LE COMMANDANT EN CHEF AUX COMMANDANTS D'ARMÉE
Au Grand Quartier Général
le 25 août igi4, 22 hriti-a.
lO La manœuvre offensive projetée n'ayant pu être exécutée, les opérations ultérieures seront réglées de* manière à reconstituer à notre gauche, par la jonction des 4® et 5® armées, de l'armée anglaise et de forces nouvelles prélevées dans la région de l'Est, une masse capable de reprendre l'offensive pendant que les autres armées contiendront, le temps nécessaire, les efforts de l'ennemi.
(Ce premier paragraphe expose toute la pensée de la nouvelle manœuvre. Le dessin est d'une pureté parfaite. L'opération oftensive qui a échoué en Bel-
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loo L'ÉNIGME DE CHARLEROI
gique est reprise, en arrière, avec une méthode plus forte et une ligne plus correcte.
On trace sur le sol, qui, malheureusement, est maintenant le sol de la France, une figure en forme d'angle ouvert, s' appuyant d'une part sur la mer et d'autre part sur Verdun, le sommet de cet angle étant La Fère-Laon ; dans la région ainsi déhmitée on laissera l'ennemi s'engager en direction de Paris, de façon à l'entourer et à l'enserrer à l'heure opportune par les deux côtés du dispositif. Mais c'est le côté gauche qui accomplira la manœuvre principale par une attaque dé flanc, prolongée au Nord par une tentative d'enveloppement. Supposez une première « bataille de la Marne », qui lutterait pour sauver le massif de Saint-Gobain au heu de le laisser à l'ennemi.
La date et les conditions prochaines de la bataille résultent de ces mots : « Par des forces nouvelles prélevées dans la région de l'Est. » Ils indiquent le travail d'équihbre qui s'accomplit dans la pensée du chef. Cet extraordinaire «roquage» qui, - — du moment où la Trouée de Charmes est barrée, — fait passer les troupes de l'Est à l'Ouest en présence de l'ennemi, va tromper celui-ci sur les emplacements exacts de nos armées et causer chez lui une surprise inverse de celle qu'il nous a ménagée en Belgique.
Manoeuvre à la fois extrêmement simple et extrêmement hardie. Elle consiste à porter le maximum de forces au point où l'on veut obtenir maintenant le maximum de résultats. Double avantage ; déplacer l'axe de la bataille et, par conséquent, reprendre l'initiative ; surprendre l'ennemi en lui opposant des formations qu'il n'a pas prévues et sur lesquelles il
LA MANŒUVRE D'EST EN OUEST un
sera mal renseigne. La manœuvre rappelle celle de Frédéric II à Lissa, mais dans les proportions de la guerre moderne. Il faut supposer une confiance vraiment inouïe dans la stratégie des voies ferrées pour poser un tel ])roblème en ]>leine bataille et surtout pour le résoudre. Les trains vont devenir l'arme l'rincipale du grand chef sorti de l'arme du génie (i).
Le temps nécessaire pour e.\écuter cette manœuvre sans précédent dans l'histoire militaire est calculé exactement, et c'est pourquoi l'Instruction générale indique, comme nous allons le voir, l'éventualité de la bataille pour le 2 septembre.)
2° Dans le mouvement de repli, chacune des 3®, 4^, 5® armées tiendra compte des mouvements des armées voisines avec lesquelles elle devra rester en liaison. Le mouvement sera couvert par des arrière- gardes laissées sur les coupures favorables du terrain, de façon à utiliser tous les obstacles pour arrêter par des contre- attaques, courtes et violentes, dmt l'élément principal sera l' artillerie, la marche de l'ennemi ou tout au moins la retarder.
(L'idée maîtresse étant donnée dans le premier paragraphe, l'instruction trace les \'oies et moyens de l'exécution. D'abord, la retraite en elle-même. Quelle sera-t-elle ? Elle doit présenter à l'ennemi une cohésion suffisante, un front assez solide pour lui donner
(i) n serait iniuste de ne pas meutionuer ici les services rendus, notaiiimeut dans toutes les questions d'organisation et de chemins de fer, par le géu- rai Belin, major général. Ces services sont reconnus par la citation suivante : « Comme major général, a fait preuve des plus remarquables qualités d'intelligence et de caractère et a été, pour le Commandant en Chef, le plus précieux colUborateur dans la préparation des opérations couronnées par le victoires de la Marne et de "Yser. »
l'impression que ce n'est pas fini et qu'il a encore affaire à forte partie ; pour cela, des contre-attaques, mais jamais à fond et laissant toujours la possibilité de se décrocher, — « courtes et violentes », — arrêteront la marche de l'ennemi ; "car il faut donner au grand mouvement prévu le temps de s'accomplir. Mais ces contre- attaques, ces combats d'arrièregardes sur des positions choisies, devront d'ores et déjà ménager le sang des troupes ; « leur élément principal sera l'artillerie. »)
Maintenant, les détails de l'exécution, armée par afmée : le grand plan est si clair que la situation assignée aux armées sufl&t pour indiquer le rôle réservé à chacune d'elles. Un enfant comprendrait :
3° Limite des zones d'action entre les difiérentesl armées :
Armée W (armée britannique). — Au Nord- Ouest' de la ligne : Le Cateau-Vermand et Nesle incluse.
4^ et 5^ armées. — Entre cette dernière ligne exclue à l'Ouest et la ligne Stenay-Grandpré-Suippes-Condésur- Marne à l'Est (incluse).
3^ armée, y compris l'armée de Lorraine (c'est-àdire l'armée que commandait le général Maunoury à Étain). — Entre la ligne Sassey-Fléville-Ville-sur- Tourbe-Vitry- le- François (incluse) à l'Ouest, et la ligne Vigneulles- Void- Gondrecourt (incluse) à l'Est.
(Reportez ces lignes sur la carte : elles indiquent la forme chère au général Joffre : un front sensiblement en ligne droite de La Fère à Vouziers- Verdun ; et, au retour d'angle, sur l'Oise et l'Escaut, une force de manœuvre destinée à prendre l'ennemi de flanc.)
D'ailleurs, voici la manœuvre elle-même : elle