LA
plaines de Mandchourie, momentanément tenue, par sa défaite de 1904 et l’accord de la Russie et
de l'Angleterre, à l’immobilité au seuil de la Perse, de l’Inde et de la Chine, elle se détourne un ins-
tant de l’Asie pour refluer vers l’Europe, et nous la voyons déferler sur toutes les frontières du germanisme, servie par une politique redevenue
occidentale. C’est sa victoire qui vient de s’affir-
mer aux champs macédoniens, et c’est sur l’Autriche germanique que cette victoire se consomme. Tous les Slaves, en dépit des querelles intestines
et des rivalités séculaires, en dépit des divisions
que la religion et l’histoire ont élevées entre eux, Slaves des Balkans, de Bohême et de l’Oural, Moscovites, Petits-Russiens, Slovaques, Tchèques, Sorabes, Croates, Serbes, Bulgares, Bosniaques, et Polonais aussi, tous forment à cette heure une vaste famille dont le cœur palpite des mêmes émois, et qui peut bien être déchirée par des luttes fratricides, mais se retrouve unie, compacte, impénétrable, contre l'ennemi de tous les temps.
Quelqu'un eut l’ample vision du vaste problème historique qui commande aux ‘incidents ou aux conflits dont chaque époque a vu, sans les comprendre toujours, l’incessant renouvellement. Ce fut le créateur de la Prusse, le rénovateur et. l’'ouvrier du germanisme moderne, Frédéric IE, qui, après trente ans de règne, écrivait à son
frère : « Je croirais faire une faute impardonnable, si je travaillais à l'agrandissement d’une puissance qui pourra devenir un voisin redoutable pour toute l'Europe. » C’est la Russie qu'il voulait dire. Et toute sa vie, sans doute, il la dévoua à fortifier, à grandir en prestige et en esprit le royaume pour lequel le « Roï Sergent », son père, avait constitué l'instrument militaire, mais aussi à écarter de sa route le péril slave. C'est lui qui, dans la politique allemande, fit entrer la question d'Orient. Protecteur de l’empire ottoman, il vit, de son clair regard, dans l'intégrité de la Turquie, le moyen de prévenir, tout au moins d'ajourner, le choc qu’il jugeait fatal entre la Russie et l'Autriche, et c’est sa politique qui, jusqu à ce jour, a retardé, pour parler le langage familier de la diplomatie, la rencontre de la « verticale » et de « l'horizontale », en marche l’une et l'autre vers * Constantinople. Il pouvait bien se saisir de la Silésie, entrer en campagne contre Marie-Thérèse, poursuivre l’abaissement de l’Autriche, il importait à ses vues que cette puissance, diminuée au regard de la Prusse et du germanisme, conservât cependant assez d'autorité et de vigueur pour tenir en respect la cupidité des tsars moscovites, et peut-être le partage de la Pologne, vers lequel son génie sut diriger les deux carnassiers, ne futil, dans sa pensée, qu'un os jeté, pour les dis-