SCENE II GRANDIER, ALINE GRANDIER ($s’approchant
Tu souffres, n'est-ce pas, Aline ?
ALINE (avec un geste.)
Je l’ai dit tout à l'heure : ne parlons plus de ces
choses. ..
GRANDIER
Au contraire, parlons-en. . ..Parlons-en encore, parlons-en ‘oujours...C'esi le plus sur moyen de ne pas ou-
blier...
ALINE (s’asseyant.) Et d’entret-nir la souffrance. ...
GRANDIER
. Et d'entretenir la souffrance, soit ! Il ne faut pas laisser toute la souffrance aux ‘autres. ..Dis-moi, Aline,
ton coeur, ton coeur aimant et tendre, il est toujours là-bas, n'est-ce pas, à la ferme ?
ALINE
Vous vous trompez, mon père : il y a mis le temps, mais il est enfin revenu.
Eh bien, si c'est vrai, j'aurais préféré qu'il y restât encore quelque temps...
ALINE (surprise. ) Que dis-tu ?
GRANDIER (avec résolution. }
Tiens, viens t’asseoir là, en face de moi...Il faut que je te parles de choses graves ce soir, et comme nous avons peu de temps avant l’arrivée de nos invités, je serai bref... Dis-moi, petite, tu n’as pas oublié le docteur Reynaud, n'est-ce pas ?
ALINE (saisie ; après un silence.)
Et pourquoi ne l'aurai-je pas oublié ? N'était-ce pas pour moi une nécessité, un devoir ? Oui, longtemps, je me suis dit: il n’est pas coupable, c’est une erreur, une erreur monstrueuse, et bientôt il va revenir, il va nous revenir plus grand et plus noble que jamais. . . Hélas ! voilà cinq années, cinq siècles d’écoulés, et il ne revient pas! Et il est toujours sous le coup de cette accusation infâme. .. Est-ce que je puis encore penser à ce .. .condamné ?
GRANDIER (avec douleur.)
C'est vrai alors ? Tu le crois coupable maintenant ?
| na LH Fat 5.5:
è br:
pen
ALINE (avec un geste las.)
Et comment ne pas le croire ? A-t-on trouvé une seule preuve de son innocence depuis cinq années que M. Hénier cherche à le réhabiliter ?Où sont les preuves de son innocence ? Allons ! je te le demande à toi, mon ami, mon père ?
GRANDIER
Ce qu'on a trouvé ? Les preuves ? (à part) Oh Dieu ! et ne pas pouvoir lui dire ! (haut) Hénier a du moins réussi à se convaincre lui-même de cette innocence. . . Et si Hénier, qui fut la principale victime de cette affaire, peut jurer aujourd’hui que son prétendu agresseur n'est pas coupable, je ne comprends pas que toi...toi qui l'aimais tant, tu songes maintenant à l'abandonner, à te jeter dans les bras d'un autre...
ALINE (avec douleur.) Mon père !
GRANDIER (avec une émotion grandissante.)
Tu sais que, moi aussi, je suis de l’avis de mon ami Hénier, et que jamais—toi aussi tu le disais cela un jour — que jamais je ne douterai de l'innocence du docteur Reynaud. . . Lui, coupable d'une tentative de vol à main armée ! de meurtre ! Allons donc i (Comme si Jacques n'était pas l’homme le plus noble et le plus fier qui soit sorti des mains du Créateur !
Et cependant il fut trouvé coupable...
SE eh 2e EE RS GRANDIER
Et qui te dit que la justice—quel nom !—ne s'est pas, une fois de plus grossièrement trompée ?
ALINE
La justice ne peut s'être trompée ?. ce point là...Tu sembles vouloir oublier que le docteur lui-même s'accusait, montrait son bras blessé—<car il était blessé—comme preuve de sa culpabilité, jurait avec une sorte de rage qu'il était le seul, le véritable coupable, et qu'il était inutile de chercher ailleurs. ..Que penser après avoir entendu pareilles chcses ?
GRANDIER (s'oubliant.)
Et si le pauvre garçon s'était sacrifié, Aline ? Si, pour sauver l'honneur d'une famille, son existence même, il s'était laissé accuser, arrêter, jeter en prison ?...S'il le connaissait, lui, le vrai coupable et pourtant ne voulait pas le livrer ? .
ALINE (debout ; avec un cri.) Père ! que veux-tu dire ?
GRANDIER (avec exhaltation.) Si Hénier aussi le savait ? Si moi...
PIERRE (apparaissant à la porte brusquement.) M'sieu Grandier !
GRANDIER (ramené au sens de la réalité.)
Pierre !...Que veux-tu, mon ami ?
PIERRE
J'vous d'mande ben pardon, mamzelle Aline, mais j'ai deux mots à dire à M. Grandier...
GRANDIER
Ah! bien...(il va vers Pierre, tandis qu'Aline s'éloigne un peu.) Que veux-tu ? (Pierre lui parle bas.)
PIERRE (finissant haut. S «pas Ça...
GRANDIER (avec un sourire pâle.)
Tu es un brave garçon, Pierre, et je te remercie... Va...(Pierre sort el Grandier revient.)
ALINE (revenant vivement.) Qu'’allais-tu dire tout à l’heure quand Pierre est entré?
GRANDIER (calme maintenant.)
J'allais dire, ma chère enfant, que nous avions, Hénier et moi, la quasi-certitude que le docteur s’est sacrifié pour sauver l'honneur de quelqu'un. ..un parent, un ami, on ne sait. Îl ne nous a pas été possible de percer ce mystère. Mais j'espère. . . j'espère avec passion que Dieu fera justic: un Jour, et c’est pourquoi je ne veux pas que tu épouses ce. .
ALINE (secouant la tête.)
Pourquoi me répéter tout cela, mon père ? Tu ne réussis qu’à me briser un peu plus le‘coeur. Que le docteur Reynaud soit innocent, je l'ai. cru jusqu'ici. . .je m'efforce de le croire encore. . . Mais puisqu'il est parti pour toujours ! Puisqu’il-est perdu pour moi ! Pourquoi en-
tretenir autour de moi—-de nous—cette atmosphère de deuil,
douleur et de larmes ?...Je te parais égoiste ? Ah ! c'est que le temps, vois-tu, a fait son oeuvre !....Il a endolori la cuisante blessure, l’a adoucie de jour en jour davantage, lui a versé le baume magique qui découle des années. . .l'a guérie. . . (elle rit nerveusement) si bien guérie, en effet, que je suis maintenant prête à recevoir, à épouser un autre homme...
GRANDIER
Eh bien, si tu l’épouses—ce qui n’est pas encore fait— ce n'est pas parce que tu as oublié l’autre... C'est en te sacrifiant, toi aussi, en te sacrifiant pour nous...
ALINE Oh! le grand mot! Mais...
Chut ! quelqu'un . = ALINE (à part.)
Il était temps ! Encore une minute et j'allais Jâche-
ment crier grâce !....(entre Madame Grandier suivie de Révol.) SCENE III MADAME GRANDIER, ALINE, GRANDIER, REVOL
MADAME GRANDIER (très aimable.)
Mon cher monsieur Révol, nous vous attendions avec impuilence . ..
REVOL {très raide.) Oh ! madame !
GRANDIER (lui tendant la main.) Comment allez-vous ?
REVOL (banal.)
Bien, bien....Ah! mademoiselle ! (Comme vous êtes belle ce soir !
‘ALINE
Vous me permettrez bien de l'être, comme cela, de temps à autre, n'est-ce pas ?...Mon père attend un vieil ami.
REVOL Ah ! vous attendez du monde ?
Un seul visiteur : M. Hénier. (Cela ne vous gêne pas ?
REVOL Oh ! je ne suis pas gêné.
GRANDIER (agacé.)
Non ? Tant mieux, alors, tant mieux, monsieur... (à Madame Grandier) Mon amie, j'ai des ordres à donner à Pierre : je reviens tout de suite. (à Révoly Vous permettez ?
REVOL Oui.