‹ L'énigme allemandeChapitre 72 sur 106 · SE · texte numérisé non relu

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aujourd'hui, les yeux regardent plus haut, dans les régions de la conscience et de la morale. Les hommes de notre temps ne parlent plus de représailles à exercer, de réparation à poursuivre, de conquête à réussir, mais de justice à obtenir. Ils répudient la violence, mais font appel au droit. Que les Allemands ne s’y trompent pas, c’est beaucoup plus grave. À tous ceux que j'interroseais, je ne cessais de répéter : « Ce n’est pas la France qui suscite la question de l’Alsace-Lorraine : elle se pose d'elle-même par votre faute. Vous pensiez votre effort achevé avec la conquête. Mais ce n’est rien de conquérir. Le prix de la conquête était de vous faire aimer; vous ne vous êtes même pas fait tolérer. Vous croyez-vous au Congo, en face d'une tribu de nègres insoumis? Vous êtes aux prises avec une culture, une civilisation, une volonté. Qu’avez-vous à dire à ce peuple? »

Ils ne veulent pas encore admettre qu'ils aient quelque chose à lui dire, et voilà le malheur. Ils éprouvent un sourd malaise et ne pensent qu'à se le cacher à eux-mêmes. Ils ne savent comment administrer, si c’est la dureté qui convient ou plutôt la bienveillance; et, en attendant de prendre un parti, 1ls suivent leur tempérament et pratiquent la dureté : pire faute! L'Alsace et la Lorraine sont pour eux pays de colonisation, et, selon la coutume des nations que l’on dit civilisées, ils

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écument leur administration pour envoyer dans les turbulentes provinces le rebut de leurs fonctionnaires. Pour gagner un peuple de fine intellectualité et dont toute l’histoire est une lutte permanente pour l'indépendance, ils ne trouvent que les gros yeux, la grosse voix et les gestes qui marquent. Ils agissent comme des insensés. Eux qui révent de fonder, entre nos deux pays, l’invulnérable paix et de les réunir pour des fins civilisatrices, ne voient-ils pas que la défiance française se nourrit de l'opposition alsacienne, et que, s’ils prétendent désarmer celle-là, il leur faut d’abord apaiser celle-ci? Le secret de la paix francoallemande est dans les consciences alsaciennes et lorraines : tant qu’elles crieront, comment espérer que la France bouche ses oreilles à leur plainte ? Mais quand elles ne demandent que le juste, pourquoi l'Allemagne est-elle sourde à leur appel?

Le juste! Elles demandent pour elles ce qui est juste, ce qui est dû à des créatures vivantes et conscientes; non, de la part du vainqueur, des abdications et des humiliations, mais, pour les vaincus, un statut de liberté et d'autonomie loyalement discuté et appliqué, un régime où les cœurs, affranchis du poids qui les opprime, puissent sentir en eux enfin la circulation de la vie, et qui pour l’orgueil allemand n’implique nulle contrition, et qui soulage la France de l’âpre remords de

n'avoir pas su défendre ses enfants! Aux protestations véhémentes des premiers temps, au cri de haine jeté par les annexés au vainqueur, celui-ci pouvait avoir des raisons de ne pas répondre; mais à un appel angoissé qui, ayant déposé la haine, n'invoque plus que le droit, croit-il possible d’opposer longtemps encore un méprisant silence? Des voix, de toutes parts, s'élèvent : il faudra bien, tôt ou tard, qu’il les entende, et il s’abuse, s’il pense qu’au centre de l’Europe, lorsque l'idée se dresse et qu’elle trouve pour son service des forces morales indomptables, quelqu'un soit capable de longtemps éluder de lui répondre.

Ces voix sont douloureuses et pressantes. Ce sont celles d’Alsaciens qu’étreint la grande peine qui courbe leur race. Ils ne comptent pas sur la guerre, Mais sur la paix, pour obtenir la justice. Écoutons un vétéran, Auguste Lalance, parmi eux l'un des plus fiers, qui fut au Reichstag député protestataire de Mulhouse, et que toutes les nobles causes trouvèrent prêt au sacrifice, écoutons-le qui, épouvanté par l'effroyable joute des armements sans fin, s’écrie : « Faut-il donc que l'Europe périsse (1)! » Les hommes, au lieu de s’entredéchirer, n’aperçoivent-ils pas tout ce qui devrait les rassembler, et, quand les moyens de s'unir

(4) Lettre au Journal d’Alsace-Lorraine, de Strasbourg, 22 août 1912.

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