tous les autres Jours, sous un soleil joyeux et tiède, — j'ai été admis dans sa
maison, et, si j'ai pu rapporter certains des propos qu’il voulut bien me tenir, c’est qu'il m'en donna licence.
Ces causeries furent longues et familières. Le ministre s’y abandonnaïit. et je me plais à croire que ma qualité de Français ne fut point étrangère à sa bienveillance. Je distinguais, à travers ses propos, les habitudes d’esprit d’un homme qui aimait à se nourrir de réalités, et pour qui la politique de sentiment, comme il disait en pensant à la nôtre, n’est ni la meilleure ni la plus glorieuse. Qu'un problème se présentât, 1l en considérait d’abord, par une impulsion naturelle que l'usage avait avivée, les éléments positifs, et, si vous réfléchissez à cette disposition instinctive, bien des choses, peut-être, des dures négociations de 1911 s'éclaireront pour vous. Si on lui parlait des relations, dans le présent et dans l'avenir, de la France et de l'Allemagne, ce n’est pas un sujet qu'il cherchât à éviter. Un diplomate considérable me disait : « Chaque fois que nos deux pays ont essayé d'un rapprochement marqué, un mouvement de réaction soudain les à rejetés l’un de l’autre plus loin qu'ils n'étaient auparavant. » Si le ministre ne ma pas tenu de propos si nets, il était visible pourtant que celui-ci eût pu être sien. Car il se défiait de ce qu'il appelait « la grande politique ». La grande politique n’est propre qu’à amener des mécomptes. Si
l’on veut réussir, c’est à la manière des chasseurs de prairie, que le danger guette à chaque pas, en s’avançant lentement, patiemment. N'y a-t-il pas, à travers le monde, une foule de points géographiques où se rencontrent les intérêts de l’Allemagne et de la France, une multitude de questions dans lesquelles le bon sens voudrait qu’elles s’accordassent? C’est là que devrait s'exercer, se manifester, s’éprouver leur bonne volonté réciproque. Et lorsque, par des ententes successives sur des sujets particuliers, elles auront démontré la possibilité de marcher de front, bien des difficultés latentes se trouveront, par là même, sinon abolies, du moins atténuées.
Petite politique, certes, mais qui peut-être est la condition d’une politique plus large. C’est, en tout cas, la politique du fait présent, de l'intérêt immédiat, et si je demande au ministre où, par exemple, elle pourrait s’essayer, il se renverse sur sa chaise et fait :
— Eh bien! Mais en Turquie, si vous voulez!
En Turquie, terre toute neuve, vaste champ ouvert à la concurrence européenne, et qu’il faudra bien défricher et faire valoir, quel que soit son destin politique ! En Turquie, où l'Allemagne et la France, également privées de contact direct, également dépourvues d’ambitions territoriales, n’ont d'autres intérêts que la paix, l’ordre, le progrès
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l'exécution de grands travaux publics destinés à élever enfin à la vie économique un peuple en léthargie. En Turquie, où l’Allemagne et la France, également flanquées d'alliées conquérantes, devraient avoir pour tâche commune de les maintenir ou de les limiter. En Turquie, enfin, où les capitaux et les industriels des deux nations pourraient, s associant et s’étayant, recueillir des profits immenses, tout en faisant œuvre civilisatrice.
Oui, petite politique, mais seule féconde, seule capable d'ouvrir les portes de l'avenir. M. de Kiderlen, qui ne s’embarrassait pas de métaphysique, s’y tenait. Je le vois encore, levant les bras à l'ombre des arbres qui, au-dessus de nos têtes, secouaient leur murmure, et me disant :
— Est-ce que cette politique-là empêche rien (1)?
(1) Ces propos m'étaient tenus dans l'été de 1912, alors que personne ne soupçonnait que la guerre des Balkans füt si proche. Quel éclat ne leur confèrent pas les événements de l'automne! L'Allemagne a su démontrer par le fait que ce n'étaient point là paroles en l'air, et elle a mis en pratique la politique que nous exposait alors M. de Kiderlen. La « paix » et « l’ordre » dans les Balkans, elle a prouvé, en s’associant à toutes les démarches de la France, qu’elle ne les mettait pas à moins haut prix que celle-ci. Elle à retenu, dans là mesure où elle l’a pu sans briser un système d'alliances auquel elle reste nécessairement attachée, « une alliée conquérante » dont les victoires des alliés saccageaient le rêve oriental. Quant à la politique d'intérêt et de coopération préconisée alors par M. de Kiderlen, elle garde sa pleine actualité, aussi bien pour la Turquie d'Asie, qui demeure, que pour la Turquie d'Europe, quels que doivent être ses nouveaux maitres. Ces paroles de M. de
L'inévitable était venu sur nos lèvres. Nous venions de parler de la question, de l'unique queston qui soit entre les deux pays, de l’Alsace-Lorraine. Le ministre m'avait permis de m’exprimer très librement, et lui-même, tout en y mettant une extrême délicatesse, me répondait avec franchise. Le traité de Francfort ôté, que resterait-il, en elfet, pour séparer la France de lAllemagne?
Comme il est intangible, et que la France ne se résout point à l’accepter, elle demeure, à l’égard de l’Allemagne, « à l’état de bouderie ». Mais qu'est-ce que la politique des ententes partielles et du profit a de commun avec le traité de Francfort? La France ne peut-elle garder dans son cœur ses espérances, sans refuser pour cela de participer à la vie universelle, et, dans un temps où les problèmes économiques priment toutes choses, des querelles historiques vont-elles dominer le développement nécessaire des nations?
Le «grand jour » venu, s’il doit venir, la France, parce qu'elle aura, sans ostracisme, pris sa part | de toute la vie européenne, sera-t-elle moins forte : ï pour se présenter dans la lice? Ne peut-elle, tout en faisant ses affaires et en cultivant la paix par
Kiderlen furent alors accueillies avec quelque scepticisme par une partie de l'opinion française; il me plait de relever aujourd'hui que ceux qui ne doutèrent point de leur sincérité étaient dans la vérité et possédaient une vue exacte des intérêts et des tendances de l'Allemagne contemporaine.
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d’autres méthodes que les procédés oratoires, maintenir son hypothèque sur l'avenir? Ne voitelle pas l'intérêt des deux pays à ce qu'elle se départe d’une hostilité qui embrasse tous les sujets? Parce que l’Allemagne et la France sont face à face, faut-il que l’une dise rouge, quand l’autre a dit bleu? Faut-il, par exemple, que la France repousse l'emprunt chinois, pour la seule raison que l'Allemagne en a pris l'initiative? Voilà ce que l’esprit exact de M. de Kiderlen n'arrivait point à comprendre. Il eût admis une France belliqueuse, prête à lever l’épée et à risquer la grande aventure : ce serait une politique. Il ne réalisait pas une France réticente et boudeuse.
— Votre Excellence sait bien, lui dis-je, que la France est pacifique.
— Mais oui, sans doute, et c'est pourquoi Je ne la comprends pas.
Et 1l concluait :
— Tout cela, du reste, n’est pas sain. Que l’on fasse dans le monde un plébiscite sur la paix ou la œuerre, la réponse ne sera pas douteuse : mais les guerres, nous le savons bien, sont toujours l’ouvrage des minorités.
Il fallait regarder M. de Kiderlen- Wæchter.
Avec son teint frais, son air de santé et ses façons de bon vivant, il n’était ni Jason ni Lohengrin. La
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guerre sacrée, la guerre fatale, la guerre des paladins, la guerre par ordre de Dieu, n’étaient point des conceptions où il eût sa part. Pour lui, la guerre est, ] imagine, dans la vie d’une nation, un accident auquel elle doit se préparer constamment, qui peut être heureux ou malheureux, mais dont 1l n’est ni raisonnable n1 tolérable que la préparation ou les conséquences changent les conditions de l’existence normale des peuples. Certes, il acceptait la carte politique et la carte diplomatique de l’Europe, telles que les a faites, depuis vingt-cinq ans, le jeu des intérêts. Il était dévoué à la Triple Alliance et concevait quelle eût des vues générales à faire prévaloir contre celles de la Triple Entente; mais, en même temps, 1l se haussait à distinguer, derrière l'absolu de ces deux grands systèmes, les périls qui les menacent ensemble, c'est-à-dire les raisons qu'ils devraient avoir de se rapprocher pour certaines taches. Est-ce que l'Europe n'entend pas le bruissement que fait, au continent asiatique, une grande race assoupie qui commence de s’étirer, en attendant qu’elle se dresse pour se mettre en marche vers les buts lointains qui toujours ont atüré les vastes migrations humaines, vers l'occident? Estce qu'elle est sourde au travail de la terre américaine encore neuve et au grondement de ses machines, et n'aperçoit-elle pas que cet immense
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enfantement ne se fera qu'aux dépens de sa propre richesse? « Ah! faisait M. de Kiderlen. le vieux Goluchowski n'avait peut-être pas tort, qui proclamait insensée et aveugle cette Europe incapable de s'organiser contre les dangers qui vont la saisir au mépris de ses minces querelles! »
Il ajoutait : « L'œuvre pratique à accomplir, c'est celle-là. » Puis, devançant la question que j allais lui poser : « Le reste, le désarmement, c'est une utopie. »
— Est-il possible, Excellence, dis-je, que vous repoussiez l’idée du désarmement, non seulement pour demain, mais pour après-demain et pour tou- Jours ?
Le ministre s'arrêta de marcher, et, me regardant en face :
— Croyez-vous qu'il suffise, pour réaliser le désarmement général, que deux ou trois États le proclament? Et si un quatrième, sous des prétextes divers, refuse d'y souscrire, comment l'y contraindre, à moins que l’on n’ait conservé une force suffisante pour l’imposer? Et nous revenons ainsi, par un détour, à l’idée de la force organisée, non pour la guerre, mais pour la paix. Songez encore à ceci. Je suppose que nous décidions tous deux de désarmer. Je vous dis : « Vous êtes 40 mil- Hons, nous 65; vous aurez donc 200 000 hommes, nous, 300 000. » Accepterez-vous cela? Maïs nous
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arrivons, par hypothèse, à nous mettre d'accord pour n'en avoir chacun que 250 000; seulement, vous avez le service de deux ans, nous, celui de trois; finalement donc, vous posséderez plus d'hommes instruits que nous, ou vice versa. Vous voyez quelles difficultés pratiques se dressent dès qu on examine le problème.
— En tout cas, la condition élémentaire du désarmement est une entente durable de l'Allemagne et de la France. La tenez-vous pour possible?
— Assurément. Mais cette entente même, je viens de vous le démontrer, ne résoudrait pas la question.
Un matin, j'étais allé chercher M. de Kiderlen à la sortie de son bain quotidien, près de la Saline. d'où s’égoutte sans fin, le long des fascines, la lente cascade des perles d'argent, et nous revenions ensemble à petits pas, sous les grands arbres de l’allée serpentine qui longe la mélancolique et l’ombreuse Saale. Je dis au ministre :
— Excellence, ne pensez-vous pas que nos deux pays se connaissent réciproquement fort peu, et que, de cette ignorance, jaillissent beaucoup de malentendus ?
Il en convint, et j'insistai davantage. Je lui marquais ma surprise, ayant interrogé déjà tant de
personnes en Allemagne, de constater qu’en vérité,
en 1911, durant quatre mois de négociations laborieuses, il semble que personne n’y ait cru à la possibilité de la guerre, alors que, de Paris, nous pensions distinguer en Allemagne une Opinion publique frémissante d’ardeur belliqueuse. J'ajoutais que l'Allemagne se tromperait en supposant que la politique qu’elle fait est toujours lumineuse aux yeux étrangers, et que, si la France avait montré tant de méfiance et de résistance dans l'affaire marocaine, c’est parce qu’elle n'avait jamais su distinguer exactement les buts de l’Allemagne. Et je disais : « À cette heure même, bien
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des gens, chez nous, n’ont pas encore compris. »
Je n’escomptais point l'approbation de l'homme d'État allemand. Mais les explications qu'il consentit à me donner dans un laisser-aller familier, me permirent de saisir sur le vif l'un des caractères qui opposent si singulièrement, dans certains gestes, le tempérament allemand et le nôtre. Lui aussi, M. de Kiderlen, avec toute l’autorité qui s’attachait à son affirmation, attestait que les intentions de l'Allemagne furent pacifiques. Il rappelait les paroles publiques prononcées en cette | période troublée; ce n'est pas, disait-il, de la bouche des ministres allemands que sortirent les plus vives. Sans doute; mais il y eut un acte : Agadir. Le gouvernement allemand n'en conteste pas la gravité, et il reconnait le risque. Oui,
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Agadir pouvait être la préface d’une rupture, Agadir donnait « la possibilité d’un choc »; mais, apres mûre réflexion, les hommes qui gouvernaient l'État se dirent qu’au total le danger serait, du fait d'Agadir, un peu moins grand qu’il ne deviendrait infailliblement par la logique des faits. Car ils en étaient là de considérer que la France, par des manquements graves au traité d’Algésiras et au protocole de 1909, plaçait l'Allemagne dans la nécessité d'intervenir au Maroc pour y rétablir ses intérêts.
Mais à quel moment l’eût-elle fait? La France avançait lentement dans l’intérieur. pas à pas, village à village : quel jour l'Allemagne dirait-elle : « C'est aujourd’hui que vous êtes allés trop loin? » La marche sur Fez fournit l’occasion souhaitée. Agadir ne tarda point. Agadir était la riposte de l'Allemagne à la fois à l'absorption du Maroc qui se poursuivait, au silence opposé par la France aux tentatives d’ententes coloniales qu’elle avait faites, à son mauvais vouloir dans l’affaire des chemins de fer marocains. Le symbolique Panther, en route vers Agadir, y portait, on en avait pris son parti, le risque d’un conflit violent; mais plus certainement encore, pensait-on, les choses le portaient en elles-mêmes, si on les laissait aller (1). Ainsi donc,
(1) Tous les documents diplomatiques résumés ou cités au chapitre précédent corroborent cette explication de l'affaire
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c'est au service de la paix que l’on courait à Agadir; mais on l’annonçait par un coup de poing. Voilà de ces subtilités qui pénètrent difficilement l’esprit logique de nos Français. Étonnons-nous qu'entre eux et les Allemands tant de malentendus aient résisté à de telles méthodes!
Les temps difficiles sont, Dieu merci, révolus. M. de Kiderlen était de ceux qui s’en réjouissaient du cœur le plus sincère. Dans son cabinet de travail, je lui dis une fois : « Ah! dans ce temps-là, vous n’auriez fait croire à aucun Français que vous n'étiez pas l'ennemi systématique de la France! » Il était, des deux coudes, appuyé à un guéridon, au-dessus duquel il se penchait pour me parler; il se tut, me regarda, sourit, et ouvrit les deux mains d'un geste que je traduisis de la sorte : « Vous ne voulez pas que je réponde à cela? » II déclara que,
d'Agadir. Le 20 juin, à Kissingen, M. de Kiderlen-Wæchter disait à M. Cambon : « Je ne conteste pas votre influence; mais qui dit influence ne dit pas protectorat, et c’est un véritable protectorat que vous êtes en train d'organiser. Cela n’est ni dans l'acte d’Algésiras ni dans l'accord de 1909, pas plus que ce que vous faites à l’est et à l’ouest du Maroc, dans la Chaouia et sur la Moulouya. » Le 28 juillet, en pleine négociation, M. de Kiderlen répétait : « L'acte de 1909 repose sur l'acte d’Algésiras ; nous considérons que l’acte en question n'existe plus, par suite des violations répétées que vous avez faites de l'acte d’Algésiras et de l'espèce de mépris que vous avez témoigné à l'égard des légitimes intérêts des autres. » La thèse allemande, exprimée tant par les pièces diplomatiques que par les propos de M. de Kiderlen rapportés ici, a du moins le mérite de la netteté.
pour lui, le traité du 4 novembre a clos irrévocablement le débat marocain entre la France et l’Allemagne. Que les gouvernements soient disposés à apporter dans son interprétation une égale bonne volonté, c’est ce que personne, pense-t-il, ne suspectera. Il n'y a plus désormais, entre les deux nations, de question marocaine. De 1903 à 1944, celle-c1 s’est développée sur des champs divers, déposant en même temps, entre les deux peuples, des germes mauvais. Elle est résolue, et il faut maintenant travailler à extirper ces germes perniCIEUX.
Entre la France et l'Allemagne, il n’y a plus qu un contrat, fait de bonne foi, appliqué de bonne foi. Sans doute, des cas spéciaux pourront se révéler qui devront être examinés d’un commun accord; mais ces « cas » spéciaux ne pourront plus devenir des « incidents » ni des « questions ». Que l’onse souvienne de l'affaire des déserteurs de Casablanca, et que l'on s’en souvienne pour n’en pas tolérer le renouvellement. Elle n’était pas, en ellemême, grave. C'était un de ces incidents fortuits, tels qu'il s'en produit partout, à toute heure, mais que les passions excitées ont soudain amplifié et dénaturé. Après le traité, 1l n’eût pas été possible. Le traité a ce mérite non seulement d’être, dans son texte, un acte précis qui lie les deux parties, mais surtout, par son esprit, d'avoir créé une
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atmosphère nouvelle, au milieu de laquelle il n°y a plus à craindre de voir dégénérer en querelles de simples malentendus.
Tous les journaux français — ne pourrait-on parler en même temps de certains journaux allemands?— ne secondent pas ce désir d’apaisement et d’oubli qui est dans le vœu des deux gouvernements. Le ministre me citait un exemple des regrettables partis pris dont certains se rendent coupables. Dès la:signature du traité, 1l avait spontanément déclaré à M. Jules Cambon, avec qui ce fut, certes, pour la paix, une chance qu'il se trouvât en rapports anciens d'amitié, qu'il ne soulèverait aucune difficulté quant à la forme dans laquelle seraient remis les territoires du Congo, et luimême, me disait-il, avait proposé que, si la France le désirait, il y eût un salut solennel au drapeau, un défilé de troupes, toute une cérémonie. Or, peu de temps après, des journaux de Paris, dénaturant sa proposition et se trompant sur sa bonne volonté, imprimaient que l'Allemagne, par des démonstrations éclatantes, projetait d'humilier, aux yeux des indigènes, la France!
— Et que n’a-t-on pas dit encore, ajoutait-1l, des dispositions que nous allions apporter à la conférence de Berne! Ne devions-nous pas nous y présenter avec des exigences nouvelles et une barbare intransigeance?
Le gouvernement allemand laissa dire, et M. de Kiderlen avait bien raison de montrer à quelles erreurs peut entraîner une nervosité mal surveillée. La commission mixte de Berne terminait, en effet, sa tâche, à l'heure même où je m’entretenais avec M. de Kiderlen, et cette besogne ardue s'était poursuivie, sans que nul embarras sérieux s’élevât entre les représentants des deux nations, nantis, les uns et les autres, des instructions les plus conciliantes. Et, tandis que la commission réglait tous les détails qui eussent encombré le traité, nul ne s’occupait, dans le public, de ses travaux, nulle indiscrétion ne brouillait leur harmonie. « Voilà, faisait en riant grassement le ministre enchanté, voilà ce qu'il y a de mieux! »
C'est, en Allemagne, une opinion établie que, durant une longue période, par l'Empereur, par le gouvernement, en cent occasions, des avances multiples aient été faites à la France, qui les a ignorées ou négligées, et j'ai étonné beaucoup d'Allemands en leur disant qu’elles avaient échappé aux Français. Si l’on insiste, 1ls rappellent la grâce du capitaine Degouy, signée le matin des obsèques de Carnot, le transfert des cendres du grand Carnot, les inaugurations d'ossuaires de soldats français morts en terre allemande, auxquelles le chevaleresque Kaiser ne manqua jamais de se faire représenter personnellement, les chaleureux et délicats
télégrammes de sympathie lancés par lui, à la minute immédiate, en hommage à tous les deuils ou à toutes les joies de la France, sa participation personnelle à la section allemande des beaux-arts dans l'Exposition de 1900, l’aménité rayonnante avec laquelle il a recherché et accueilli, durant ses croisières, certains personnages français, tant de marques enfin de courtoisie empressée dont le dessein fut manifeste.
Je n'aurais pas été digne de ma chance, si, de cela aussi, je n'avais entretenu le ministre. Non plus qu'aux autres, M. de Kiderlen-Wæchter ne se dérobait à ce sujet. Mais par delà les mois disparus, je le revois tel qu'il était alors. Un personnage singulier, inquiétant, et pourtant attachant. Il parle avec abondance, en homme dont le cœur est sans replis et qui se vide joyeusement dans l'oreille de son interlocuteur. Observez cependant la malice de son œil clair, qui, par moments, pétille, et, l’instant d'après, perd son reflet et se glace; considérez avec quelle certitude, lorsqu'il s'exprime dans notre langue, sa parole, en apparence hésitante, sait trouver à point le mot juste et qui nuance, le mot qui définit ou qui fuit, et vous comprendrez quelle sorte de jouteur eut devant lui, en ce causeur disert, l'ambassadeur qui, dans l'été de 1911, se trouva investi de si hautes responsabilités et n’en fut point accablé.
Ces « avances » de l’Allemagne, M. de Kiderlen les atteste à son tour, et il ajoute que toute l'opinion allemande yÿ fut partie. Mais quand il en veut donner un exemple, ce n’est pas au transfert solennel des cendres de Carnot que ce réalisateur pense tout de suite : le souvenir qui s’offre à lui, c'est qu’il dépendait de la France d’entrer, soit en tiers avec l'Allemagne et l'Angleterre, soit même. plus tard, à égalité avec l'Allemagne seule, dans l'affaire du Bagdad, que celle-ci le lui proposa, et que, tout d’un coup, se ravisant et s’enfermant dans sa bouderie, elle se récusa. Pourquoi? Son intérêt autant que celui de l’Allemagne ne l’inclinaït-il pas vers cette vaste entrenrise du Bagdad? Mais quoi, il faut bien que « l’une dise rouge quand l’autre a dit bleu », et, si le gouvernement de la République s’attache, dans toutes les questions extérieures, à demeurer en accord avec son amie et avec son alliée, les Allemands s’impatientent à la fin, et ne le cachent pas, qu’on leur réponde toujours Londres ou Pétersbourg, quand ils disent Paris! Maïs justement, pour un homme tel que M. de Kïderlen, l'affaire du Bagdad n’est pas une « question extérieure », et il voudrait que l'on distinguât enfin entre la politique et les affaires.
— Oui, lui dis-je, c’était bien une affaire, mais une avance amicale? La France ne l’a pas ainsi