ES DEUX COMMANDEMENTS
.es armées allemandes refoulent dans les Ardennes les armées françaises, mais sont dans la nécessité de livrer une seœnde bataille sur la Meuse ; les armées allemandes sont victorieuses dans la région de la Sambre, mais elles ne peuvent pas mener à bien le grand mouvement tournant : malgré la puissance de la droite allemande, elle n'a su ni détruire ni couper, ni envelopper les armées qui lui sont opposées. Son incontestable victoire n'est pas décisive.
Dans ces conditions, et étant donnée la situation de l'armée française et de l'armée allemande, quelles résolutions avaient-elles à prendre l'une et l'autre ?
L'armée française luttait désormais pour la défense du territoire. Mais Joffre, en raison du besoin d'équilibre qui était dans sa nature, prenait aussitôt le parti de transporter celles de ses forces de l'Est, dont il n'avait plus le même besoin en Lorraine, pour les opposer aux forces allemandes le menaçant à l'Ouest. Puisque la première épreuve ne répondait pas à ses espérances, il modifiait son plan comme il modifiait sa tactique et, avec une souplesse remarquable, il tirait immédiatement de la guerre la leçon qu'elle venait de lui donner si rudement.
Les Allemands devaient-ils agir de même, avaientils à persévérer dans la tactique des attaques brusquées et dans la stratégie de la tenaille ? Ils avaient réussi : avaient-ils suffisamment réussi ?
Nous emprunterons la réponse à un document allemand du plus haut intérêt et que nous avons déjà cité (i) : c'est un voyage d'état-major allemand remon-
(n Voir Histoire iliuslrée de la Guene de 1914, t. IV, p. 138.
Ii6 L'ÉNIGME DE CH A RLE ROI
tant à 1906, mais corrigé et mis au point en 1911 par de Moltke le jeune, et consacré à l'étude d'une guerre contre la France, comportant à la fois une manoeuvre de gauche par la Lorraine et une lanœuvre de droite par la Belgique : les conditions offrent donc une très grande analogie avec celles qui se sont produites en août 1914.
Or, l'opinion émise par le rédacteur de ce Kriegspiel (sans doute ]Moltke lui-même) est la suivante : en raison de la difficulté du terrain, les batailles livrées sur la frontière lorraine aboutiront probablement à ime sorte de partie nulle. S'il en est ainsi le critique du Kriegspiel exprime l'avis formel que le commandement allemand ne doit pas hésiter à renoncer immédiatement à son offensive par la Belgique, pour ramener ses forces en Lorraine et briser, à tout prix, la résistance française dans cette région. Voici le texte : « Le résultat des opérations dans l'Est n'étant pas décisif, et l'anéantissement de forces ennemies importantes n'étant obtenu d'aucun côté, la possibilité d'y arriver existe pour les Allemands, d'une seule façon : une fois l'offensive française au Sud-Est de Metz reconnue, — ce qui se produit assez tôt, — il serait très facile d'attaquer cette armée principale en enveloppant son aile gauche et de la battre complètement. Mais, pour cela, il faut renoncer à la conversion excentrique par la Belgique et concentrer toutes les forces dans la direction du Sud-Ouest (c'est-à-dire de la Lorraine, Sud-Ouest pour l' Allemagne). Il est vrai qu'il est difficile de se débarrasser d'une idée, une fois qu'elle est adoptée, et de jeter par dessus bord tout un plan d'opérations quand on voit que les prévisions sur lesquelles il était conçu
ERREUR DES ALLEMANDS lij
he se réalisent pas... » Donc, Moltke conseille de renoncer au mouvement tournant par la Belgique, si la manœuvre de la tenaille par l'Est ne réussit pas du premier coup.
La raison de cet avis saute aux yeux. Notre force de l'Est, si elle n'est pas écrasée, est une menace constante pour les communications allemandes. Verdun est, comme nous l'avons dit, une dent enfoncée dans les chairs d'une invasion allemande en Belgique et en France. Un jour ou l'autre, pour réussir, il faudrait arracher cette dent : le plus tôt est le meilleur. Les Allemands se décideront à y revenir un jour, mais ce sera trop tard.
Tel était le sage conseil que de Moltke se donnait à lui-même, comme critique d'un thème de manœuvre. Mais, dans la réalité et quand il fut au fait et au prendre, il ne sut ou ne put le suivre. S'il ne le fit pas, s'il ne renonça pas immédiatement à « la conversion excentrique par la Belgique », ce n'est pas seulement « parce qu'il est difficile de jeter par-dessus bord tout un plan en cours d'exécution, » c'est aussi, et c'est surtout, parce que les choses étaient engagées de telle sorte que les armées allemandes, lancées à la poursuite des armées alliées, ne pouvaient plus « se décrocher. »
Ceci nous ramène à la manoeuvre française préparant la bataille de Charleroi et à la manœuvre en retraite qui suit la bataille de Charleroi. On voit, maintenant, comment elles s'agencent et se combinent dans le grand drame mihtaire de la Bataille des Frontières.
Au début, Joffre, soucieux de maintenir intacte sa force de l'Est, autant pour seconder sa propre m.?
ii8 L'ÉNIGME DE CHARLEROI
nœuvre en Alsace et en Lorraine que pour protéger le territoire national, attend jusqu'au 15 août pour apprendre, par les faits, de quel côté débouchera la pnncipale offensive aUemande. Dès le 15, l' affaire de Dinant le met en éveil et, quoique le mouvement aUemand ait attendu le 19 pour se produire, il renforce son aile gauche et la porte résolument sur la Sambre. Le grand mouvement s'étant produit le 19, il jette ses armées du centre et ses armées de l'Est sur le flanc de l'adversaire. Par suite du retard de certains de ses éléments, sa manœuvre est un peu courte. D'ailleurs, elle se heurte à la prodigieuse préparation aUemande. L'ennemi saisit l'initiative et gagne la victoire dans la région de la Sambre.
Cependant, les armées aUemandes, happées en pleine marche, sont arrêtées ; eUes n'atteignent pas la mer ; elles ne réussissent pas l'enveloppement ■ eUes sont entraînées dans le couloir où le commandement français les surveille et les escorte jusqu'au jour ou il les écrasera par l'intervention des lignes extérieures.
En plus, l'effort de nos armées dans l'Est n'a pas été inutile : la bataiUe de la Trouée de Charmes a arrêté l'autre branche de la tenaille.
Enfin, dans les Ardennes, les deux armées du kronpnnz et du duc de Wurtemberg, d'abord victoneuses, seront obUgées de livrer, les 27 et 28 août la bataïUe de la Meuse qui leur enlèvera le principal bénéfice de leur premier succès.
Partout les forces aUemandes sont contenues et maigre les apparences, la victoire reste en suspens
Du côté aUemand, trois grandes bataiUes gagnées ont donne l'iUnsion d'une réussite complète. Les
JUGEMENTS SUR SCHLIEPPEN ii9
conceptions de SchUeffen triomphent. Cependant un frottement très sensible altère déjà le jeu du puissant mécanisme : le mouvement par l'aile gauche est manqué, le centre n'a pas donné tout ce qu'on attendait de lui et. tandis que la branche droite de la tenaiUe s'avance pour l'encerclement. eUe s'agite dans le vide, puisque la branche gauche s'est arrêtée, impuissante, aux approches de la Trouée de Charmes. Ainsi se réalisent, même dans la victoire, les prévisions de Moltke lui-même et, ajoutons, celles de la plupart des écrivains mihtaires qui avaient étudié les conséquences probables des nouveUes méthodes allemandes. . j « 1
L'heure n'est pas venue d'aborder cette étude a la lumière des faits. Cependant, pour que mon jugement ne paraisse pas aventuré, je crois devoir rappeler qu'il n'est pas isolé et que la plupart des écrivains militaires compétents avaient prévu ce qui s'est produit en 1914.
Le général Lanrezac, au cours de l'article blra^ tégie du Dictionnaire militaire, envisage les conséquences d'une large manœuvre d'enveloppement conçue d'après les idées ayant cours en Allemagne. Il dit :
« La manœuvre stratégique qui mettra en œuvre, de part et d'autre, plusieurs centaines de mille hommes aura-t-elle pour fin une bataille gigantesque à laquelle participeront la grande majorité des troupes actives des deux adversaires, ou bien les forces opposées, en raison même de leur grandeur, se fractionneront-elles en groupes stratégiques distincts ? En un mot, la décision sera-teUe obtenue par une bataille unique, gigantesque. Uvrée sous l'impulsion immédiate du commandant en chef.
I20 L'ÉNIGME DE CHARLEROl
ou, au contraire, sera-t-elle la résultante d'une série de Datailles partielles livrées par des groupes d'opérations reUés stratégiquement mais non tactiquement ? (C'est évidemment vers le premier système qu'à la suite de Schlietfen s'était engagé l'état-major allemand.)
a En fait, continue l'écrivain militaire, l'assaillant sera toujours entraîné à étendre beaucoup son front par le désir d'envelopper une des ailes du défenseur ; il s'efforcera de réaliser l'enveloppement stratégique qui promet une victoire plus fructueuse, attendu qu'on domine même avant la bataille, une partie des routes de retraite de l'adversaire et qu'on prépare, en outre, l'enveloppement tactique. L'assaillant s'étendant pour envelopper le défenseur fera de même pour échapper à l'enveloppement et contraindra, par suite, l'assaillant à s'étendre davcLntage encore. Mais, à prendre ainsi un front très étendu, l'assaillant s'expose à voir ses iispositions ruinées de fond en comble, bouleversées par une contre-attaque adverse énergique... »
Le colonel Repington, qui suit les manœuvres allemandes de 1911, y reconnaît, immédiatement, l'application des idées de Schlieffen et il en fait la critique dans un. passage d'une grande objectivité :
« Il faut bien avouer que le maréchal von der Goltz (qui commandait) nous stupéfia en étendant aussi démesurément qu'il le fit le front de son armée. On s'étonnait déjà de voir sa division de couverture dispersée sur une ligne de 35 à 45 kilomètres ; mais on fut plus surpris encore lorsque l'année bleue, composée de deux corps d'armée et d'une division de cavalerie, accepta la bataille sur un front de 40 kilomètres et essaya d' envelopper à la fois les deux ailes d'un ennemi presque d'égale force. Heureusement pour von der Goltz, il ne se trouvait pas de Napoléon en face de lui... Sur la frontière française, longue de 250 kilomètres seulement, on ne pourrait
LA CONTRE-ATTAQUE PRÉVUE ui
déployer que six corps d'armée. On revient alors à ce dilemne : ou la tactique (Repington prend ce mot dans son sens le plus large) employée aux manœuvres ne sera pas appliquée dans une guerre contre la France, ou le front de déploiement des armées allemandes empiétera sur le territoire des neutres. ..etc.
On voit que les idées de Schlieffen étaient du domaine courant avant la guerre par suite de l'application qu'en faisait, d'ores et déjà, dans les manœuvres, le commandement allemand.
Mais il devient également évident que l'on connaissait aussi le défaut de la cuirasse et que les esprits avertis avaient prévu la parade.
Le capitaine Sorb écrit :
« Les régions d'attaque les plus probables sont, pour les Allemands, celle qui s'étend au nord de Verdun et celle qui, simultanément, se développe entre Toul et Épinal. Au nord de Verdun, ils tenteront un mouvement enveloppant auquel ils n'ont renoncé en aucune manière entre Toul et Épinal, ils prépareront une attaque destinée à rompre notre front.
tt L'attaque d'aile sera, comme par le passé, montée d'avance. Même, on en augmentera l'envergure de manière à agir vite en escomptant certains facteurs moraux. . . Comme la place de Verdun augmente, dans des proportions considérables, la capacité de résistance de l'aile gauche française, en lui procurant un point d'appui de premier ordre, on tournera cet obstacle en faisant passer au Nord (c'est-à-dire par la Belgique) et tout à fait en dehors du rayon d'action du camp retranché, la masse de manœuvre précédée d'une force importante de cavaliers.
« Si l'opération réussit, a victoire complète et la désorganisation de l'ennemi en seront les conséquences...
Et si les deux attaques réussissent simultanément, on obtiendra un véritable encerclement de l'adversaire qui subira, de ce fait, un désastre total...
Mais il faut penser tout de suite à la défectuosité du système ; on va courir deux lièvres à la fois ; on va étendre le front ; on a, en quelque sorte, deux idées préconçues au lieu d'une seule. La théorie de Bemhardi (c'est-à-dire du mouvement tournant par une seule aile) semble plus nette, moins dangereuse dans sa brutale simplicité... »
Voilà des jugements clairs et marqués au coin du bon sens. Confirmés par T appréciation de de Moltke lui- lê e, ils jugent préventivement la conception géniale dont la révélation avait poussé l'empereur Guillaume à déclarer la guerre et à commencer par l'attentat contre la Belgique. Ces critiques ont prévu les faits ; les faits se sont exactement conformés aux prévisions. Les conceptions de Schlieffen, par leur immense envergure, ont permis à l'adversaire de s'échapper et aboutiront fatalement à une « contreattaque » qui sera la bataille de la Marne.
Jofîre la décide et la prépare dès le 24 août.
La première partie de la Bataille des Frontières, si elle a ruiné son plan offensif, lui a révélé celui de l'ennemi. Il ne s'entête pas à raccommoder son propre système ; il prend ses dispositions pour tirer parti des défectuosités de l'autre. L'ennemi avait tous les avantages : préparation, ar lement, initiative, surprise. Joffre les lui arrache par ses nouvelles instructions tactiques et stratégiques, dictées en pleine bataille.
Schhefien avait dit : « Une manœuvre d'enveloppement et d'écrasement est nécessaire pour en