‹ L'énigme allemandeChapitre 75 sur 106 · CREER · texte numérisé non relu

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autres parties de l'Empire ». Mais, s'étant déclaré sans haine, 1l ajoutait : « Nous ne voulons pas qu'on fasse la guerre pour nous ou à cause de nous... Nous savons attendre, et nous attendons. Nous avons la conviction que la justice immanente amènera inévitablement, fatalement, une nouvelle discussion de la question d’Alsace-Lorraine, où l’Europe entière, y compris l'Allemagne, devra, voudra enfin nous entendre... On a fait de nous des victimes du principe : « La force prime le droit. » Nous lui opposons cet autre principe : « Le droit finit par primer la force. »

Ces paroles ne sont pas nouvelles. C’est au mois de mai 1907 qu'un vigoureux polémiste alsacien, M. Léon Boll, qui dirige, à Strasbourg, le Journal d'Alsace-Lorraine, écrivait, s'adressant aux Allemands, à propos de la question d’Alsace- Lorraine : « Vous prétendez qu’elle n’existe pas. Vous êtes assis au cœur de la question, et vous affectez de l’ignorer. Les menus intérêts qui vous entourent absorbent votre attention. Les arbres, suivant le dicton allemand, vous empêchent de voir la forêt. Mais la question n’en existe pas moins, elle ne s’en manifeste pas moins, chaque jour, impérieuse et formidable, dans la grande politique mondiale, au centre même du tourbillon de difficultés où l'Allemagne se sent entraînée. » Un autre jour, dans une formule éloquente et

ramassée, 1} disait : « La question d’Alsace-Lorraine, celle qui s’érige comme un écueil devant le navire de l'Empire, ce n’est autre que la question de vos maladresses en Alsace-Lorraine. » Comme tous ceux qui ont une vue générale des choses, il sait bien que la cicatrisation de la « plaie », selon le mot qu employait un jour l’empereur Guillaume dans une conversation privée, ne serait pas d’un moindre profit pour l'Allemagne que pour la France, ou, pour mieux dire, que l'Allemagne en serait la première bénéficiaire, et la polémique de M. Léon Boll ne cesse d’y insister. Il dénonce la manœuvre des nationalistes allemands, qui, pour les besoins de leur système, feignent de croire que la revendication alsacienne porte sur la revision du traité de Francfort et sur le divorce d’avec l'empire, et 1l s’écrie : « Voilà l’erreur! » Au contraire, avec tous les patriotes alsaciens, il entend que l’Alsace et la Lorraine soient le rendez-vous où sera scellée la réconciliation de la France et de l'Allemagne. Réconciliation fatale, « entente inéluctable », selon lui. « Faisons de l’Alsace-Lorraine, dit-il, un creuset où viendront se fondre les deux civilisations germanique et latine. » Il va plus loin encore : « Aujourd’hui, la logique des événements s'est si bien retournée contre l’Allemagne qu'on ne voit plus guère comment elle pourra sortir paciiquement des difficultés pré-

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sentes, autrement que par une entente formelle et sincère avec la France (1). »

Les hommes qui s'expriment ainsi sont-ils isolés? L'Allemagne sait bien le contraire. Le 9 mars dernier, un manifeste alsacien paraissait à Mulhouse, émané de représentants de tous les partis politiques, et, après avoir montré les périls de l'heure, il continuait ainsi :

« En présence de cette situation, le devoir s’impose à nous autres Alsaciens-Lorrains d'éviter non seulement tout ce qui pourrait provoquer un confit, mais encore de déclarer d’une façon positive et résolue que nous ne voulons pas de guerre entre l'Allemagne et la France; qu’au contraire notre désir le plus ardent est que ces deux grands peuples civilisés s'entendent d’une manière pacifique. Par ces temps remplis de bruits de guerre, nous voulons faire notre devoir comme Alsaciens-Lorrains ayant conscience de notre responsabilité devant l'Histoire. Tout en sachant que notre pays n’est pas la seule cause du danger de guerre, nous ne voulons cependant pas qu’on dise de nous que nous avons gardé le silence, alors que nous aurions dû parler. »

(1) Nombreux sont les Allemands qui pensent ainsi, et l’opinion allemande est, à n’en pas douter, pacifique. Malheureusesement, l'Allemagne n’a pas la politique de ses désirs ni de ses intérêts. Elle manque d'hommes. Ceux dont elle est obligée de se contenter restent timides devant le préjugé, et nul encore

n'a osé dire les mots qu’il faudrait pour la tirer d’une politique archaïque et néfaste.

Les auteurs du manifeste conviaient les Alsaciens à se réunir, sans distinction de partis, en un meeting qui se tint le 13 mars, sous la présidence de M. Drumm, député au Landtag et membre du parti libéral d’Alsace-Lorraine. On y entendit le catholique Hœnggi, conseiller municipal de Mulhouse, le socialiste Wicky, conseiller général de la Haute-Alsace, le pasteur Scheer, qui s’écria : « Nous désirons une entente franche et honnête entre la France et l’Allemagne. C’est un devoir d'humanité. » Et catholiques, socialistes et libéraux votaient, d’un élan unanime, l’ordre du jour suivant :

« L'Assemblée réunie à la Bourse adresse au Parlement d'Alsace-Lorraine, issu du suffrage universel, la requête suivante :

« Que le Parlement se déclare énergiquement contre la pensée d’une guerre entre l'Allemagne et la France.

« Elle exprime le vœu que tous les litiges pendant entre les deux peuples soient solutionnés à l'amiable pour le présent et pour l’avenir. »

À travers des documents de cette sorte, à travers les paroles d’Auguste Lalance, de labhé Hoegy, de Jacques Preiss, en dépit de désaccords qui ne touchent pas au fond des choses, retentit la palpitation même de l'Alsace et de la Lorraine. A Paris, un Wetterlé, député d'Alsace; à Belfort, un

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Laugel, ancien député; à Toulouse, un abbé Hackspill, député de Lorraine, ne s’expriment pas autrement (1). Les uns et les autres attestent leur espoir qu'avec la fin de leur épreuve, l'Alsace et la Lorraine verront mourir les vieilles querelles, et que, dans leur liberté reconquise, se scellera l'irrévocable réconciliation du germanisme et de la Gaule latine. Langage d'hommes de cœur et de

(4) Au mois de mars dernier, l’abbé Wetterlé disait à M. André Morizet, de l'Humanité :

« I eût fallu pouvoir montrer à l’Europe une Alsace-Lorraine satisfaite de son sort. On lui montre tous les jours un pays où deux populations à traditions et à mœurs différentes n’arrivent pas à trouver la formule de conciliation. L’Alsace-Lorraine eùt pu devenir, sous un régime de liberté, le trait d'union entre deux grands peuples, le terrain où se seraient rencontrées et confondues deux civilisations rivales. Elle est, hélas! de par la volonté du pangermanisme, le champ de bataille où les SymMmboles du passé et du présent se livrent de perpétuels combats.

« .… Nous ne sommes pas assez criminellement égoïstes pour souhaïter une guerre qui mettrait en présence tant de membres d'une même famille, tant d'amis de la veille, car il y aurait des Alsaciens-Lorrains dans les deux armées... La France et l’Allemagne réconciliées domineraient le monde. Le génie et la richesse de l’une, l'esprit d'entreprise et la méthode de l’autre se Compléteraient harmonieusement. Entre elles, il y a un souvenir douloureux, qu’on n’essaie même pas d'effacer, qu'on avive au contraire sans cesse, avec maladresse. »

Gette interview fut authentifiée, trois jours aprés, par cette déclaration publiée par M. André Morizet : « M. Wetterlé, après notre conversation, à rédigé lui-même l'essentiel des déclarations qu'il désirait voir reproduites. Je tiens son manuscrit à la disposition des curieux. »

En 1910, M. l'abbé Wetterlé avait écrit, dans le journal qu'il dirige : « Nous ne serons entièrement satisfaits que quand nous serons arrivés à une autonomie complète, égale en tout point à celle des Etats confédérés. C’est là le but. » (Le Nouvelliste d'Alsace-Lorraine, 2 juin 1940.)

bons serviteurs de la paix. Ce sont eux pourtant que les pangermanistes ne cessent de dénoncer; ils font « scandale », ils « trahissent », et l’on somme le statthalter de leur faire payer de la prison leurs discours conciliateurs! Quel bienfait pour la paix, quel bienfait pour l'Allemagne, si l’on consentait enfin à admettre au conseil la sagesse pratique des Alsaciens (1)! Quel progrès, si l’on cherchait un sens nouveau à la brutale apostrophe de Bismarck, jetant, en plein Reichstag, aux députés protestataires : « Ce n'est pas pour vous, ce n’est pas dans votre intérêt, que nous vous avons conquis, mais dans l'intérêt de l'Empire! » Soit. Mais où se trouve aujourd'hui l'intérêt de l'Empire?

… Où se trouve aujourd'hui, ajouterons-nous, l'intérêt de la France?

Le monde est le témoin d’un grand bouleversement. Des constructions que l’on croyait solides s’effondrent. des colosses chancellent. Une fois de plus, à travers la trame des intrigues subalternes, l'imprévu, comme une flamme, s'est abattu au milieu des hommes, et nous les voyons immobiles, bégayants, stupides, dans l’écroulement de leurs stratagèmes et la déception de leurs con-

(1) « C’est nous, écrivait M. Léon Boll, qui avons qualité pour donner, en pareille matière, le véritable avis dont on puisse tenir compte. C’est nous qu'on écoute le moins! »

voitises. La Turquie, depuis longtemps, pour l'Europe, proie réservée, lui est brusquement arrachée par des chasseurs qui n'étaient pas de la partie, et, dès le moment où de notre continent elle disparaît, les aiguilles diplomatiques ont perdu leur orientation. C’était un gouffre attirant et mystérieux, vers lequel convergeaient, comme par un appel d'air, toutes les forces extérieures et toutes les cupidités. Les appétits et les ruses s’y mélaient. On y voyait se dissocier, s’entrechoquer, se relormer, selon des règles nouvelles, les difficiles combinaisons échafaudées en Europe : la Russie contre la France, l'Angleterre contre la Russie, l'Allemagne suivant la même politique que la France, l'Autriche effacée, l'Italie, notre amie, paraît-il, à Paris et à Rome, ne se préoccupant que de lutter passionnément, par ses écoles, contre nous, l'ambassade anglaise travaillant clandestinement contre les Jeunes-Turcs soutenus par l'ambassade française; et tant d’intrigues, nouées dans le silence équivoque de Stamboul ou dans le tumulte impur de Péra, s’y poursuivaient presque au grand jour, à l’insu de l’opinion française, à laquelle on montrait seulement, sur l’écran des. mensonges ofliciels, le mirage d’une lutte sans merci entre l’Allemagne et la France — celle-là battant celle-ci dans l’affaire du Bagdad, qu’il n’eût dépendu que de la France, si la Russie ne s’y fût.

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