LE MONDE
monde, et le mal qui foisonne en nous, autour de nous, à perte de vue, ne peuvent s'expliquer que par la chute de la Créature primitive. On ne restaure que ce qui est gâté.
Si le progrès dans le monde suppose la chute, la chute elle-même suppose la création d'un être libre, infiniment grand, qui au lieu de s'unir à Dieu, s'est anéanti dans l'égoïsme.
Et la création, mystère des mystères, miracle des miracles, nous est apparue comme l'idée centrale qui éclaire pour nous tout à la fois l'existence de l'univers et l'essence de Dieu même. Notre ascension vers l'idée de Dieu paraissait aboutir à une impasse. La liberté absolue, considérée en elle-même, est absolument indéfinissable, absolument incompréhensible. L'idée de la création par pure grâce nous a permis de concevoir la liberté absolue comme un principe d'amour. Le premier principe tourné vers nous, c'est l'amour créateur, c'est Dieu.
Au début de ce livre, avant d'aborder la pensée de Charles Secrétan, on a lu quelques pages sur l'homme et le philosophe. En le
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terminant, il est bon de rappeler à quel point ce grand philosophe était un homme, un homme souffrant, vibrant, vivant ; à quel point aussi l'homme et le philosophe en lui ne faisaient qu'un, et trouvaient en Dieu leur unique soutien.
La philosophie de Charles Secrëtan, dont j'ai tâché de donner une esquisse, n'a pas été seulement l'effort d'une grande intelligence pour se contenter elle-même et pour résoudre les problèmes les plus difficiles qui se posent à l'esprit humain. Echo d'une grande âme, elle a donné à beaucoup d'âmes un secours efficace. J'en parle par expérience. A Secrétan lui-même sa philosophie a donné la force de vivre dans des circonstances difficiles. Elle lui a permis de résoudre pour son compte le problème du mal. Durant sa longue vie, il a beaucoup souffert. Je n'en donnerai qu'un exemple :
En 1845, jeune professeur de philosophie à l'Académie de Lausanne, gagnant péniblement sa vie, ayant plusieurs enfants, Charles Secrétan avait été brutalement expulsé de sa chaire
ai4 3ECRÉTAN A SOUFFERT,
par la révolution vaudoise. Deux ans après, en 1847, ^^ ^^^ arrive un de ces petits ennuis qui paraissent d'abord n'être pas très graves : ses enfants prennent la coqueluche. Gomme en ce même temps la guerre du Sonderhund menaçait d'envahir la petite ville de Glarens, où s'étaient réfugiés sa femme et ses enfants, pour plus de sûreté il leur fait passer le lac Léman sur une pauvre barque à voile. Les enfants toussaient si fort que le batelier hésitait à les prendre sur l'eau. Enfin l'on arrive à Thonon, où Secrétan laisse sa petite famille chez un ami sûr ; puis il retourne à Lausanne remplir son devoir de citoyen. A Thonon, dans des conditions douloureuses, l'une de ses filles meurt. Secrétan est rappelé par sa femme. Il accourt et, pour éviter les complications d'un enterrement en pays étranger, il emporte avec lui dans sa barque le cadavre de son enfant pour l'ensevelir à Lausanne. A peine arrivé chez lui, il reçoit de sa femme la nouvelle que sa seconde fille est gravement malade. Il se rembarque, il arrive à Thonon pour la trouver morte et, repassant encore une fois le lac, il emporte le petit cercueil. Il arrive dans la mai-
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son de sa mère à Lausanne, et dépose sur la table le nouveau cercueil en disant d'une voix sourde : « Voici la seconde...»
Charles Secrétan a beaucoup souffert, mais il est resté fidèle toute sa vie aux convictions de sa jeunesse. Le i^^ septembre 1892, à soixantedix-sept ans, il m'écrivait ceci :
ce Dieu ne peut être compris que comme l'auteur et la substance du devoir. Se dévouer, se donner, se sacrifier, c'est aller à Dieu, c'est s'unir à Dieu, c'est connaître Dieu. Celui qui l'essaie, convaincu de l'obligation péremptoire où nous sommes de l'essayer, se convaincra bientôt de son insuffisance, de son inconséquence, et il devra se poser la question de savoir comment il peut être sujet d'une loi qu'il est incapable d'observer. (Péché originel, solidarité, etc.) Puis il devra chercher hors de lui la force nécessaire pour obéir à la loi qui est en lui, assuré par la raison que cette force doit se trouver quelque part. Alors, l'histoire de Jésus et l'importance qu'a prise cette histoire dans celle de l'humanité lui poseront tout au moins un problème très sérieux. Le Sauveur ne s'atteste qu'à ceux qui éprouvent le besoin d'un Sauveur. . . »
ai6 DIEU VEUT LE BIEN
Secrétan, dans un de ses derniers livres, nous a raconté l'émotion qu'il ressentit un soir, sur la terrasse de l'église de Montreux, alors qu'il était encore étudiant. Le passage est justement célèbre, on l'a cité mainte fois. Il est ici trop à sa place pour que je m'excuse de le citer une fois encore :
<r Dieu veut le bien ; par conséquent il veut notre bien, il nous aime... Je sais qu'il est parce que je sais que j'en suis aimé, je ne subsiste que par cet amour. Dans ses pages les moins oubliées, Théodore Jouffroy retrace avec une éloquence un peu voulue la nuit où s'écroulèrent les croyances de sa jeunesse. Si j'ai quelquefois envié ce don d'éloquence, c'eût été pour fixer l'instant où, dans une soirée d'hiver, sur la terrasse d'une vieille église, je sentis entrer en moi, avec le rayon d'une étoile, l'intelligence de cet amour. Il y a bien cinquante ans de cela, car mon foyer n'était pas fondé. Je rentrai chez moi avec quelque hâte, j'essayai de me concentrer et d'adorer. Pressé de traduire Timpression reçue en pensées distincte, j'écrivis avec une impétuosité que j'ignorais et qu n'est jamais revenue ; je m'efforçai de graver l'éclair sur des pages que je n'ai jamais relues. Je crois que le cahier qui les renferme existe encore.