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notre industrie, pour un long temps, anéantie, abattu le bel édifice, si patiemment élevé, de notre puissance économique, brisé l’orgueil de notre immense labeur. Un désastre sans précédent et sans nom, des milliards et des milliards qui fondent, notre richesse matérielle dispersée, des espoirs, des ambitions, toute notre richesse morale éparpillée dans la fumée ou noyée dans le sang! Voilà notre risque certain. Quel serait notre gain? Réfléchissez. Nous sommes en pleine expansion. La première nécessité vitale, pour nous, est que cette expansion ne soit ni interrompue, ni contrariée. Nous avons besoin de la paix. La paix est le besoin premier des peuples qui s’enrichissent, comme le pillage et la guerre sont la loi des conquérants pauvres. La victoire ne nous donnerait rien que nous ne possédions; la défaite nous écraserait. Voilà les choses auxquelles vous devriez penser en France. La question de la paix ou de la guerre est pour nous une équation : ce sont les faits qui la posent; le premier passant venu peut la résoudre... (1).
(1) En 1888, pendant la discussion d’une loi qui renforçait l’armée allemande, Bismarck disait au Reich stag :
« Je ne suis donc point pour une guerre agressive, quelle qu'elle soit; et si la guerre ne pouvait naître que de notre agression... Le feu devra être allumé par quelqu'un : nous ne l’allumerons pas. Ni la conscience de notre force, ni la confiance en nos alliances ne nous empêcheront de persister dans les efforts que nous faisons pour maintenir la paix, d’y persister avec le même zèle. »
« En dépit de Hegel, nous sommes restés un peuple de rêveurs; mais, grâce à Hegel peut-être, nous sommes en même temps devenus des réalistes et des profiteurs. Consultez notre passé. Vous n’y trouverez pas une seule guerre de luxe; le panache n’est pas notre genre. Toute l’histoire guerrière de l'Allemagne est une histoire réaliste. La guerre n’a jamais été pour nous qu'un moyen, non une fin. Nous ne l'avons faite que sous l’exigence de la nécessité ou du profit. Chaque fois que nous nous sommes battus au dernier siècle, ce fut pour notre unité, c’est-à-dire pour l'existence nationale. Et ce sens réaliste du gain, cette subordination au profit se sont encore accrus, ou du moins se sont affirmés en ces trente dernières années, où la grande affaire de notre peuple a été de constituer sa fortune. Oui, je répète le mot, nous sommes des profiteurs. Mauvaise préparation guerrière. Avant de se jeter dans une guerre avec la France, avec qui que ce fût, l'Allemagne interrogerait son intérêt, non sa passion. La guerre entre nous? Dites la guerre contre nous, victimes solidaires! Vainqueurs et vaincus, sur l'arène empestée de Todeur des cadavres, nous serions pareils à deux gladiateurs occupés ensemble à panser leurs blessures. Je ne sais ce que vous en dites en France; mais nous avons mieux à faire en Allemagne. Les criailleries d’une demi-douzaine de pangerma-
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nistes n'y feront rien : ce n’est pas pour une telle lin que, depuis trente ans, nous donnons sans compter les milliards à l’outillage national.
« Nous armons?... Oui, nous armons. Mais si nous n'avons pas le propos de devenir agresseurs, nous ne voulons pas davantage étre surpris par aucun de ces frémissements qui, parfois, saisissent l’Europe et la jettent en folie. Quoi qu'il arrive, nous resterons maîtres de nous-mêmes et de l'heure. Nous désirons que l'autorité de notre diplomatie repose sur une garantie certaine. Nous armons de la même manière qu’un homme qui a des coffres pleins met à sa porte des blindages et des verrous de sûreté. Nous n’attaquons pas ; mais si nous sommes attaqués, nous entendons avoir mis préalablement de notre côté toutes les chances. Si nous les multiplions, c’est que notre tempérament nous engage à prévoir, et que nous ne savons rien faire avec précipitation. Chacun agit selon son humeur ou ses moyens. Nous ne chicanons personne, et nous demandons un traitement de réciprocité. Que l’on nous juge non pas sur le nombre de nos soldats, mais sur notre politique ; et s'il se trouve quelqu'un pour la croire belliqueuse, nous aurons le droit de lui demander ses ralSONS. »
Dans ce discours si abondant et si bien ordonné, où je n'avais à intervenir que rarement, tant la
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pensée de mon interlocuteur montrait de logique, je glissai cependant un mot :
__ Vous oubliez, dis-je, les harangues sur la poudre sèche, l'excitation militaire à laquelle le peuple allemand est presque incessamment soumis, et vous ne semblez pas tenir compte du péril que porte en soi un appareil guerrier aussi énorme?
Le voyageur fit rouler sa tête d’une épaule à l’autre, et, lissant sa moustache rousse, 1l répliqua :
— Les discours auxquels vous faites allusion étaient des allocutions militaires, adressées, par un souverain de tradition militaire, à des militaires. Il n’allait pas cependant leur parler de la culture des artichauts! Mais ce souverain est pacifique; 1l a donné. non seulement de ses intentions, mais de ses sympathies françaises, maintes preuves, et l’on est, à cet égard, renseigné en France. Quel autre péril voulez-vous dire?
— Le chef, sans doute, est d'esprit conciliant; mais ceux qui l'entourent? Mais les soldats?
— Je vous entends. Vous pensez à un parti militaire, à ce parti militaire dont nous voyons si souvent, à la lecture des journaux français, apparaître le spectre? Un parti militaire? Qui le composerait? Qui le dirigerait? Qu'est-ce qui le justifierait? L'Empereur est le chef de l'armée, et toute l’armée lui obéit, comme un soldat à son sergent. Une inspiration, une volonté militaire s’exer-
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cant, à côté de l'Empereur, contre son sentiment, sont, chez nous, d’inadmissibles hypothèses. Mais que vous êtes donc singuliers! Vous nous repro-