‹ L'énigme allemandeChapitre 88 sur 106 · SEE · texte numérisé non relu

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le procès de ses voisins, que la France donc commence son propre examen. Elle se demandera quelle cause peuvent servir, au théâtre, dans la presse, dans la rue, des manifestations qui ont pour effet d’exalter, si elles ne les exploitent, des sentiments nobles dans leur principe, et qui les dénaturent en les exaltant. Peut-être s’aviserat-elle que, si la censure d'autrui peut avoir le poids d'un verdict et soulager une rancune, cependant elle est vaine, tandis que la censure de soi implique une sanction et un devoir. Le patriotisme, non plus que la volonté ni le courage, n'usurpe un respect arbitraire. Patriotisme, volonté, courage, honneur sont de ces sentiments ou de ces vertus nécessaires auxquels nous avons confié dignité et noblesse, parce qu’ils étayent ce qui en nous est le plus fort, le besoin de défendre et d'élever notre personne physique et morale, c’est-à-dire le sens de la conservation et de la vie. J'aime ma patrie, parce qu’elle représente à mes yeux une culture, une forme de civilisation, un mode de penser et de sentir, des souvenirs enfin dont j'ai directement ma part, et que, si quelque chose est soustrait de ce qui la constitue, c’est mon être total qui, du même coup, est frustré. Mais le sentiment de la patrie ne s'accompagne pas nécessairement de fanfares guerrières et de paroles de défi. Il convient qu’il ait pour lui-même le respect qu'il exige

d'autrui, qu’il comprenne chez le prochain toutes les faiblesses et les erreurs dont il se sait capable, et qu’enfin, selon la bonne méthode morale, s'il a des sévérités à exercer, il les exerce sur so1 d'abord.

Les patries feraient meilleur ménage, si les patriotismes avaient plus de sagesse. Sachons pourtant considérer sans émoi des excès d’un jour. Parce que des clameurs. par une aventure passasère, retentissent dans un air chargé, la cause de la paix n’est pas perdue. Dans le brouhaha, s'élevent aussi des voix véridiques, qu'il faut être capable de discerner et de recueillir. La confusion des intérêts, des passions, même les plus respectables, la cacophonie des appels, même les plus sincères, peuvent-elles dispenser les peuples de s'interroger, et leur dérober longtemps les grands problèmes qui s’offrent à la conscience de l'Europe? Quand la carte politique en est bouleversée, qui osera stipuler la perpétuité de la carte diplomatique? Nous avons assisté à des réconciliations difficiles, à des alliances paradoxales : Autriche et Italie, France et Angleterre, Angleterre et Russie, Russie et Japon, Grèce et Bulgarie. Il n’est nulle tâche que la diplomatie ne puisse réussir, quand elle est au service des intérêts permanents d’un peuple.

C’est hier que la France et l'Angleterre se dres-

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saient l’une contre l’autre, dans une querelle exaspérée, que l’on eût dite jaillie des profondeurs mêmes de l’âme des races. Deux ministres, dont le seul châtiment fut de recevoir plus tard des honneurs supplémentaires, avaient cru jouer au plus fin en envoyant porter le drapeau de la France au Soudan, pour qu'il y devançât une expédition anglaise préparée et annoncée depuis longtemps. La réplique vint, péremptoire et bourrue. Fachoda, plus encore qu'Agadir, fut cuisant à l’orgueil national. Pendant deux jours, on délibéra si les vaisseaux n allaient pas sortir des ports, et l’on put craindre que le conflit, interrompu à Waterloo, et qu'on disait historique et national, ne se rallumât soudain. Ce qui s’ensuivit, on n’en a pas perdu la mémoire : toute l'opinion française enflammée en faveur des Boërs, une campagne active, incessante, par la parole, par la presse, par l’image; la vieille reine quotidiennement ridiculisée, bafouée, outragée, par la verve patriotique et débridée de nos dessinateurs; des Anglais pris à partie, dans les rues de Paris, sur leur mine; un prétendant dynastique, le duc d'Orléans, et un agitateur populaire, M. Déroulède, qui lancent éperdument lettres et proclamations enflammées; bref, un état d'opinion tel que, contre l’Allemand, fût-ce au lendemain de la guerre, la France ne montra jamais plus d'irritation et de passion haineuse. Ceux qui

ont vécu ces temps se souviennent-ils de quel concert d’invectives étaient alors accablés les hommes qui osaient s’élever contre ces furieuses démences? Ils se le rappellent, eux, avec un peu de fierté, et l'injustice passée leur donne le droit de demander aujourd’hui, en se servant des mêmes mots qui s’abattaient sur eux : Où furent les bons, où furent les mauvais patriotes ?

L’Angleterre et la France ont fait leur paix. Elles ont fait mieux. Elles sont amies. Elles sont liées. Qui cependant s’aviserait à cette heure de parler encore, à leur propos, d’antagonisme de races? Fut-ce donc le sentiment qui les réunit? Ce fut l'intérêt. Leur récompense fut d'être amenées incontinent à travailler pour la paix. Un profond désaccord séparait l’Angleterre et la Russie. Rivales en Asie, sur toutes les frontières que chacune d’elles essayait de forcer, en sens contraire, à son profit, une détestation singulière les animaït l’une contre l’autre. J'étais à Pétersbourg en 1904, et je sais quelles accusations forcenées étaient alors dirigées contre les Anglais, dans les milieux officiels, dans le monde, dans les journaux, dans les conversations. Comme avait fait Fachoda, l’affaire de Hull fut près de déchaîner la guerre, une guerre anglaise qui, pour la Russie, se fût ajoutée à la guerre japonaise : la France, en cette occurrence, fut-elle avec la Russie alliée, avec l’Angle-

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terre réconcihiée? Ni contre l’une n1 contre l’autre, mais avec les deux, et c’est la médiation française, c’est la France qui, ayant résolu le différend d’un jour et apaisé les vieilles colères, s’employa à construire l'entente russo-anglaise.

Exemples dignes d’être médités. C’est en s’appuyant sur le passé que l'on a chance d’édifier le meilleur avenir. Que la France donc, à cette heure grave, sache distinguer où est sa place dans le menaçant conflit du germanisme et du slavisme. Déclarera-t-elle que nulle conciliation n’est possible entre deux grandes races, deux grandes civilisations, dont l’une est en plein travail, dont l’autre cherche encore ses voies? La verrons-nous, soldat décidé, ne donner d'autre objet à son énergle que de se ranger sur un champ de bataille? Ou bien, fidèle à son alliance, fidèle à son génie aussi bien qu'à ses souvenirs, fixant délibérément sa direction, s’efforcera-t-elle de les servir l’une et l’autre, en servant la raison et la paix, en se servant soi-même ?

Un homme politique, que j'entretenais de ces questions, me répondit, avec dogmatisme : « Je suis toujours contre le germanisme! » Quelle conscience assurée! C’est une politique; est-ce

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la plus sûre? La France, sans doute, saura le dire quand le moment sera venu, et peut-être ce

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moment est-il plus proche qu’on ne pense. Mais

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la France n’est pas seule maîtresse de l’heure.

Tandis qu’elle pèsera ses résolutions, l’Allemagne à son tour ne songera-t-elle pas à s'interroger? Face à face, avec des regards mauvais, toutes deux hésitent sur leur chemin. C’est le même qu’elles cherchent, et elles ne le savent pas. Il s'étend sous leurs yeux, tout baigné d'une éblouissante lumière, et elles ne le voient pas. Ni l'erreur, ni la colère, ni l'ignorance, ni l’orgueil, n y conduisent, mais la sagesse, la vérité, la justice, la civilisation, la concorde, le sacrifice. Ce sont des voix magnanimes qui adjurent, les plus dignes d’émouvoir les grandes âmes. Ce sont les voix de la paix.

Allemagne, Allemagne, n’entends-tu pas l'appel éperdu, l'appel pacifique, qui monte du cœur de l'Alsace ?.…

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