DEVIENT UNE ESPECE III
» Mais si nous trouvons le mal partout, si nous ne pouvons donner l'explication suffisante d'aucun phénomène du monde réel sans faire intervenir ridée du mal, il n'est pas moins vrai que le mal à lui seul n'explique rien, parce qu'à lui seul il ne produirait rien et ne laisserait rien subsister.
x> Rien n'existe sans la permission de Dieu; cette permission que l'amour accorde a toujours la restauration pour objet. Les individus sont une conséquence de la chute, les individus sont un moyen de restauration. Puisque les individus sont voulus de Dieu, c'est qu'il était bon que l'humanité devînt une espèce, une armée, pour livrer au mal ses dernières batailles sous la conduite de son divin chef.
)) On en aperçoit les raisons : la restauration est une œuvre morale, elle doit s'accomplir par la liberté, et cependant elle doit s'accomplir. Que sera-ce donc si la volonté s'égare encore une fois, car elle le peut ? La grâce, nous l'avons dit, se déploie en ceci qu'elle renouvelle la liberté. Elle empêche qu'une détermination fausse ne tranche irrévocablement les destinées de l'univers. Néanmoins la loi d'après laquelle l'être libre se fait ce qu'il est ne saurait être abrogée. Pour empêcher une seconde chute de déployer son effet, il faut l'empêcher d'avoir lieu. Il faut empêcher la liberté
lia l'individu est un être réel
nouvelle de se dépraver tout entière, il faut prévenir des malheurs sans remède, et pour cet effet il convient de disséminer, d'étendre, pour ainsi dire, la spiritualité, que nous considérions précédemment dans la pureté de son idée ou dans un état de concentration. En un mot, il faut donner le temps à la créature de revenir à elle-même. Les problèmes de la matière et du temps apparaissent ici sous celui de la restauration. La négativité du temps se présente dabord comme un mal ; elle est en effet un signe du mal, puisqu'elle contredit absolument la vraie spiritualité. Mais lorsque lesprit s'est tourné contre lui-même et qu'il s'est blessé, tout ce qui l'empêche de vivre trop fortement peut être considéré comme une grâce. Il s'agit de persuader la liberté de la créature, de la fortifier, mais tout d'abord de l'attendre, c'est-à-dire de lui donner du temps. La liberté dont nous usons naît de la grâce, le temps que nous vivons naît de la patience. C'est dans cet ordre d'idées, ce me semble, qu'il faut chercher la véritable raison de la pluralité humaine. »
L'individu, c'est-à-dire la personne morale, est un être réel :
l'individu est un but ii3
<r Si l'espèce est un but, l'individu l'est aussi. Si l'individu sert de moyen à l'espèce... l'espèce est à son tour un moyen pour l'individu : la conscience exige que nous reconnaissions cette réciprocité, car la conscience nous atteste que nous sommes libres, et la raison nous conseille d'ajouter foi à ce témoignage de la conscience. La liberté est la preuve la plus certaine de la réalité, parce qu'elle en est la forme la plus élevée... l'individu est plus réel que l'espèce même, car il est plus libre qu'elle. L'individu tient à quelques égards dans ses mains le fil de ses destinées, l'humanité n'est pas maîtresse des siennes; l'individu a conscience de lui-même, et non pas l'humanité, je parle de l'humanité dans sa condition présente. Chaque individu est donc une réalité distincte, puisqu'il est libre, et puisqu'il est libre, il est un but. »
<r ... L'annihilation de l'individu serait la ruine de la morale... Si l'individu n'est pas un but,... ses actions ne sauraient avoir aucun prix... L'intention personnelle n'est plus rien du moment où nous ne sommes rien... Le premier enseignement de la conscience morale, c'est que le bien et le mal ont leur siège dans la volonté... L'être libre est bon ou mauvais en lui-même, et par conséquent l'être libre est un but en lui-même. y>
ii4 l'individu
Chaque individu possède une valeur absolue, car il est un don de Dieu ; nous l'avons dit, tout être naturel est un vœu de la Créature universelle, une prière que Dieu exauce : son existence est l'effet de la volonté divine.
<( La créature a besoin d'une forme propre à réaliser sa liberté ; elle s'efforce de se la procurer ; l'histoire de la nature retrace les phases de cet enfantement... de ce travail... mais d'elle-même la créature déchue ne peut rien produire. Hors de l'absolu, dont elle s'est violemment séparée, la créature ne possède aucune puissance réelle. Elle ne peut plus chercher le bien, et même en le cherchant, elle se consumerait elle-même si la force divine n'intervenait directement. »
Le concours des deux volontés, celle de Dieu et celle de la Créature, ce ce concours indispensable à l'apparition de chaque espèce naturelle, indispensable à l'apparition de l'humanité, la pensée le réclame également pour la naissance de chaque individu ; disons mieux, l'union des deux volontés nécessaire à toute production se recèle dans la naissance des individus. L'espèce est une idée de la créature, l'espèce est la créature universelle elle-même dans un degré particulier de sa propre restauration ou, ce qui revient au même, de sa