‹ L'énigme du monde et sa solution selon Charles SecrétanChapitre 23 sur 124 · NÉCESSITÉ ET LIBERTÉ · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ ET LIBERTÉ

et veut croire que les choses forment une chaîne, et s'entraînent pour ainsi dire les unes les autres. D'autre part, notre esprit se sent libre et veut croire à sa liberté, condition essentielle de sa valeur morale et de sa dignité d'homme.

La plupart des grands philosophes font la part beaucoup plus belle à la nécessité qu'à la liberté, aux besoins de 1 intelligence qu'aux besoins du cœur. Ici comme ailleurs Secrétan ne choisit pas ; il embrasse les deux termes, la nécessité et la liberté, dans une synthèse compréhensive. Sans doute il faut que l'un des deux termes prime l'autre. Si la nécessité prime la liberté, il n"y a plus de liberté. Mais la liberté peut primer la nécessité sans la supprimer.

Si nous croyons au devoir, si nous sommes libres, il nous faut concevoir le principe premier comme étant liberté. En effet, si le premier principe est lui-même nécessité, on ne saurait comprendre comment il pourrait jamais résulter de cette nécessité aucune liberté. Au contraire, si le principe du monde est liberté, il y a moyen de sauver la nécessité. 11 suflit poui* cela de considérer que les volontés de la liberté

d'abord la liberté 29

absolue sont nécessairement absolues. Je dis nécessairement, j'entends pour la raison humaine, car du premier principe tel qu il est en lui-môme nous ne savons rien et nous ne pouvons rien dire ; mais au regard de notre raison, les volontés du premier principe sont absolues. Pourquoi ? parce qu'il n'existe aucun moyen de comprendre ce qui pourrait s'opposer à elles ; aucune limite, aucune nécessité ne peut rien contre la volonté primordiale et absolue. Si les volontés de l'absolue liberté sont absolues, elles seront pour nous les lois nécessaires du monde.

Je disais tout à l'heure que l'intelligence avait soif de nécessité. Mais si la raison croit être satisfaite par la nécessité absolue, au fond elle ne l'est pas, et Secrétan le fait bien comprendre. Quand tout est nécessaire, tout est fatal. Mais si tout est fatal, il n'y a plus de raison à donner ; c'est comme cela et voilà tout. Si nous plaçons la nécessité au début, nous n'en tirerons jamais que la nécessité. Au contraire, si nous commençons par la liberté, non seulement nous ne sacrifions pas la nécessité, mais nous l'enrichissons en quelque mesure, puisque

3<) LA LIBERTÉ DE l' ABSOLU

nous la fondons en raison. Secrétan adopte résolument le point de vue de Descartes, qui écrivait le i5 avril i63o au Père Mersenne :

c<f Les vérités uiathématiques, lesquelles vous nommez éternelles, ont été établies de Dieu et en dépendent entièrement aussi bien que tout le reste des créatures. C'est en effet parler de Dieu comme d'un Ju[)iter ou Saturne, et l'assujettir au Styx et aux destinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d'assurer et de publier partout, que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi quun Roi établit «les lois en son royaume. »

En somme, on rabaisse Tlnfini en supposant qu'il obéit à un autre principe qu'à lui-même. La plupart des philosophes, quand ils raisonnent sur l'Absolu, ne se l'ont pas faute de mar- (juer ce qu'il peut èlre et ne peut pas être, ce (pi'il peut faire et ne peul pas faire. Ils semblent lui tracer son chemin et lui dire : « Ici tu peux marcher ; là tu ne peux pas. » La philosophie de Secrétan est plus discrète.

IL EXISTE QUELQUE CHOSE 3l

Revenons à notre Liberté Absolue, que nous avons laissée suspendue dans le vide. Regardons bien ; malgré la nuit qui nous environne, nous voyons tout à coup notre aéroplane vertigineusement descendre du ciel et se poser à terre, d'où il saura bien s'envoler de nouveau.

Si labsolue liberté est absolument incompréhensible en elle-même, peut-être pourronsnous en saisir quelque chose par rapport à nous. Comme l'avait déjà dit Descartes, la nature même de l'infini fait que nous sommes impuissants à le comprendre, à Fembrasseï*. Nous pouvons cependant Yentendre, de même que nous touchons une montagne sans l'envelopper. Le premier principe s'est-il manifesté ? Ici ce n'est pas la raison qui peut répondre, car l'absolue liberté est ce qu'elle veut être. C'est à l'expérience (pi'il nous faut recourir. Existe-t-il quelque chose ? S'il n'existait rien, nous ne serions pas là pour en parler. Oui, sans doute, il existe quelque chose, il existe même un univers. Le premier principe est donc sorti de lui-même, puisqu'il a produit l'univers où nous vivons.

32 l'absolu n'a besoin de rien

Elevons-nous maintenant au-dessus de la pure expérience, recommençons k raisonner. Gomment pouvons-nous concevoir que le premier principe soit cause de. quelque chose et notamment cause de lunivers ? Dirons-nous que le principe absolu a créé le monde parce qu'il en avait besoin pour sa satisfaction personnelle ou, comme disent les théologiens, pour manifester sa gloire ? Ce serait avoir une bien pauvre idée et bien contradictoire de la richesse infinie et de l'absolue indépendance du premier principe que de supposer un instant qu'il puisse avoir besoin de quelqu'un ou de quelque chose, fût-ce pour chanter ses louanges. Dirons-nous que le premier principe a créé le monde parce que cela était conforme au bien ? Mais que veut-on dire par là ? Si l'on veut dire qu'il existe, au-dessus du premier principe, une loi suprême du bien et du mal à laquelle il doit nécessairement se conformer, on avilit le premier principe ; on le subordonne, on le soumet k un principe supérieur. Il ncst plus absolu, il n'est plus premier, il n'est plus principe, il n'est plus rien du tout. Alors, comment faire ? Ne sommes-nous pas

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