‹ L'enjoleuseChapitre 52 sur 111 · SCENE I MADAME GRANDIER, GRANDIER, ALINE ALINE · texte numérisé non relu

SCENE I MADAME GRANDIER, GRANDIER, ALINE ALINE

Regarde donc, mère, regarde donc, père, comme c’est joli ici depuis que j'y ai semé des fleurs !

GRANDIER (5e retournant.)

En effet. Mais ce ne sont pas les fleurs seules qui font toute cette grâce et toute cette beauté, Aline. C'est encore plus le génie de ton coeur qui sait “voir”, et celui de tes doigts qui savent exécuter...

MADAME GRANDIER

Elle a une baguette de fée au bout des doigts. Mais dis dorc, mon enfant, tout à l’heure, avart notre entrée, nous avons cru t’entendre causer avec quelqu'un ? Tu parlais haut, et cependant nous t’avons trouvée seule. . .

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ALINE Vous ne vous étiez pas trompés: je causais, en effet. GRANDIER Mais avec qui donc ?

ALINE Avec le passé. ..Mon passé !

MADAME GRANDIER (avec impatience.)

Le passé ! ton passé !...Comme si nous avions sujet de le regretter !

GRANDIER (allant s'asseoir.)

En tout cas, ce ne devait pas être bien gai que ce que vous vous racontiez, ton passé et toi...Il est plutôt triste notre passé...

ALINE

Triste et gai—comme le présent—et comme l'avenir, . sans doute. ..Cela dépend du point de vue auquel on se place...

GRANDIER Oui...et des personnages...

ALINE (changeant de ton.)

Assez ! Comme te voilà mis, mon père ! Vraiment on dirait que nous donnons un bal !

GRANDIER

N'attendons-nous pas des amis ?

MADAME GRANDIER

Nous attendons surtout avec intérêt la visite de ce M. Révol que nous avons connu voilà si peu longtemps, et qui cependant t'aime déjà à vouloir nous demander ta main,

Oh ! tu sais, ce sera pas encore celui-là, s'il n’en tient qu’à moi...Un morceau de bois, un automate, un imbécile

enfin !

MADAME GRANDIER

Je ne dis pas que ce soit un Marcel d'Epirieu; mais puisqu'Aline ne veut plus entendre parler de celui-là, et d’ailleurs. . .Car enfin ce M. Révol est de bonne famille et représente bien ce qu’en Europe, on appelle un bon parti ... Il a de la fortune, il t'aime. . . C’est le commencement du bonheur : ne le laisse pas échapper.

ALINE (avec lassitude.)

Le bonheur !...Non, mais m’a-t-on assez bercée avec ce mot-là ! Le bonheur ! Mais enfin savez-vous ce que c’est que ce bonheur ? C'est l’ombre que fait la fleur sur la terre quand le soleil luit. . . À peine vous êtes-vous approché de la fleur pour la cueillir, que l’ombre a déjà changé

de place...

MADAME GRANDIER

Poésie que tout cela. Le bonheur est un personnage qui court les rues, et qui s'invite aux foyers où l’on veut bien le recevoir. L'important c'est de ne pas lui fermer la porte au nez quand il se présente, le prenant gauchement pour un intrus...Oui, je sais. ..A vingt ans, ‘le bonheur, on Je voit toujours jeune et beau, plein de talent, de délica-

tesse et de poésie, et, à ce héros de roman, on ouvre un coeur très pur, très noble, mais exalté, et dans lequel il ne

vient pas...

GRANDIER Oh ! si...Il y vient quelquefois...

MADAME GRANDIER

Mais ce n’est pas toujours le héros de roman, alors, Le bonheur se présente plus souvent sous l'aspect d’un être orné d’une beauté et de qualités fort ordinaires. . .Il suffit que cet être soit sage, bien élevé, de bonne famille et qu'il

soit...

GRANDIER

Riche !

MADAME GRANDIER

Riche, oui...Car on ne vit pas sans la fortune : on

vivotte.

ALINE (avec lassitude.)

Vous n'avez pas besoin de me dire tout cela, ma mère, car vous savez bien que je suis prête à faire selon votre bon plaisir. . . Autant ce M. Révol qu'un autre, après tout,

et d’ailleurs...

GRANDIER

Tu n’es pas encore mariée. . .

MADAME GRANDIER Elle le sera bientôt. En attendant, et comme il se fait tard, tu vas aller changer de robe, n'est-ce pas ?

ALINE (avec indifférence.)

Oh ! je suis bien comme je suis, n'est-ce pas, papa ?

Smet

EL

GRANDIER Pour moi, tu es toujours bien...

MADAME GRANDIER Eh bien, vrai, tu n’y mets guère d'enthousiasme | GRANDIER Il n’y a pas de quoi...

ALINE Que voulez-vous ! Je suis une vieille file maintenant, et l'enthousiasme, vous savez, est assez conne l'hirondelle qui n’aime pas l'hiver...

MADAME GRANDIER

Et dire que tu étais si gaie à la campagne, là-bas, si enthousiaste !

ALINE C'est qu’alors je n'avais que vingt ans...

GRANDIER Vingt ans ! Ettuen as aujourd’hui ?

ALINE

Vingt-cinq. . .ou trente. ..Je ne sais plus au juste. . Les dernières années que nous avons passées ont dû compter double, et je ne sais plus ma table de Pithagore. . . Ne parlons plus de cela.

MADAME GRANDIER

Oui, ne parlons plus : agissons. (se levant) Vienstu t'habiller >? Moi je vais voir comment Pierre se tire d'affaires dans ses préparatifs.

GRANDIER (bas à Aline.)

Reste un moinent.

ALINE Une minute encore, mère. . . J'irai te rejoindre... MADAME GRANDIER

Bien. Ne tarde pas. (à part en s'en allant) Encore des conciliabules ! Vraiment je ne comprends rien aux agissements de Maurice... Enfin... (elle sort.)

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