‹ L'énigme du monde et sa solution selon Charles SecrétanChapitre 55 sur 124 · CHAPITRE Vllï L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vllï L'HUMANITÉ

Une difrérence capitale sépare l'espèce humaine de la Créature piiiuitive, qui formait un seul être, une seule conscience, une seule personne. L' humanité au contraire se compose d'une poussière innombrable d'individus, dont chacun forme un être particulier, une conscience fermée à toutes les autres, une personne distincte. Pourquoi l'unité primitive s'est-elle dispersée en une infinie multiplicité? Mystère que nous n'arriverons pas à résoudre entièrement, mais dont nous pouvons entrevoir une explication. La pluralité des individus, comme toutes les conséquences de la chute, si elle est un embarras, est aussi un remède. Elle peut être

94 l'humanité

un moyen d'éviter une nouvelle catastrophe aussi terrible que la première. Par la chute, la Créature est devenue esclave de l'espace et du temps. Par la multiplicité des individus, la créature reprend peu à peu son empire sur le temps et l'espace. Ce qu'un homme seul ne pourra jamais accomplir, malgré les prodiges de l'industrie moderne, c'est-à-dire être présent partout, agir d'une façon continue en tout temps et en tout lieu, la pluralité des individus permet au genre humain de le réaliser en quelque mesure. Elle nous apparaît comme un effort de la Créature pour reconquérir l'empire qu'elle a perdu. Mais si la multiplicité des individus est un fait incontestable, ce fait cache à nos yeux une vérité fondamentale, sans laquelle tout reste incompréhensible, l'unité substantielle de Vhumanité :

a Le péché originel dont parle la tradition, la solidarité que l'expérience constate , la charité qu'ordonne la morale sont les aspects divers d'une seule et même vérité : Tunité substantielle de la création morale. Sans cette unité, le péché originel est une injustice, la solidarité humaine un mensonsre, la charité une loi arbitraire et

n'est qu'un seul être 95

inexplicable... Nous étions un dans la chute, comme nous sommes appelés à redevenir un par l'accomplissement de la restauration. »

Considérons d'abord le péché originel :

c( Si nous sommes traités en coupables, c'est que nous le sommes en effet; et si nous sommes coupables dès notre naissance, c'est que nous avons commis le mal avant de naître. Il est vrai que nous n'en avons aucun souvenir, mais peut-être n'en sera-t-il pas toujours ainsi. Ce défaut de mémoire ne prouve rien, puisqu'il est cei'tain que nous ne nous connaissons pas tout entiers... Ceux qui se bornent à expliquer la transmission du mal de génération en génération par des causes naturelles et comme un fait inévitable, sont dupes d'une étrange illusion... Il ne s'agit pas de décrire les phénomènes, il s'agit de sauver l'honneur de Dieu !... Il n'y a de justice dans l'univers que si le mal vient du péché, et s'il frappe le pécheur, non un autre. S'il est une justice, c'est donc bien nous qui avons failli, ce n'est pas seulement Fauteur de notre race. La solidarité du mal dans le monde est un fait avant d'être un dogme ; elle intéresse les philosophes au moins autant que les théologiens. Eh bien, au fond de toutes les explications que les théologiens et les philosophes ont essayé d'en

C}iy PRKUVE DE l'umté

donner, vous ne trouverez qu'une seule idée : l'unité substantielle de l'humanité, que plusieurs, il est vrai, admettent sans se l'avouer. »

Après le péché originel, la solidarité :

(( L'expérience ne nous enseigne pas seulement que tout homme naît imparfait et disposé au mal; elle nous enseigne la solidarité des individus, la solidarité des générations, la solidarité de lespèce humaine. Le travail de chacun est un profit pour tous, la faute de chacun retombe sur tous ; nous ne pouvons ni nous élever ni descendre sans relever ceux qui nous entourent, ou sans les abaisser. Ce qui est liberté chez les pères devient nature chez les enfants. L'idée de la solidarité domine rhistoire : la repousser, c'est nier l'histoire. »

Après la nécessité qui enchaîne, l'amour qui unit par la liberté :

ce La solidarité que nous constatons en fait est pleinement fondée en droit. Si l'histoire nous parle de solidarité, le cœur nous parle de fraternité. Aucun perfectionnement individuel n'est possible pour l'homme indépendamment de ses semblables. Cet idéal de perfection égoïste est un idéal fantastique et vide. Ce que le devoir nous commande, c'est de travailler au bien de tous. C'est sur ce

Page 1