‹ L'énigme allemandeChapitre 38 sur 106 · RS LS LE · texte numérisé non relu

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d'un peuple qui, appuyé sur une force militaire sans cesse croissante, en serait possédé? C’est en considérant l’enseignement des pédagogues que, du même coup, nous connaîtrons les directions actuelles de la civilisation allemande, et que nous aurons des lumières sur l’état qu’elle prépare.

L'un des personnages avec qui je me suis entretenu de cette question est le docteur Reïicke, deuxième bourgmestre de Berlin. Le premier bourgmestre est M. Wermuth, ancien ministre des Finances, nommé l’été dernier, et qui n'avait pas encore pris possession de son poste, laissant au docteur Reicke l'administration de la ville.

M. Reicke est un esprit fin, souple et cultivé. Jeune encore, 1l a parcouru une brillante carrière administrative, car on sait que les bourgmestres, en Allemagne, sont des fonctionnaires; mais, en même temps qu administrateur, il est poète et romancier, et chacun de ses livres, où 1l se plaît surtout aux études de caractères, porte, m'ont assuré les meilleurs juges, la marque d’une intelligence délicate et d’une observation ingénieuse. J'ai longuement causé avec lui. J’ai d’abord entendu de sa bouche les mêmes choses que tant d’autres, avant la sienne, m'’avaient dites, ou m ont répétées ensuite, à savoir que l’idée d’une guerre avec la France est de celles dont l’opinion moyenne allemande est aujourd'hui le plus éloi-

gnée; et si je le consigne à cette place, c'est par souci d’exactitude. Sans doute, ajoutait le bourgmestre, on eût pu trouver, dans la génération qui a suivi 1870, des traces d’hostilité contre la France, mais qui n'étaient qu'un legs fatal de la suerre et n’ont pas cessé d'aller s’effaçant; à cette heure, dans la classe intelligente et cultivée, ces sentiments ne subsistent à aucun degré, et, « chez les gens comme nous, me disait-il, il n'y à, à l'égard de la France, que sympathie et sincère désir d'entente ».

Mais ce n’est pas essentiellement pour lui parler de cela que j'étais venu au Rathaus, et, lorsque je demandai à M. Reicke s’il n’était pas vrai que le récit des guerres fût, à lui seul, presque tout l’enseignement historique, il me répondit, avec cette franchise qui éclate sur son visage et dans sa voix : « C’est possible. »

—— Eh bien, dis-je, est-ce que cela vous satisfait ?

— C'est possible, reprit-il, mais ce n'est pas rigoureusement vrai, et, pour vous répondre avec conscience, il convient de serrer la question de plus près. Il faut savoir d’abord qu'il n'y a pas tres longtemps que l’activité de l'Allemagne est autre chose que guerrière. Vous pouvez en parler de haut, vous autres Français dont l’histoire s’épanouit dans la quiétude et la gloire. Nous avons

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connu, nous, une vie difficile. Regardez la carte : nous n'y avons pas une très bonne position. De tous les côtés, des ennemis — des adversaires, des rivaux, si Vous préférez : — à l’ouest, vous; à l'est et au sud, les slaves; au nord, les Suédois, les Danois. Tant de voisinages intéressés rendent l'existence pénible. On est géné (le docteur Reicke, gonflant le thorax et écartant les coudes, faisait le mouvement de qui est comprimé et cherche de l'air). Et pendant une très longue période laborieuse et militante, la grande affaire pour nous fut de vivre, c’est-à-dire de nous défendre et de nous constituer. Ne vous demandez donc pas pourquoi les chapitres guerriers sont si nombreux dans les manuels historiques. Maïs ce temps est désormais fini. Depuis une trentaine d'années, nous avons une histoire sociale, une histoire économique, dont il faudra bien tenir compte. La réaction est fatale, et déjà, du reste, elle commence. Connaissez-vous Karl Lamprecht? |

— Ma foi non, dis-je.

— Karl Lamprecht est l’initiateur de cette réaction, et c'est un maître. Il enseigne l’histoire à Leipzig, et il a publié une Histoire d'Allemagne conçue selon les règles de la sociologie objective. Il y envisage l'histoire, non comme une suite de faits ou une chronologie, mais comme un développement d'humanité et une résultante de milieux:

il y étudie les mouvements des masses, le jeu des intérêts, des passions et des circonstances; il y fait la part de la logique et celle de l’imprévu; et, dans sa distribution, la guerre, à travers la vie de la nation, a son rôle véritable, en connexion avec les autres forces sociales, mais elle ne les absorbe pas. Quand nous disons Lamprecht, nous pensons à tout un système nouveau, à une conception d'avenir, qui s'oppose aux directions anciennes d’un Rauke, dont l'Histoire du Monde est principalement celle des violences et des coups de force. Lamprecht, comme tous les novateurs, a naturellement éveillé des jalousies et suscité des contradictions; on ne dérange pas les traditions sans atteindre ceux qui les perpétuent, et une grande partie de la vieille université s’est levée contre lui; mais d’autres, en même temps, répondaïent à son appel; il fait école, et il n’est pas douteux que l'esprit nouveau qu'il a soufflé dans l'étude de l'histoire ne doive s'imposer à la pédagogie allemande et, de degré en degré, descendre jusqu'à l'école primaire.

N'est-1il pas vrai, du moins, que l’on mette entre les mains de l'enfant, à l’école, des manuels historiques conçus dans une pensée systématiquement hostile à la France? J’ai posé la question au docteur Reicke, qui me regarda avec un air de grande surprise.

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