‹ L'énigme du monde et sa solution selon Charles SecrétanChapitre 24 sur 124 · IL CRÉE LE MONDE PAR AMOUR · texte numérisé non relu

IL CRÉE LE MONDE PAR AMOUR

dans une nouvelle impasse ? Nous avons cherché dans l'idée même du premier principe le motif qu'il pourrait avoir de produire quelque chose. Et toutes les raisons que nous avons indiquées sont boiteuses et indignes de lui. Où trouver ailleurs des raisons valables ? Serait-ce hors de lui ? Mais avant qu'il produise rien, il n'existe rien d'autre que lui.

Cependant nous entrevoyons ici une faible lueur, qui va peut-être nous tirer de peine. Est-ce que l'on ne pourrait pas découvrir la raison de la création dans la créature ellemême ? Si le premier principe a créé la créature parce qu'il la voulait, alors ce n'est ni par besoin, ni par devoir, ni même pour sa gloire qu'il Ta créée, c'est pour elle-même. Mais vouloir un être pour lui-même, uniquement pour lui-même, c'est le vouloir par amour.

c< Le mot amour, dit Secrétan, offre deux sens bien distincts et qui, pour être liés par un intime rapport, n'appartiennent pas moins à deux degrés différents du développement de l'être. Dans le premier, il désigne le rapport moral dont l'opposition des sexes oftïe à la fois le complément et le symbole naturel. C'est l'état, actif et passif

34 l' AMOUR PARFAIT EST LIBERTÉ

en même temps, d'un être imparfait qui ne peut réaliser pleinement sa nature essentielle sans le concours d'un autre être. Il y a de l'égoïsme et du besoin jusque dans le sacrifice qu'inspire un pareil amour. Ce n'est pas de celui-là qu'il s'agit ici. Je parle de l'activité pure et pleine de celui qui, sans lien attendre de moi. vent mon bien et me fait du bien. Cet amour n'est [)as une passion, mais un acte : ce n'est pas un sentiment, c'est un libre vouloir : la volonté énergique de répandre le bien, sans auti'e pensée que celle du bien à faire. Une telle disposition ne se conçoit que dans un être satisfait et serein. [)arce que son but propre est atteint, parce qu'il est en lui-même accompli, et par conséquent atl'ranclii. A la pi-endre dans toute sa perfection, elle suppose la plénitude absolue de la liberté. L'amour est donc la liberté faisant acte de liberté. L'amour est la volonté déterminée dans laquelle la liberté se manifeste comme liberté : il résout, et résout seul la difficulté de savoir comment cette puissance» infinie [)eut se réaliser sans s'altérer : car la ])uissance de la liberté subsiste tout entière dans l'amour.

» L'amour est donc le pi'incipe de la création ou, si Ton veut, son motif; ce (jui l'cvient à dire que celle-ci n"a point de motif (i priofi. qu'elle est purement gratuite. I^e mon<le n'existe <pie par

i/aMOUR est pure GRACE 35

grâce, la grâce est le fond de son être, la grâce est sa substance. J'entends par grâce quelque chose qui n'est point dû et qu'on ne saurait prévoir. En effet, quoique la création soit la seule manière dont nous concevions que l'absolue liberté se déploie dans une forme égale à son essence, nous ne pouvons rien supposer dans l'absolue liberté qui la pousse à cette réalisation ; car la liberté est à la fois l'acte et la puissance, elle est la perfection de l'être avant tout vouloir. Au point de vue absolu, les idées de grâce et de création se confondent. Le mot création désigne une production réelle, qui cependant n'apporte aucune modification chez son auteur. L'idée de création, pressée à la rigueur, implique donc en elle-même que la création n'a pas sa raison d'être dans l'agent, en d'autres termes quelle est gratuite ; et si elle n'a pas sa raison dètre dans le Créateur, sans être toutefois dépourvue de motif, il faut chercher ce motif dans la créature, cest-à-dire que la Création est une œuvre d'amour. Ce sont des mystères, sans doute, car la philosophie a des mystères, mais des mystères enchaînés. Du moment où l'esprit est en possession de l'idée que l'être parfait est liberté et du fait d'une existence finie, il est amené nécessairement à toutes ces conséquences. En réalité, la question se ré<luit à savoir

36 DIEU EST l'amour ABSOLU

si nous sommes obligés de partir de Têtre parfait. Une fois qu'on admet léternité de l'être parfait, il faut ou le condamner à limmobilité absolue et nier toute production réelle, sauf à expliquer tant bien que mal la production apparente ; ou bien il faut arriver à la doctrine de la création libre et de r amour gratuit.

» Cette réciprocité des idées de création et de grâce est pour nous d'une haute importance. Si l'on ne peut résoudre tous les problèmes, il faut du moins s'efforcer de les concentrer en un seul. Le secret des destinées doit donc se trouver tout entier dans la Création, qui est le dogme des dogmes et le mystère des mystères... tout doit s'expliquer par l'acte immuable, identique, éternel de l'Amour. »

Nous avons celte fois atleinl le port ! L'absolue liberté se manifeste à l'égard du inonde par un acte d'amour. Pour la première fois, nous avons le droit de lui donner le nom le plus sacré que puisse prononcer une voix humaine : l'absolue liberté tournée vers nous, c'est l'amour absolu, c'est Dieu. En effet, le Dieu auquel nous croyons n'est pas un principe absolu et incompréhensible. Secrétan

TOUT SEXPfclQUE PAR L AMOUR 3^

emploie une expression très forte, il dit : « Dieu est un fait. » C'est l'absolu se manifestant à nous comme étant à nous. Le mot qui va devenir le leitmotw de toute la philosophie de Secrétan, c'est le mot de la première épitre de Jean : « Dieu est amour. »

Nous sommes loin d'être au bout de toutes nos difficultés. Si Dieu est amour, pourquoi le mal règne-t-il dans le monde? pourquoi Flionune est-il méchant ? pourquoi la vie et la mort sontils des mystères incompréhensibles ? Peut-être nous arrivera-t-il plusieurs fois encore de nous trouver dans une impasse, devant un obstacle en apparence infranchissable. Et puis, soudain, la lumière se fera devant nous et nous entendrons de nouveau cette parole simple et majestueuse : Dieu est amour.

Page 1