ORIGINE DE L INDIVIDUALITE IO
L'individu existe en fait. Quelle raison peut rendre compte de sa venue à l'existence ?
<r Nous avons déjà fait entendre, dit Secrétan, comment on peut s'expliquer que la créature morale, destinée, semble-t-il, à l'unité personnelle, ne reparaisse plus après la chute que sous l'apparence d'une pluralité d'êtres divisés, épars, opposés les uns aux autres, tous défectueux. Dans la pureté de sa condition première, la créature conservait la dignité de son origine. Il y a en elle une puissance universelle... elle est à sa manière un infini ; elle n'est pas finie au sens des êtres particuliers. Qu'est-ce que le fini, notre fini? Une moyenne bizarre entre l'être et le néant, ce qui change toujours, ce qui devient toujours sans être jamais. Infinie de son essence, mais incapable par la chute de se réaliser dans son infinité, incapable de vivre, incapable de mourir, la créature primitive devient finie ; c'est l'expression naïve de la contradiction où elle est tombée : ainsi l'infinitude de son essence se traduit par l'indéfini de la succession, par l'indéfini du nombre ; c'est l'infini condamné à devenir fini. La multiplicité des individus imparfaits tire son origine du mal, qui sépare tout, qui opprime tout, parce qu'il tend à détruire tout. La succession des générations
IlO POURQUOI L HUMANITE
semble provenir de cette fatalité, qui n'est surmontée que peu à peu et qui s'oppose à la réalisation d'un tout complet, à la réalisation de l'être véritable. Rien ne peut vivre dans l'atmosphère du mal, et la vie ne s'y manifeste que pour mourir. La vie ne peut pas vaincre, la mort ne saurait vaincre non plus ; la mort opprime la vie, la vie se débat contre la mort. Le résultat de cette guerre, c'est notre devenir : une production continuelle qui semble n'aboutir à aucun produit définitif. Mourir pour renaître et pour mourir encore, tel est le sort de la nature et de Ihumanité. Trouver à ses côtés les os de ses os, la chair de sa chair. Tâme de son àme et ne point les reconnaître ; haïr, persécuter ce quon devrait chérir, se persécuter soi-même dans ses semblables, telle est notre histoire : c'est l'histoire d'un long suicide. En somme, la pluralité, la succession sont le contraire de l'unité et de la simultanéité, attributs positifs de lêtre ; la pluralité, la succession, aussi bien que la séparation, l'inintelligence, la destruction et l'oubli qui en résultent, toutes ces négations ce sont pas la vérité. Impuissance et ténèbres ! La malédiction de l'existence n'est pas encore conjurée, voilà pourquoi nous nous trouvons plusieurs, quoique en vérité nous ne soyons qu'un.