‹ L'énigme allemandeChapitre 44 sur 106 · a A. ER NE a ii 4 4 VE PRE: - :: Wa ji, = + ep · texte numérisé non relu

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sance des autres. Or, chez nous aussi, ce sont

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chaque fois les intérêts permanents de la justice et du bien public qui ont déterminé la forme la plus apte à les contenir et à leur permettre de s'exprimer. Si donc l’enseignement civique est démocratique chez vous, monarchique chez nous, ne vous hâtez pas d'en inférer qu'ici ou là on ne lasse pas à ces biens merveilleux que sont la

liberté et la justice, la part qui leur revient. Le citoyen allemand, lui aussi, voit en eux les bases indestructibles de tout système de gouvernement moderne, et l’école allemande a pour premier devoir, elle le sait, d'enseigner à ses jeunes élèves de quel prix ils doivent être à leurs propres yeux.

Un tel enseignement n'est-il pas conforme aux règles de la raison? Quels pédagogues, dans un état civilisé, ne seraient prêts à l’approuver? N'oublions pas que l’école primaire obligatoire allemande, doyenne de l’Europe, a pour elle près de quatre-vingts ans d'expérience. Mais j ai posé à mes correspondants des questions plus directes. Je leur ai demandé : Quelles bases proposez-vous à l'amour de la patrie? Montrez-vous une patrie allemande héréditairement, nécessairement, dirigée contre tel ou tel peuple — le peuple français? Et sous quels traits, qu’il s’agisse d'histoire ou de civisme, leur dépeignez-vous la France ?

J'ai entre les mains une lettre qui ne m était pas destinée. C’est une lettre que Mlle S..., maîtresse de sciences dans une école communale de Berlin, écrivait, l’été dernier, à l’une de ses amies, allemande comme elle. J’en extrais ce passage :

« Notre père a fait les campagnes de 66 et de 70, et a été décoré de la Croix de Fer. Il est, comme

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nous tous, bismarckien et droitier. Il pense, comme votre mari, qu'il n'existe pour ainsi dire pas de désir de guerre (avec la France), mais que nos intérêts économiques pourraient plutôt nous mettre en opposition avec l'Angleterre. Autant que je connais notre bonne littérature scolaire (je fais partie de la section littéraire de l'Association des instituteurs berlinois), elle ne contient nulle part quoi que ce soit contre les Français. Mais dans nos commissions d'examen, et aussi dans les lectures pour la jeunesse, on tient la main à ce que la conscience nationale allemande et l’amour de notre patrie soient toujours en éveil et se conservent énergiquement. »

C’est le thème que développent tous ceux que

j'ai interrogés. Je ne les ai pas choisis; 1ls ne se

sont pas concertés : tous cependant, à des nuances près, apportent le même témoignage. Aucun d'eux, sans doute, n’a ajouté que, parmi les méthodes de la pédagogie allemande, figure — sinon dans les villes, du moins dans les campagnes — l’éloquente taloche, méthode qui, depuis longtemps, n’est plus tolérée dans la pédagogie française, et qu'un instituteur n’y pourrait impunément restaurer. Mais ce n’est pas là ce que je demandais, et, à mes questions précises, 1ls ont répondu précisément. M. G... me dit :

__ [éducation est conduite dans un esprit nat1onäl. L'amour de la patrie est constamment entretenu dans l’âme de nos élèves. Nous leur enseignons ses beautés naturelles, la grandeur du peuple allemand, avec ses qualités et ses défauts, son évolution durant vingt siècles de batailles et de progrès; l'admiration des grands hommes qui ont fait l'Allemagne, Luther, Stein ou Bismarck, Wallenstein. Blücher ou Moltke; la fidélité à |’ Empire et à l'Empereur, la gratitude pour l’œuvre historique des Hohenzollern. Voilà les sujets dont nous leur parlons. Mais pourquoi ce culte de la patrie aurait-il besoin de tourner, contre qui que ce soit, une pointe? Au premier plan, nous plaçons la lutte pacifique des peuples sur le terrain de la science, des arts, de l’industrie et du commerce.

M. Paul Samuleit, que son esprit réfléchi porte toujours au cœur de l’idée, me dit à son tour :

— L'amour de la patrie est un sentiment. La manière dont un maître éveille chez son élève des sentiments est toujours, plus ou moins, de sa part, affaire subjective. Par son seul exemple. 1l engendrera dans une âme neuve la nature de patriotisme dont il est lui-même animé. Vous comprenez donc combien il est difficile de prononcer, en ce point, un jugement général et absolu. Mais je connais assez bien la psychologie des instituteurs primaires, auxquels 95 pour 100 de la jeunesse alle-

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mande doivent leur éducation. Nous avons formé une « Association des instituteurs allemands » (Deutsche Lehrerverein), qui groupe 124 000 d’entre eux, et, dans leur ensemble, tous travaillent, d'une même pensée, aux œuvres de la civilisation : Je pourrais vous en donner des preuves multiples. Eh bien, on peut, en toute certitude, affirmer, de cette masse d’instituteurs, qu’ils aiment la patrie dans le meilleur sens du mot. Nous aimons notre patrie et nous apprenons à nos enfants à l'aimer, parce qu’elle est un beau pays, un pays habité par un peuple qui, depuis deux mille ans, avec une opiniâtreté infatigable, a lutté pied à pied pour s'élever en civilisation, un pays qui a accompli ses plus belles actions sur le terrain intellectuel, et qui, lorsqu'il s’est battu, ne l’a fait que dans l'intérêét de son propre développement. Enfin, les bases que nous donnons à l'amour de la patrie, nous les trouvons, non pas dans les préjugés malsains d’un enseignement égoïstement subjectif, mais dans l’enseignement objectif et méthodique de la géographie et de l’histoire.

__ Je vous comprends, dis-je. Mais l’étude de la géographie, vous savez où elle vous conduit, x l’ouest? Et l’étude de l’histoire, vous savez avec qui elle vous met aux prises? En 1674 —

pour ne pas remonter plus haut —, en 1680, en 1688. en 1757, en 1806, en 1813, en 1870, vous

savez qui Safirontait sur les champs de bataille?

— J’allais y venir, et je ne dissimulerai rien. Il fut un temps, certes, où il nous arrivait souvent, en effet, de parler de la France comme de « l’ennemie héréditaire ». Je me souviens encore de mes années d'école; oui, il y a vingt-cinq ans, c'est un mot dont nous nous servions. Il est possible qu'aujourd'hui encore on puisse le découvrir dans la bouche de tel ou tel instituteur. L’étude de l'histoire, de 1806 à 1815, de 1866 à 1871. ne peut se faire, à l'heure actuelle, sans que la classe frémisse d'un sentiment passager d’hostilité contre la France. Vous en étonnerez-vous? L'enseignement historique serait de bien peu de prix, s’il n’éveillait, chez les élèves, un sentiment en rapport avec les temps dont le récit leur est exposé, car je pense que c est là sa plus haute fonction. Mais, ceci dit, il est un fait que je vous affirme, parce que j’en ai la certitude : c’est qu'aujourd'hui notre école enseigne aux jeunes générations à considérer la France comme un pays avec lequel nous avons eu, certes, de fréquents conflits, et qui n’a pas encore oublié le dernier, mais aussi comme une nation grande par ses richesses intellectuelles et matérielles, digne de notre plus haute estime par son activité artistique, scientifique et industrielle, avec laquelle, enfin, nous voulons vivre et vivrons en paix et amitié, aussi longtemps qu’elle le voudra

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elle-même. Que l’école allemande entretienne ou cherche à entretenir une animosité quelconque à l'égard de la France, ou de n'importe quelle autre nation, cela n’existe à aucun degré.

__ Le chauvinisme aux frais de la France, m'écrit à son tour un collègue de M. Samuleit, n’est pas exploité à l’école allemande. Sans doute, il est, par moments, difficile d'échapper à certaines nécessités spéciales, notamment lorsqu'il est question de la Prusse et de Napoléon I, mais nul de nous n'hésite jamais à faire à ce grand homme de guerre, à ce travailleur infatigable, la place qui lui revient. Il en est de même en ce qui concerne l’histoire de la Révolution française. D'ailleurs, « impartialité » n’est point « panégyrique »; la lumière et l'ombre, selon l'exigence de la justice, sont jetées à propos sur les faits.

__ (C’est surtout, me confie un autre, dans les milieux conservateurs et cléricaux qu'il est possible de rencontrer encore des instituteurs et des institutrices pour présenter la France comme « l'ennemie héréditaire ».

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— Il n’est pas douteux que ces questions ne soient traitées, par la grande majorité des maîtres, avec une extrême prudence, je dirai même avec le plus grand tact. Mais l’histoire ne suffit-elle pas à démontrer avec éclat que, parmi les peuples non

germaniques, nul ne mérite davantage de retenir l'intérêt de l’écolier allemand que le peuple français, avec ses caractères si originaux, avec ses qualités et aussi avec ces sortes de traits que nous avons peut-être le tort d'appeler des défauts? Jamais, au grand jamais, ni un livre ni un professeur doué de quelque jugement ne présenteront la France comme l’adversaire naturel et nécessaire de l'Allemagne. Il est, au contraire, courant parmi nos élèves qu'une entente équitable et loyale avec elle serait un grand bien, non seulement pour l’une et l’autre, mais pour le monde entier et pour la culture générale de l’esprit.

Ainsi s’expriment, sur la notion de patrie et sur les directions de l’éducation allemande, les instituteurs allemands. Nous n’avons pas rêvé, cependant, et nous nous souvenons d’avoir lu. jadis, des traductions littérales de manuels scolaires, où la pédagogie allemande parlait d’une voix moins généreuse qu'elle ne fait à présent! Des témoins ne nous ont-ils pas conté des récits de ces copieuses beuveries d'étudiants, où des chopes sort l’anathème contre l’Erbfeind?... Lorsque j'avais posé ces questions au bourgmestre de Berlin, le docteur Reicke, il m'avait répondu :

— Je ne connais pas ces manuels, je n’en ai jamais vu, il n’y en a pas un seul dans nos écoles.

Quant aux étudiants, allez-vous faire attention à ce que disent après boire des jeunes gens de dixhuit ans? Il faut tenir compte du rituel classique. Assemblés, ils ne parlent que de pourfendre, et qui les entendrait les prendrait pour de terribles conquérants ; ce sont, au fond, de braves garçons, destinés à faire de paisibles bourgeois.

M. Samuleit, résumant l'opinion générale, me dit :

— Ïl a certainement existé des livres scolaires dont les auteurs, croyant de cette manière inscrire plus profondément dans l'esprit de leur auditoire l’idée de la grandeur nationale, ne se sont pas toujours montrés, historiquement, très justes à l'égard de la France, et j ai, en effet, trouvé trace de leurs récits tendancieux. Sans chercher à les disculper, je vous prie seulement de réfléchir que, dans ces exposés historiques élémentaires, l'intelligence encore neuve des enfants exige une très grande simplification, et les inexactitudes que nous regrettons relèvent bien plus de l'intention de tracer, à leur portée, une peinture purement plastique, que du désir d’éveiller en eux des sentiments hostiles aux peuples voisins. Mais c’est le passé. Je ne connais pas aujourd’hui un seul livre qui, sur la France actuelle, donne des exposés faux ou tendancieux, et, bien au contraire, les livres scolaires les plus répandus et les plus estimés s’ef-

forcent, dans le récit historique, de garder une objectivité dont on ne peut que se réjouir. En revanche, je vous le dis à regret, aux traductions dont vous me parlez, nous en pourrions opposer d’autres : toute une série de livres scolaires français, remplis des jugements les plus injustes et les plus faux sur les choses d'Allemagne. Il est vrai que l’exception, dit un proverbe, confirme la règle.

Un autre m'écrit :

« Je ne doute pas que des livres semblables n aient existé. Cependant je n’en ai eu aucun exemplaire sous les yeux, au cours de mes quatorze années d'élève des cours inférieurs et supérieurs, pas plus que pendant mes quatorze années de professorat. Les livres de lecture et d'enseignement d'aujourd'hui ne sont aucunement de ce caractère, et il ne serait pas possible qu’ils existassent dans les conditions actuelles de l’enseignement en Allemagne, même à titre de publications sporadiques. »

Mais la fête de Sedan? Est-ce donc une institution propre à faire lever, dans le cœur des enfants, des sentiments de fraternité européenne? Et quels sont ses rites? Conférence historique du maître, Chants patriotiques des élèves, pièces de théâtre, promenades, distractions enfantines, exercices Sportifs, etc.

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—- Le ton des discours, me dit un instituteur, s'inspire généralement de cet appel de Schiller « Fixe-to1 à ta patrie, à ta chère patrie, tiens-la terme contre ton cœur! »

— Poésies et pièces de théâtre, assurément, ne sont pas toujours, me dit un autre, des modèles d'objectivité ni d'équité; mais leurs défauts font partie du genre et sont communs, en tous pays, à ces sortes de pièces de circonstance. Nous n’en sommes pas plus fiers qu'il ne convient, et nous apercevons bien tout ce que cette littérature a de fächeux, au point de vue intellectuel, encore plus qu'au point de vue moral. Mais savez-vous que, cette année, à Berlin, le 14 juillet, au banquet qui réunit tous les ans la colonie française à l’occasion de votre fête nationale, un de vos compatriotes, qui habite parmi nous, a déclamé sur l'AIsace-Lorraine une poésie de sa composition, dans laquelle se trouvait ceci, qui, paraît-il, est un vers :

Pour nous la rendre, Allemands, combien vous faut-il d’or?

«Je ne pense pas que l’on trouve en France beaucoup de gens de goût pour approuver des apostrophes de cet ordre, surtout quand elles sont proférées sur la terre allemande.

— En Wurtemberg, m'écrit M. Samuleit, non plus d’ailleurs — je Le crois sans pouvoir l’affirmer — qu en Bavière et dans le grand-duché de

Bade, l’anniversaire de Sedan n’est célébré. La majorité des instituteurs prussiens renonceraient volontiers, je vous l’assure, à ces fêtes, d’où l’on s’efforce d’ailleurs aujourd’hui d’écarter tout chauvinisme et toute excitation.

Dans la septième et la huitième question, songeant aux différences d’origine, religieuses et politiques, des enfants, je demandais s’il était possible de distinguer parmi eux des réactions différentes aux leçons des maîtres; et je disais enfin : « Dans leur ensemble. vous semblent-ils incliner vers les fins humaines de la concorde ou vers les solutions de la force? »

La plupart m'ont répondu que presque tous leurs élèves apportaient aux leçons un esprit également docile et exempt de résistances venues de leurs milieux originels. On s'applique « à développer chez tous l’amour de la justice, la haine de l'injustice », on leur prêche la tolérance, « aussi bien au point de vue des pêuples qu’au point de vue des religions », et l’on n’observe chez eux « aucune tendance agressive ni provocatrice, ni rien de ce qui semble relever de l’esprit de conquête ». Mais, ici encore, c'est M. Samuleit que Je dois citer :

— Dans un enseignement qui permet aux élèves d'exprimer leurs propres idées, qui même les

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dresse à le faire — comme on devrait toujours, à mon sens, s y efforcer — il arrivera fréquemment, du moins dans les classes supérieures, qu'ils opposeront, en histoire ou en religion, à l’opinion du maître celle qu’ils auront entendu exprimer à la maison paternelle. S'ils sentent que le maître est sincère et s'ils le voient attentif à respecter l’autorité naturelle des parents, il pourra, de ces divergences, résulter plus d’une intéressante discussion ; il y faudra, sans doute, de la part du maître, beaucoup de tact et d'adresse pédagogique; et ce sera, finalement, tout profit pour lui autant que pour l'élève. Personnellement, durant mes vingt années d'enseignement, j’ai toujours eu lieu d’être satisfait de ces petits conflits d'opinion, qui d’ailleurs sont extrêmement rares. Ils le sont un peu moins dans les écoles supérieures; mais la méthode d'enseignement n’y est généralement pas de nature à élever les jeunes gens dans la libre expression de leurs propres pensées. Du reste, si vous voulez savoir ce que des personnages aujourd'hui célèbres pensent de leurs années scolaires. lisez le livre de Graf, Années d’école (Schülerjahre ). Vous y trouverez des souvenirs très intéressants d'hommes de tous les partis et de toutes les professions ; et vous y constaterez, par exemple, qu’il y est à peine question des rapports de la France et de l’Allemagne, preuve que ces rapports n’ont pas

joué, dans l’enseignement historique de ces vingt dernières années, un rôle considérable. Autrement, les écoliers de ce temps-là en eussent conservé une impression plus forte.

« La classe a généralement, comme :1l est naturel, l’esprit du maître, et je crois vous avoir assez dit que celui-ci tend vers les idées de concorde, de paix, de justice, de progrès et de civilisation, bien plus que vers les idées de conquête et de domination. Nous étonnerons-nous cependant que des garçons de douze à quatorze ans prennent plaisir aux jeux guerriers, aux manières militaires? Les petits Français sont-ils, sur ce point, différents des petits Allemands? De mon temps, nous imaginions des batailles entre Allemands et Français; plus tard, nous avons vu intervenir Anglais et Boërs, puis Russes et Japonais; aujourd'hui, c'est le tour des Turcs et des Italiens; demain, qui sera-ce (1)? L'enfant est éclectique. Ce goût des jeux de soldats est d’ailleurs entretenu chez nous, d’une manière quelque peu artificielle, pour les jeunes gens de quatorze à dix-huit ans, par un cer tain nombre d'associations formées sur le modèle des « boy scouts » anglais : la Jeune Allemagne (Jung Deutschland), la Jeune Garde (Jugendwehr ),

(1) Dans les cours des écoles primaires, Grecs, Bulgares, Serbes, Monténégrins et Turcs, ont dù, depuis l'automne, passer de mauvais quarts d'heure!

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