SCENE XLVI THEODULE, RIFFARD, ROSINE
RIFFARD (entrant, suivi de Rosine)
M. Théodule, vous êtes un zigue, vous, un bon zigue. Vous saviez que j'avais’ faim, que j'avais soif, et pour lorsque, subséquemment, vous m’avez conduit à la cuisine où j'me suis bourré. Non! mais j'me suis t'y bourré ! Mais pourquoi qu’on m’a enfermé à clef ?
THEODULE (embarrassé) était... heu. c'était pour empêcher qu’on vous dérangeût.
RIFFARD Ah! c'tait pour ça ? Ben, ça c'est gentil, par exem-
ple (à Rosine) Dis donc Rosine, l’Théodule est ben plus gentil qu'le Jules ?, l’autre ?
ROSINE Allons-nous-en, papa. Tu vois bien qu'on se moque
de nous ici.
THEODULE (à part)
Fichtre ! elle n'est pas bête, la petite ! (haut) Mais non. mais non, mademoiselle, nous ne nous moquons pas de vous. Je vous assure que, pour ma part, je serais
Re
H’AMOUR A LA POSTE 281 pa 2 D CR CU OS OR A ee ee came nage mm co nee | plutôt porté à vous... à vous complimenter. (a part) Est-elle jolie, la mâtine ! Quel dommage qu'elle ait un père comme celui-là !
ROSINE
Pardon, monsieur, mais je vois bien, et votre mère me l'a fait entendre joliment, vous savez,——que je ne suis pas celle que M. Jules attendais. J'en ai eu, tout d’abord, un peu de chagrin, mais depuis que... que je l’ai vu, que je lui ai parlé, ii ne me fait plus rien de retourner chéz moi.
Mais il le regrett’ra, l’Jules, il le regrett’ra. C'pas pour rien q'ma fille à été élevée dans l’premier couvent
d'Montréal.
ROSINE
RIFFARD
Et puüis, il n'sait pas M. Jules. (bas à Théodule) J'donne cinq mille dollars de dot à ma fille l’iour de son mariage.
RIFFARD Je t'en prie papa, allons-nous-en.
THEODULE (à part) Cinq mille dollars ! Diable! Mais elle embel-
lit tout le temps, Rosine. (haut) Vous avez raison, mademoiselle Jules ne méritait pas pareille fortune. Mais...
ROSINE
Oh! père !
: Ok! ne le défendez pas. Je suis venue, j'ai vu, j'ai compris. M. Jules est bien gentil, mais.
Non, y est pas gentil. Celui quy est gentil, c'est lui. (il montre T héodule)
THEODULE
Je ne sais pas si votre père n'est pas un flatteur, mais ce que je sais bien, c 'est que, dès votre arrivée ici, vous avez fait sur moi une impression... hum... une impression
profonde, et.
ROSINE
Vous êtes un moqueur incorrigible, M. Gribois, mais il y a des choses dont il ne faut pas se moquer. Vous savez le proverbe : L'amour qu'on veut avoir...
THEODULE (vivement) hâte celui qu’on a...
ROSINE(riant) Vous voyez ! Encore un calembour !
THEODULE
Pardon ! C'est le dernier que je fais. Mais laissezmoi vous dire que je n’ai jamais songé à me moquer de vous.
ROSINE C'est vrai : vous avez été charmant pour moi. RIFFARD
Et pour moé, donc ? J'ai t'y mangé à la cuisine ! Non, mais j'ai t'y mangé |!
Eh bien, si je vous ai paru charmante, comme vous avez le bonté de me le dire, c'est à cause de l'impression que vous avez faite sur moi, et dont je parlais tout à l’heure. Je n'osais cependant me prononcer, croyant que... que vous aimiez mon frère...
ROSINE (pensive)
J'aimais ses lettres.
RIFFARD Ça t’apprendra à fleuretter par setrpondases l THEODULE Si vous aimiez ses lettres, vous... vous aimerez peut-
être. Ecoutez moi, mademoiselle : je ne ‘"ux pas vous laisser ir ainsi, sans m'avoir entendu, compris. (à
Riffard) Monsieur Riffard, j'ai le bonheur de vous de-
mander la main de Mademoiselle Rosine. Je ne vous pro-
mets pas de l'aimer plus qu'en ce moment, parce que c'est impossible ; mais je vous jure bien, par exemple, que pas une femme ne sera plus ,——et plus rieuse, et plus délicieuse, —que votre fille !
RIFFARD
Parle-t'y ben, c'gas-là, hein ? Ben, ça m'va assez à moé. (Ça m'va même très ben. Qu'est-ce qu'en dit la
p'tite ? ROSINE
Mais père !
THEODULE (avec chaleur)
Je vous aime, mademoiselle... Ecoutez-moi : je vous aime, et si vous voulez bien m'aimer un peu, cela fera un si grand amour, que tout le monde, et même Jules, aimera autour de nous. Nous marierons Jules à quelque gentille correspondante. Nous gâterons la maman et le papa Gribois ; nous ouvrirons tout grands nos coeurs à la douceur de vivre, et votre père... heu... votre père nous...
RIFFARD (un peu ému)
L'père Riffard, quand se fille s’ra mariée, r'tourn’ra à sa ferme, là-bas, dans sa paroisse.
THEODULE (content)
Où nous irons vous voir, beau-père, où nous irons vous
voir.
ROSINE
Mais monsieur ! Etes-vous drôle ! Nous nous connaissons à peine.
Vous ne connaissiez pas mon frère Jules, non plus, et
cependant.
ROSINE
Je le connaissais par ses lettres.
THEODULE
Mais ses lettres ! ses lettres ! Si je vous disais qu'elles ne sont pas de lui ‘‘ses’” lettres ! Quelles sont de moi? (à part) Tant pis pour Jules !
ROSINE #4 7
De vous ? De vous ? Mais comment celà ?
RIFFARD Tiens ! tiens! Ah ben ! ça m'étonne pas, moé ! THEODULE
Ces lettres, Jules les prenait toutes faites dans un volume que j'ai fait paraitre voilà quelque temps. Quand il vous disait Je t'aime”, par conséquent, c'était moi qui vous le disais.
ROSINE
Oh! monsieur Théodule !
THEODULE
Ainsi, vous me permettez ?.. Vous ne dites pas non ? Vous pouvez m'aimer ?
C'histoire ! Vous voyez donc pas qu’elle a déjà commencé !
< ROSINE (se laissant aller) Et vos parents ? ee .THEODULE
Mes parents seront enchantés. Vous avez vu, déjà, que ma mère vous avait prise en.affection : elle vous aimera im presqu'autant qué moi. Quant à mon père,
ik vous adorera.
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266 L'AMOUR A LA POSTE ROSINE Mais M. Jules ?
RIFFARD Foin ! M. Jules.
THEODULE
Voilà !…. Ah! tenez, voici ma mère. (entre Madame Gribois) Mère, je te présente ma fiancée, i
selle Rosine.
SCENE XLVII Les mêmes, Madame GRIBOIS Madame GRIBOIS (surprise) Ta fan. Théodule, ta fiancée ?
THEODULE Parfaitement je viens de la demander en mariage. RIFFARD Et —…——— j'lui ai donné ma permission.
| oui THEODULE (à sa mère) Tu es contente ?
Madame GRIBOIS
C'est-à-dire que j'en suis on ne peut plus heureuse. Cette chère petite ! Et moi qui cherchais à vous éloigner.
ROSINE Ne parlons plus de ça. Ah! Madame! ce que je suis confuse de tout ce qui m'arrive !
Madame GRIBOIS Nous vous aimerons bien.
THEODULE (à Rifard)
Dites donc ? Puisque nous sommes fiancés, vous me permettez de l'embrasser, n'est-ce pas ?
RIFFARD
C'est pas défend... (regardant vers le fond) Mais attendez, attendez ! V”là l’Jules qui s’amène avec M. Gribois. J's’rais curieux de voir la grimace qu'y va faire
en apprenant la nouvelle.
Madame GRIBOIS
Ce sont eux, en effect. Mais qu':st-ce qu'il a Jules ? Il chancelle, il titube. (entrent Jules et Gribois...Les deux sont légèrement ivres) Que veut dire.
Les mêmes, JULES, GRIBOIS
THEODULE
Ce n'est rien, maman, ce n'est rien. Jules, qui ne peut rien réussir, pas même une griserie, a voulu noyer son chagrin et père l'y a aidé. Mais c'est à mon tour de me griser, main et, ma foi, je me grise, je me grise allez ? (il embrasse Rosine)
JULES (à son père) Hein ! Il embrasse la petite, Théodule ?
THEODULE (à Jules) Et pourquoi pas ? Puisque c’est mon bien...
GRIBOIS Son bien ! Le veinard! (à Riffard) C'est vrai
RIFFARD
Que j'vous l’assure subséquemment. YŸ vient d'la d'mander en mariage.
JULES (suffoqué) Il l’a demandé en...
GRIBOIS
Fichtre ! il va bien, Théodule ! (à sa femme en l'entraînant) Dis-donc ? il me paraît courageux tout de même Théodule. (/ules s'approche, Riffard, Rosine et
Théodule forment un groupe et causent)
Madame GRIBOIS ne Courageux ? Est-ce qu'elle n’est pas jolie, la petite
ça ?
GRIBOIS
Ah ! oui, certes ! Le veinard ! Non, mais est-il veinard, ce Théodule !
Fe j JULES ( foriinise) 7" Veinard ? Dites donc que c’est un traitre.
L'AMOUR A LA POSTE 289 Ce ec de |
GRIBOIS
Tu n'es pas content ? (à sa femme) ï 1 que ce gaillard-là n’est pas content. (plus bas) Mais le père ? le père Riffard ? Est-ce que Théodule l'a demandé en mariage aussi ?
Madame GRIBOIS