‹ L'énigme allemandeChapitre 58 sur 106 · ER À · texte numérisé non relu

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— Nos journaux? Dites certains de nos journaux, et lesquels? Des aboyeurs qui n’ont ni lecteurs n1 crédit! Ce sont malheureusement ceux-là dont vous écoutez le plus volontiers les vociférations... Je ne nie pas cependant qu'il y ait à cette heure chez nous une certaine surexcitation, passagère, je le crois, mais réelle, Le ton de votre presse, l'espèce d’exaltation chauvine que l'on voit renaître chez vous y sont pour quelque chose; mais elle est faite surtout du dépit causé par notre échec au Maroc.

— Oh! votre échec!

— Comment contester que nous ayons été battus dans l'affaire marocaine? Vous nous faites rire, vous autres Français, quand vous affectez de croire à la défaite, que vous secouez vos ministres, que vous renversez voire gouvernement, et que vous criez misère à travers le monde! Comment faites-vous, en vérité, pour garder votre sérieux? Que perdez-vous? Deux cent soixante-dix mille kilomètres carrés de terres africaines qui valent, Dieu sait quoi, que vous n'avez jamais songé à mettre en valeur, et qui n’ont paru vous occuper qu'au moment où nous avons jeté de leur côté un regard mélancolique! En échange, quel est votre bénéfice? Une magnifique colonie, guettée depuis cinquante ans, lachèvement de votre empire du nord-africain, un rêve qui se réalise!

« Mais nous? Certes, nous ne songions guère au Maroc. Mais on nous dit un jour que nous avons besoin de colonies, que le Maroc nous est dévolu. Après nous lavoir dit, on nous le répète de toutes les manières. Des journaux, des ligues surexcitent l'opinion. Le gouvernement souffle dans ses trompettes. Par la bouche impériale, on fait savoir au monde que le Maroc ne sera rien qu’ Allemand... Peu à peu, nous nous accoutumons à cette idée, et quand, au bout de sept ans, nous croyons toucher au but, nous nous trouvons soudain, vaincus, penauds, en face d’un traité qui nous arrache notre illusion, avec la sensation amère d’une déroute à laquelle applaudit l’opinion du monde! Cela déjà est grave. Mais nous nous souvenons en même temps que cette inexcusable faute n’est pas la première de notre diplomatie. Nous nous rappelons ses légèretés, ses imprévoyances, ses incohérences. Nous mesurons tout le chemin perdu, je ne dis même pas depuis Bismarck, mais depuis quinze ans, depuis dix ans. Nous évoquons les accords si féconds de la France avec l'Angleterre, l'Italie, de la Russie avec l'Italie; nous songeons que votre accord avec l'Espagne est pour demain, et que rien n’a été tenté pour prévenir la mésentente de l’Autriche et de la Russie, qui s’accentue, pour parer aux funestes conséquences de la défaite russe en Mandchourie, qui a tout d’un coup

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retourné vers l'Occident. c'est-à-dire vers l’Allemagne, les deux têtes de l’aigle moscovite, tendues vers l’Asie. Et nous constatons que l’Allemagne, à ces erreurs, à ces négligences, à ces hésitations, à ces reculs successifs, n’a gagné que de devenir un objet de défiance, que sa force morale a diminué, que son crédit dans le monde a baissé (1). Voilà ce qui est intolérable à notre peuple. Il se demande de quoi lui sert sa puissance, si elle n’étaye pas une prévoyante politique, et il exige de ceux qui le gouvernent plus de continuité à la fois et plus de fermeté (2).

« Ces protestations de la dignité, de la part d’un peuple qui n'a pas les pilotes dont 1lse croit digne, et qui le sent, ne ressemblent en rien à cette excitation singulière que nous voyons chez vous. Ici, le sentiment public est en défiance contre les gou-

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(4) Au lendemain de la mort du baron Marschall von Bieberstein, ambassadeur d'Allemagne à Londres, M. Theodor Wolff, exprimant les regrets que devait causer à l'Allemagne cette perte, écrivait, dans le Berliner Tageblatt, cette phrase significative : « Le baron Marschall aurait rétabli, par son autorité personnelle, l'autorité de l'empire allemand dans le monde. »

(2) Le 5 février 1913, dans son discours de Kæœnigsberg, l’empereur Guillaume disait :

« Les travaux féconds de la paix ont remplacé les actions guerrières ; le commerce et l’industrie sont en pleine floraison ; les arts et les sciences progressent. Une prospérité générale s'étend sur les villes et dans les campagnes. L'impérieuse leçon des événements d'il y a cent ans, Messieurs, est que l'avenir et la destinée d’un peuple ne sont point assurés par les lauriers. de la guerre, par la puissance ou l'autorité. Tout dépend de la force morale qu’il possède. »

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