‹ L'énigme allemandeChapitre 60 sur 106 · KT · texte numérisé non relu

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non plus que les individus, ne consentent jamais. Parce qu'il est des fautes sur lesquelles on ne revient pas, dût-on en mourir. Parce que toute l'Allemagne se dresserait d’un seul élan pour retenir des terres qu'elle a payées de son sang... Vous quiêtes un peuple orgueilleux et qui ne tolériez même pas, en échange d’un bien splendide,

d'être privés d’une part du Congo, vous sentez

cela. De cette résolution de l'Allemagne, il suit qu une revision du traité de Francfort ne pourrait être que le prix d’une guerre malheureuse. Cela aussi, vous le savez et l’escomptez. Quand donc vous persistez à faire appel du passé, de quelques formules pacifiques ou pacifistes que vous enveloppiez votre revendication, elle comporte toujours, fût-ce malgré vous, l’idée d’un recours à la guerre. Cependant vous n’en convenez pas. Voilà pourquoi vous vous étonnez chaque fois que l'Allemagne augmente ses précautions militaires. Vous en concluez qu'elle médite une attaque; elle ne fait que de se garantir. Vous croyez qu’elle tire son épée: elle la vérifie. Le jour où vous auriez assez de force d'âme pour accepter sans restriction des faits historiques, vous la verriez soudain se relâcher de sa garde vigilante et déposer une partie de son armure : faites-en l'expérience.

« De bonne foi, le peut-elle aujourd’hui? Votre politique extérieure, pour correcte qu’elle appa-

raisse, est pleine de réticences. A l'égard de lAIsace-Lorraine, c'est à peine si les discours les plus officiels de vos hommes d’État prennent la peine de dissimuler les pensées secrètes qui les animent. Le sentiment public s'exprime à notre égard de mille manières, dont la moins agressive est encore très déplaisante. Vos journaux recherchent systématiquement, dans notre vie politique, nationale, économique, tous les incidents qui, généralisés, seraient le mieux capables de la discréditer et de la rabaisser. Avec le même parti pris, ils font le silence autour des faits qui pourraient attester notre bonne volonté. Voici un exemple, qui est d'hier. Peut-être vous trouviezvous à Berlin, il y a quelques semaines, lorsqu y séjourna cette caravane de douze cents de vos compatriotes, attirés par un journal français de Berlin, qui avait excellemment organisé leur voyage. Vous avez été témoin de la sympathie qu'ils ont partout rencontrée, des commodités que l'on s’est ingénié à multiplier pour eux, de la bonne grâce de la population berlinoïise à leur endroit, vous savez dans quels termes nos journaux les ont accueillis. Pourtant aucun des vôtres n a même paru s’en douter, aucun n’a jugé bon de signaler ce voyage : pourquol?

« À ce propos, j'oserai vous dire davantage.

Cette petite guerre de brocards, de persiflage,

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de défis, de provocations subalternes, que nous

voyons ouverte contre nous en permanence dans

certains de vos journaux, permettez-moi de vous

dire qu’elle n’est pas digne de vous. Elle manque de hardiesse et de grandeur. Elle n’est, pas mâle. Toute votre histoire proteste contre ces médiocres procédés. Il faut faire la guerre ou faire la paix, mais choisir. Ce n’est pas de la sorte qu’il sied à un grand peuple de se comporter à l'égard d'un autre grand peuple. Pour ma part, je m'en afiligerais moins, si je ne voyais que toutes ces petites choses, une à une additionnées, finissent par faire des sommes d’où un péril peut naître, par composer des toxiques qui, en présence d’un incident fortuit, sont capables de réagir sur lui et de lui communiquer leur poison. »

Nous approchïons de Berlin. À travers la plaie, que rien d'autre ne borne que la barrière, à l’horizon, de lajterre sombre et du ciel, les maisons se resserraient et les usines se multiphiaient. Le voyageur, ayant un instant regardé, dans le crépuscule, le paysage triste, se retourna vers moi pour conclure :

— Vous m'avez demandé, Monsieur, ce que je pense de l’état moral de mon pays et de ses sentiments à l'égard du vôtre : je vous l'ai dit. Le meilleur service à rendre à l’un et à l’autre, c’est-à-dire

à la civilisation, est de leur découvrir la vérité : j'ai tâché de le faire. C'était aussi la plus sûre politesse que j'estimais vous devoir. Ét, au moment de vous quitter, je répète ce que je disais au début : vous ne nous connaissez pas.

« Que d'erreurs seraient redressées, que de jugements renouvelés, que de mensonges démasqués, que de sottises écrasées, s'il était donné à nos deux peuples de se pénétrer davantage! Vous vous convaincriez sans peine que nous ne méditons d'agression contre personne, et notamment contre vous. Vous cesseriez de nous prêter de troubles arrière-pensées dans l'élaboration de nos lois militaires, car je sens bien que c’est là, pour vous, le point essentiel. Vous comprendriez que si, dans l'Europe moderne, les armées ne sont que la face militaire des nations, ou, si vous le préférez, ne sont que les nations mêmes organisées pour leur propre sécurité, notre appareil militaire est bien éloigné d'atteindre à l’ampleur du vôtre, puisque vous appliquez le service militaire obligatoire et que nous laissons volontairement, chaque année, près de cent mille jeunes gens hors de la conscription. Mais vous comprendriez surtout, je l'espère, que le souci de nos intérêts communs devrait nous conduire à nous unir, non à nous déchirer. Regardez au nord, à l’est de l’Europe, plus loin encore; rappelez-vous votre histoire et la nôtre; supputez

les possibilités de demain; demandez-vous enfin dans quelles associations de peuples sont le progrès, l’avenir, la civilisation, la force aussi : n'estce pas l’évidence?

« Je ne désespère pas que sa lumière frappe enfin les paupières les plus lourdes et les contraigne à s’ouvrir. Non, je ne désespère pas de voir s’accomplir le rêve de toute ma vie : la fin des querelles et des malentendus, le rapprochement sincère, définitif, de votre pays et du mien. C’est celui de beaucoup d’Allemands et aussi, je le crois, d’un certain nombre de Français... »

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