PREFACE
\k fuite de la princesse de Condé, 3 cherchant en Flandre protection -yjus^t contre les persécutions amoureuses de Henri IV, est un des plus singuUers événements de l'histoire du xviis siècle. Les contemporains virent avec étonnement un prince du sang se réfugier chez les Espagnols, une fille des Montmorency courir la nuit, à cheval, aux frontières , et enfin un roi de cinquante-sept ans , amoureux d'une fille de seize , scandaliser ses sujets par des extravagances que nous mettrions au rang des fables, si tous les historiens ne les avaient mentionnées.
Charlotte-Marguerite de Montmorency fut belle dès l'enfance ^ , et conserva toute sa vie une extraordinaire beauté. Elle devint le point de comparaison de toutes les dames qui passaient pour belles, et qu'après examen on trouvait toujom-s moins belles qu'elle 2. Henri IV, qui l'avait vue aux ballets de la reine, en était amoureux longtemps avant qu'elle se mariât, et l'espérance de la garder près de lui le décida à la donner au premier prince du sang, et, comme le dit Tallemant, à conclure l'affaire, croyant que cela avancerait les siennes.
n est certain que la passion du roi n'était un mystère pour personne. Il avait, pour l'exprimer, emprunté la plume de Malherbe ^ :
* « W^^ de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que ce seroit une beauté extraordinaire. » (Tallemant, Hist, de JI/'"« la Princesse, édit. de Paulin Paris, t. I, p. 169.)
^ Voy. Tallemant, édit. Paulin Paris, t. I , p. 475, ^ Voy. Malherbe, Stances d'Alcandre au sujet de l'absence d'Oranthe ; Stances d'Alcandre sur la captivité de sa maîtresse ; Stances pour le retour d'Oranthe.
tous les auteurs de Mémoires la mentionnent, et l'Estoile, dans son journal, l'enregistre à sa date avec les nouvelles du moment. Le prince n'ignorait pas cet amour qui avait précédé son mariage ^ et qui avait été un obstacle aux demandes du duc de Bouillon, et siu-tout de Bassompierre , qui paraissait inspirer à la princesse un sentiment contraire aux espérances du roi -. Il nous a conservé la défense qu'on lui fit de penser à cette alliance sous peine de disgrâce , de rupture et même de haine ^ : a Bassompierre , je te (( veux parler en ami. Je suis devenu nonce seulement amoureux, mais furieux et outré « de M"* de Montmorency. Si tu l'épouses et « qu'elle t'aime, je te haïrai; si elle m'aimoit, « tu me haïrais. Il vaut mieux que cela ne « soit pas cause de rompre notre très-bonne
' Voy. Relations du cardinal Bentivoglio , traduites par le P. Gaffardy, in-i», 1642, p. 496.
^ Voy. Fontenay -Mareuil, collection Micliaud et Poujoulat. S. II, vol. V, p. 6.
^ Voy. Mémoires de Bassompierre, collect. MicL. et Pouj. S. II, vol. VI, p. 56.
(i intelligence, car je t'aime d'atfection et « d'inclination. Je suis résolu de la marier « à mon neveu le prince de Condé , et de la « tenir près de ma famille : ce sera l'entre- « tien et la consolation de la vieillesse où je (( vais désormais entrer. Je donnerai à mon « neveu, qui est jeune et qui aime mieux la « chasse cent mille fois que les dames , cent (( mille francs par an pour passer son temps , « et je ne veux d'autres grâces d'elle que son « affection, sans rien prétendre davantage. »
Il est difficile de croire, après les premières paroles du roi, et si l'on considère l'état d'exaltation où le mirent les suites de ce mariage , que Henri ne prétendît qu'à la pure amitié de la princesse. Il était peu enclin à l'amour platonique, et les contemporains ne se sont pas mépris sur le genre d'affection qu'il espérait obtenir. « Sa Majesté, disait la marquise de Verneuil, a voulu abaisser le cœur à M. le prince en lui haussant la tête 1 ; )) et cet abaissement de cœur qu'on
1 Voy. l'Estoile, collect. Mich. et Pouj., p. 507.
supposait fut probablement un motif pour le roi de le préférer à ses rivaux.
Henri II de Bourbon i , prince de Condé , avait alors vingt et un ans. Rien n'annonçait cette souplesse d'idées et cette science du monde et des affaires qui faisait dire à M"'' de Motteville qu'il eût mérité d'être roi. Henri l'aimait, et à plus d'un titre, s'il faut en croire la chronique - ; mais il le considérait comme incapable d'agir de son propre mouvement ^ et sans solliciter le conseil et le consentement de son royal cousin. Le mariage projeté et décidé par le roi fut fait et consommé à Chantilly, le dimanche 17 mai 1609, sans aucune pompe ni solennité, ni aucune autre assemblée de princes
* Henri de Bourbon , deuxième du nom , prince de Condé, né posthume à Saint-Jean-d'Angely le ler septembre 1588, fils de Henr^de Bourbon, premier du nom, prince de Condé, et de Charlotte-Catherine de la Trémouille.
^ Voy. l'Estoile, coUect. jMich. et Pouj., p. 547.
' Voy. Fontenay-Mareuil , p. 6.
et seigneurs de la cour t. Les fiançailles avaient eu lieu en la galerie du Louvre 2. Le connétable donna à sa fille cent mille écus ; le prince n'avait que dix mille livres de rente ^, et il est probable que le roi , qui lui donna cent cinquante mille francs, avait payé les frais de son éducation.
Le roi partit deux jours après la noce plus amoureux que jamais. Il changea de costume, de visage ^ , et cette passion connue de tout le monde inquiétait le prince de Condé , qui se retira autant qu'il put dans ses maisons, espérant que l'éloignement calmerait le roi ^.
* Voy. l'Estoile, collect. Mich. et Pouj., p. 510..
- Voy. Mémoires de Bassompierre, collect. Mich. et Pouj., p. 57.
^ Voy. Tallemant, édit. Paulin Paris^ t. I, p. 171, et le Contrat de mariage du 2 mars 1609, Bibl. Imp. F. Béthune, 9485, fo 171.
* Le chagrin qu'eut le roi dura jusqu'à la fin de sa vie, et le réduisit à n'avoir |ius que la peau et les os. (Voy. Lettres missives, publiées par M. Berger de Xivrey, t. VIT, p. 837.)
^ Voy. Fontenay-Mareuil, collect. Mich. et Pouj., p. 6.
Le roi fît, pour se rapprocher de la princesse , toutes les démarches que la folie peut conseiller i. Il se déguisa en Flamand, en palefrenier, en valet de chiens, cacha son visage sous une fausse barbe ou sous un emplâtre; mais la vigilance du prince déjoua les rendezvous concertés avec la princesse-mère 2, et le roi s'en retourna à Paris, scandalisant ses sujets par ses fredaines publiques ^.
La grossesse de la reine approchait de son terme •^. L'étiquette voulait quelles princes et les princesses du sang fussent présents aux couches, et Condé ne pouvait donner de raisonnables motifs d'absence. H savait que le roi
1 Voy. Fontenay-Mareuil ,'^p. 6 ; l'Estoile , p. 546 ; Lenet, p. 230.
^ Lenet et Viroy, serviteurs de la maison de Condé, sont favorables à la princesse-mère.
^ Le roi, accompagné de M. de Vendôme, des frères d'Elbène , du capitaine du Jon et du chevalier du guet , tous déguisés et portant de fausses barbes , furent poursuivis à Saint-Leu par le prévôt , qui les prit pour des voleurs.
* Elle accoucha le 25 novembre.
était disposé à employer les moyens violents , que Sully lui était très-contraire et qu'il avait proposé de le garder à la Bastille •. Il est probable que Henri eût pris ce parti ; aussi Condé, à bout de ressources et de délais , consentit à venir à Paris avec sa femme, sous la promesse que fit la reine , par ordre du roi , de veiller sur la princesse et de la garder la journée entière auprès d'elle 2.
Une mesure aussi sage eût produit un effet favorable, si Henri « neût été épris d'un amour « forcené qui ne se pouvoit contenir dans les « bornes de la bienséance 3 ». « Le Roy, en ce temps , dit l'Estoile ^ , esperdument amou-
' Bassompierre nous a conservé les paroles de Sully : « Sire, si vous eussiez cru le conseil que je vous donnai il y a quinze jours, vous l'eussiez mis à la Bastille, où vous le tnniveriez maintenant, et je vous l'eusse bien gardé. » {Voy. coll. Mich. et Pouj. S. Il, t. VI, p. 67.)
- Voy. l'Estoile, p. 517. Ce que la reine pensait du service que le roi lui demandait.
^ Voy. Mémoires de Bassompierre, coUect. Micli. et Pouj., p. 66.
* Voy. l'Estoile, collect. Mich. et Pouj., p. 514.
reux de M"^ la princesse de Gondé, estimée la plus belle dame, non de la cour seulement, mais de la France , donne subjet, par ses déportements, de nouveaux discours aux curieux et medisans , qui sans cela ne parloient que trop licentieusement de Sa Majesté et des vilanies et corruption de la cour; car sa passion de ce costé-là , qu'il ne pouvoit dissimuler, étoit si grande et avec tant d'ardeur, qu'on l'en vid changer en moins de rien d'habits, de barbe et de contenance ; se monstrant si eschauffé à la chasse de ceste belle proie, pour laquelle avoir il mettoit tout le monde en besongne, jusques à la mère du mari, qu'il donna juste subjet à M. le prince de se plaindre. Si que, craignant la commune fortune de la cour, qui lui sembloit déjà (et non sans raison) preste de lui fondre sur la teste , demanda congé à Sa Majesté, pour lui et pour elle , de se retirer en l'une de ses maisons : estimant que l'eslongnement de la personne de sa femme estoit le plus doux et séur moyen qu'il eust sceu tenir pour obvier à tous inconvéniens et tempérer l'ardeur des folles amours de son prince. Mais^tant s'en fallust
que ceste requeste fût bien reçue de Sa Majesté, qu'au contraire voiant que ce prince lui en faisoit un petit beaucoup d'instance et plus qu'il n'en eust voulu, et ne pouvant supporter tant soit peu l'ennui de l'absence de cette dame : après un rude refus se fascha aux menasses et injures; auxquelles on a voulu dire que M. le prince aiant répliqué un peu hautement, et aiant meslé en ses propos un mot de tirannie (comme s'il en avoit voulu tancer tacitement Sa Majesté), le Roy, relevant ce mot avec aigreur, lui auroit respondu que jamais il n'avoit fait acte de tiran en sa vie que quand il l'avoit fait reconnoistre pour ce qu'il n'étoit point , et que quand il voudroit il lui montreroit son père à Paris. Lesquelles paroles (si tant est qu'elles aient été dites comme on assure), on peut penser de quelle façon elles navrèrent le cœur de ce pauvre prince ; lequel d'austre costé étant bien averti que le Roy se servoit de sa mère comme d'un instrument propre pour corrompre la pudicité de sa femme, en entra en grosses paroles
avec elle, lui dit mille pouilles, l'appela
ou d'autres mots qui ne valoient pas mieux,
lui reprochant de lui avoir peint la honte sur le front. »
Condé, à la suite de cette querelle, se retira avec la princesse à Breteuil, abbaye, à l'entrée do la Picardie, possédée par un de ses aumôniers 1. Le roi, indigné et passionné, lui fit dire , premièrement sous des prétextes colorés, et eniîn ouvertement par menaces, de ramener sa femme à la cour 2 ; mais celui-ci vint seul, donnant d'assez faibles excuses.
Le malheureux prince n'avait ni amis ni appui. Ceux qui s'intéressaient à lui étaient éloignés par la sévérité de Sully, qui lui refusait l'argent nécessaire à qui veut se faire des partisans. Il résolut de se réfugier chez le prince d'Orange, son beau -frère 3, et de
* Voy. Mémoires de Lenet , coUect. Mich. et Pouj., p. 229, et Tallemant, vol. 1er, note, p. 179, édit. Paulin Paris.
^ Voy. la Relation de Bentivoglio, Fuite du prince de Condé, édit. 4642, in-4o, traduction de Gaffardy, p. 497.
' Philippe-Guillaume de Nassau , prince d'Orange, épousa Eléonore de Bourbon en 1606.
mettre son honneur sous la protection des Espagnols.
L'exécution de ce dessein présentait de gi-andes difficultés. Les parents de la jeune femme avaient depuis longtemps considéré l'amour du roi comme une cause de fortune pour leur maison * ; et soit mauvais conseil , soit que la coquetterie dont elle fit preuve dans le cours de sa vie existât déjà en germe, soit enfin que sa vanité fût flattée de la passion d'un roi victorieux et spirituel 2, il est certain qu'eUe avait encouragé les espérances de Henri ÏW. EUe lui avait donné son portrait peint en secret par Ferdinand 3; elle avait
» Voy. Tallemant, t. I, p. 169 et M3; les Lettres du Connétable et de M™"^ d'Angoulême, Revue rétrospective, t. I; Malherbe, Lettres, édit. de 1822, in-8°, p. 124.
2 Voy. Mémoires de Motteville. « Je lui ai ouï dire qu'elle avoit regret de ce que le cardinal Bentivoglio n'avoit point été élu pape, afin de se pouvoir vanter d'avoir eu des amans de toutes les conditions : des papes, des roys, des cardinaux, des princes, des ducs, des maréchaux de France et même des gentilshommes. »
^ Voy. Tallemant, t. I, p. 173, édit. Paulin Paris.
eu connaissance des rencontres préparées par ordre ^ , et sa correspondance témoigne de sentiments que le respect n'inspire pas, même pour un roi ^ : il fallait donc qu'elle ignorât les volontés du prince jusqu'à ce qu'elle fùl dans l'impossibilité d'en entraver l'exécution. Elle partit pour Bruxelles dans un petit carrosse de campagne, accompagnée de deux femmes , croyant se rendre à un rendez-vous de chasse; elle pleura beaucoup quand eUe apprit le but de son voyage , et elle fît toute la résistance qu'elle put 3.
Le roi ne croyait pas le prince de Condé capable d'une décision importante. Convaincu que son éloignement de la cour était le résultat des conseils de Bassompierre et de Bellegarde , il fut hors de lui à l'annonce de cet événement'^. Il jouait en son petit cabinet,
1 Voy. Lenet, p. 229.
* Voy. Malherbe, Lettres, édit. de 4 822, p. 152.
^ Voy. Fontenay-Mareuil, p. 6; Malherbe, Lettres, p. 97.
'* Voy. Bassompierre, collect. Mich. et Pouj., p. 67 ; Fontenay-Mareuil, p. 7.
quand d'Elbène, puis le chevalier du guet lui en portèrent la nouvelle. « Mon ami , dit-il à « Bassompierre , je suis perdu : cet homme « emmène sa femme dans un bois. Je ne sais « si c'est pom' la tuer ou pom' l'emmener hors (( de France. » Il se retira dans la chambre de la reine avec le marquis de Cœuvi'es, le comte de Cramait, d'Elbène et Loménie, et il envoya chercher ses ministres.
Bassompierre, qui ne vit jamais homme si perdu ni si transporté , nous a conservé en quelque sorte le procès-verbal de ce conseil , l'agitation du roi, sa colère contre ceux qui hésitaient à émettre leur avis et l'opinion de chacun donnant pour conseil : un plat de son métier ou un trait de son humeur.
Le chancelier voulait qu'on fît de bonnes et fortes déclarations contre le prince et tous ceux qui le suivraient ou donneraient aide soit d'argent, soit de conseil ; Villeroy, qu'on dépêchât à tous les ambassadeurs du roi vers les princes étrangers pour leur donner avis du départ de M. le prince contre la défense
du roi , et faire faire les offices nécessaires auprès d'eux pour ne le tenir dans leurs Etats ou le renvoyer à Sa Majesté. Le président Jeannin dit sans hésiter que Sa Majesté devrait dépêcher un de ses capitaines des gardes du corps pour tâcher de le ramener, et ensuite chez les princes aux Etats desquels il serait allé, les menacer de leur faire la guerre en cas qu'ils ne le lui remissent pas entre les mains.
Sully proposait de ne rien faire : « Si vous ne faites rien du tout , dit-il , et montrez ne vous en soucier, on le méprisera, personne ne l'aidera, non pas même ses amis et serviteurs qu'il a par deçà ; et dans trois mois , pressé de la nécessité et du peu de compte qu'on fera de lui, vous le raurez à la condition que vous voudrez ; là ou si vous montrez d'en être en peine et d'avoir désir de le ravoir, on le tiendra en considération, il sera secouru d'argent par ceux de deçà ; et plusieurs croyant vous faire déplaisir le conserveront, qui l'eussent laissé là si vous ne vous en fussiez pas soucié. »
Le roi adopta l'avis de Villeroy et de Jeannin , qui flattait sa passion. Testu , chevalier du guet, et la Chaussée, exempt des gardes, furent envoyés par deux côtés à la poursuite du prince , pour, s'ils le trouvaient et atteignaient dans le royaume , l'arrêter avec tout ce qui était à sa suite et le ramener; et, s'il en était déjà parti , le suivre et le réclamer en tels lieux qu'ils le joindraient *.
Le prince, qui s'attendait a être poursuivi , quitte le carrosse à Crécy, fait monter la princesse en croupe de Rochefort 2, et, malgré le mauvais temps et les erreurs des guides, la petite troupe, qui n'avait pris que trois heures de repos à Catillon , ne fut rejointe par Bala-
* Voy. Ordonnance du chevalier du guet du 29 novembre au soir. Lettres au gouverneur de Guise et à M. de Venceslas, ambassadeur à Madrid, [Bévue rétrosp., vol. I, p. 204.)
^ Louis d'Alloigny , marquis de Rocbefort, chevalier des ordres le 16 décembre 1619, lieutenant général en Poitou , chambellan du prince deCondé, surintendant des bâtiments , mort le 2 septembre 1 657.
gny * et les autres envoyés du roi qu'à Landrecy, sur le territoire flamand.
Condé dépêcha un de ses gentilshommes à l'archiduc Albert 2, alors à Marimont, pour lui faire connaître les motifs de sa fuite et lui demander asile; mais l'archiduc, craignant la colère du roi de France , ne voulut pas recevoir le prince et lui fit dire de quitter ses Etats. La princesse continua donc avec Chabonne ,et Virey son voyage vers Bruxelles, où le prince et la princesse d'Orange, mandés
* Damien de Montluc , seigneur de Balagny, fils de Jean , bâtard de Montluc, seigneur de Balagny^ maréchal de France, et de Renée de Clerraont d'Amhoise, sœur du vaillant Bussy, mort à Paris sans avoir été marié, âgé de vingt-cinq ou vingt-six ans , le 9 avril 1 61 2. L'évêque de Valence , Jean Lasseran Masseucomme , était son grand-père.
* Albert , archiduc d'Autriche, sixième fils de Maximilien II et de Marie d'Autriche^ cardinal et archevêque de Tolède, gouverneur de Portugal en 'lbS3, gouverneur des Pays-Bas en 1596, épousa en 1598 Elisabeth-Claire- Eugénie d'Autriche, fille de Philippe II. Né en 1559, mort en 1 621 .
de Breda , la devaient rejoindre. Condé, prenant le plus court chemin par Namur et Liège , alla attendre en sûreté à Cologne une décision plus favorable.
Son espérance ne fut pas trompée. Les ministres espagnols, et surtout Spinola , moins craintifs d'une guerre avec la France que l'archiduc, le firent revenir sur sa résolution, et Condé, malgré les démarches de M. de Berny, de M. de Praslin ^ et du marquis de Cœuvres, fut invité à venir à Bruxelles 2. Il y arriva le 17 décembre 1609, descendit de cheval à la maison du prince d'Orange , accompagné de l'ambassadem" d'Espagne et de tous les principaux seigneurs de la cour, allant rendre les premiers compliments à l'archiduc et à l'infante , qui le reçurent avec de
* Charles de Clioiseul, marquis de Praslin, capitaine des gardes, lieutenant de Champagne, chevalier des ordres le 7 janvier 1595, maréchal de France le 24 octobre 1619, gouverneur de Saintonge en août 1622, mort le 1 er février 1 626 , âgé de soixante-trois ans.
* Voy. Fontenay-Mareuil , p. 7.
grands accueils et avec tous les honneurs que sa qualité requérait '.
L'archiduc et le prince d'Orange firent tous leurs efforts pour apaiser Henri IV furieux. Ds s'engagèrent à faire rentrer Condé en France, si l'on voulait lui accorder des garanties certaines ; ils proposèrent de lui assigner pour séjour une ville neutre en Allemagne ou en Italie. Le roi n'acceptait aucun expédient : il voulait que le rebelle vînt sans condition se mettre à sa discrétion ; mais celui-ci , qui voyait en perspective la Bastille pour logement et Sully pour gardien, refusait obstinément.
Le roi, pour traiter de l'accommodement, avait envoyé à Bruxelles le marquis de Cœu-
* Voy. Relation de Bentivoglio , p. 507.
^ Henri IV donnait à ses réclamations une couleuv politique , mais tout le monde connaissait les véritables motifs de son acharnement. (Voy. les pièces officielles, Bibl. Imp., Collection du Puy, vol. 72 )
vres 1 , en qualité d'ambassadeur extraordinaire, n était porteur de propositions peu conciliantes, et il fit d'abord comprendre que Condé devait lui être livré; mais, n'ayant point réussi, il demanda avec menace de guerre l'expulsion du prince des Flandres, de l'Allemagne et de l'Italie, et le renvoi de la princesse en France auprès du connétable , qui l'en pressait vivement 2. Cétait là le véritable but de la mission du marquis de CœuvTCS, qui, n'espérant pas réussir par les voies diplomatiques, préparait les moyens d'enlever la princesse par un coup de main bardi, et de la conduire à Paris 3.
* François-Annibal d'Estrées , marquis de Cœuvres , évêque de Noyon en 1594, prend la carrière des armes en 4 596 ; lieutenant général en Valteline , ambassadeur à Rome et en Suisse , maréchal de France en 1 626 , chevalier des ordres en 1633 , mort le 5 mai 1670. C'est le frère de la Belle Gabrielle.
^ Voy. Revue rétrosp. , t. I , p. 320 , Lettres du Connétable.
^ Fontenay-Mareuil ne croit pas l'évasion possible. BentivogUo hésite, mais le récit de Virey ne laisse pas de doute.
La jeune femme était entourée d'espions qui dirigeaient son esprit selon les vues royales. Les femmes qui l'approchaient touchaient pension secrète, et lui remettaient les lettres du roi '. Toyras, dévoué aux intérêts du prince, avait été gagné ; M""' de Berny avait mission expresse de voir souvent la princesse, de lui bailler ce dont elle aurait besoin, et de la disposer'à contenter le roi, mais surtout de façon que le prince n'en sût rien 2. Ces manœuvres avaient réussi. La princesse, cédant aux continuelles excitations de sa petite cour, qui lui représentait le séjour à Bruxelles comme un emprisonnement, consentit à un enlèvement, et, après plusieurs tentatives, on avait arrêté ce projet :
La princesse devait feindre une maladie pour donner à l'ambassadrice de France un prétexte de passer la nuit auprès d'elle et
^ Voy. Recueil des Lettres missives de Henri IV, t. VII , p. 837 , Lettre transmise par M. Louis Paris.
^ Voy. Revue rétrosp., t. I , p. 300, la Lettre du Roy à M. de Berny , résidant en Flandre.
obliger le prince à coucher dans un autre appartement. On traversait un jardin , on perçait les murailles de la ville , on franchissait les fossés, qui sont secs de ce côté-là; la princesse, montant de bonnes haquenées, gagnait de nuit six ou sept heures de chemin, et trouvait sur la frontière assez de gens pour la défendre au cas où l'on fût venu de Bruxelles pour l'arrêter '.
Le bruit vague de cet enlèvement courait dans le public , et l'on disait même que Henri IV était aux portes de la A'ille pour en aider l'exécution ; mais l'entreprise, qui eût probablement réussi à cause de sa difficulté même, fut dénoncée à l'archiduc et au prince, qui fit quitter à sa femme le palais d'Orange et la conduisit au palais de l'archiduc, d'où elle ne sortit qu'après la mort du roi.
Cependant Henri, grandement irrité et jugeant qu'il ne fallait plus marcher dans les
* Voy. Bentivoglio, p. 517; Foutenay - Mareuil , p. 8.
affaires de Condé par voie de négociations , mais qu'il ferait mieux de l'épouvanter par menaces, se résolut de lui écrire une lettre de créance que le marquis de Cœuvres lui exposerait 1. Cœuvres, lui ayant présenté la lettre, lui dit en peu de mots et en résolu : Que le roi lui proposait de nouveau de retourner en France et de se mettre franchement entre ses mains : qu'il l'assurait d'un pardon général; mais que, s'il n'acceptait ce parti, le roi le déclarait sur l'heure criminel de lèse-majesté, puisque, contre les lois de France, il avait été si hardi que de sortir du royaume sans permission du roi. Condé protesta de sa fidélité, mais refusa de revenir en France, où son honneur et sa vie étaient en danger 2.
Il est certain que la situation de Condé était inquiétante. Le bruit courait que sa tête était mise à prix , et quoique le fait fût faux,
* Voy. Relation de Bentivoglio ,ç. §28.
^ Voy. Revue re'trosp., vol. I, p. 318; le Procès- Verbal de Maurissans, notaire, et la Réception brutale que lui fît le marquis de Cœuvres.
le péril était le même et naissait de la croyance populaire. Le prince résolut donc de se mettre en sûreté loin des frontières de France ; et, laissant sa femme sous la garde du prince d'Orange, qui avait promis de ne point la quitter, il partit le 22 février 1610, suivi de Virey, pour Milan, où il resta jusqu'à ce que la mort de Henri IV lui permît de revenir en France.
Nous avons exposé brièvement en passant les difficultés politiques, causes des grands préparatifs de guerre qui se firent à ce moment , les principales phases de cette singulière aventure. Le manuscrit que nous publions éclaircira certains points obscurs et confirmera ceux que les historiens ont recueillis. Il est l'œuvre de Claude-Enoch Virey, secrétaire du prince de Condé , qui prépara la fuite , accompagna les fugitifs et ne quitta Bruxelles qu'avec son maître. Le témoignage de ceux qui ont vu et entendu est précieux, surtout lorsqu'il s'agit de la vie privée des princes, murée au public et qui n'est connue que de ceux que leurs charges mettent dans
leur intimité. La difficulté augmente encore lorsque les passions dénaturent les faits, et que les motifs politiques se combinent avec les intérêts particuliers. Le cardinal Guy Bentivoglio , nonce du pape en Flandre , témoin oculaire de l'événement dont il s'est fait l'historien ^ , avoue l'embarras où il s'est trouvé pour distinguer la vérité et les faux bruits que les partisans du prince ou du roi propageaient selon les circonstances. On sent à son hésitation que, voyant les choses de trop loin , les détails lui échappent, et sa Relation comprend plutôt les incidents diplomatiques que les démarches de Coudé et les manœuvres de ceux qui l'entouraient. L'ouvrage de Virey aura donc toujours la valeur d'un témoignage intime d'autant plus inespéré que les serviteurs peu nombreux du prince , pour la
* Nous renvoj'ons à la traduction du P. Gaffardy , mais voici le titre de l'ouvrage, dont il existe de nombreuses éditions : Relatione délia fuga di Fmncia d'Henrico di Borbone, principe di Coude, primo principe del sangue reale di Francia e di quello che nesegui fino al suo ritorno a Parigi.
plupart agents secrets du roi, ont eu soin de ne pas laisser à la postérité mention de ce qu'ils ont fait ou voulu faire.
Le style de Virey est une garantie de son exactitude ; ses Vers itinéraires ou faits en chemin, modèles de ceux de Loret, s'ils choquent l'oreiUe, constatent avec précision les événements ; disent, au mépris de toute forme poétique , ce que veut dire leui' auteur ; et c'est à son exactitude et au soin qu'il prit de noter les faits dont il fut témoin , que Virey doit l'honneur d'avoir été consulté par de Thou et par Rigault *.
Le manuscrit que nous publions 2 comprend le récit des événements auxquels Virey a pris part depuis le dernier jour de novem-
* Il y a dans le vol. LXXII de la collection du Puy, à la Bibliothèque impériale , un Mémoire très intéressant sur la fuite du prince de Coudé, fait par Virey pour de Thou. Il a été publié dans la Revue rétrosp. , vol. I, p. .324.
^ Ce manuscrit, probablement de la main de Virey, est à la Bibliothèque impériale. F. du Puy, n° 73.
bre 1609 ', jour où le prince quitta Muret, jusqu'au 19 février 1610, date de la signification que lui fît le marquis de Cœuvres. En marge du texte sont les notes que nous reproduisons au bas des pages. A cet opuscule sont jointes plusieurs pièces relatives à l'histoire de Condé , dont voici les titres :
1" Clandestina fuga, sive Henrici Borbonii Condœi primarii sanguinis regii principis cum uxore in Belgium ac Insubriam occulta profectio 2.
Mediolani commoratio ejusque in Galliam reditus.
2° Epistre d'Aminte à Cloridon sur la re-
* Virey s'est trompé : le départ eut lieu le 29 novembre. Il a lui-même donné la vraie date dans le Mémoire pour de Tliou. (Voy. Revue rétrosp, , vol. I, p. 326.)
* Ce sont les mêmes événements que ceux relatés dans le poëme français.
traite de Monseigneur le Prince avec Madame la Princesse, sa femme, en Flandre ^
3" La Prison volontaire, ou l'Entrée de Madame la Princesse à la Bastille, en 1617.
4° Voyage de Monseigneur le Prince de Bruxelles à Millan, par la basse et haute Allemagne, et les montagnes des Alpes. Vers itinéraires ou faits en chemin 2.
Malgré les ouvrages assez nombreux dont nous donnerons la liste, et les affaires importantes auxquelles a participé Virey, sa vie occupe peu de place dans l'histoire. Né en 1566, à Sassenay, en Bom'gogne, il fit ses premières études chez les jésuites de Dijon, et sa philosophie au collège de Navarre, à Paris. H demeura plusieurs années en Itahe,
* En marge il y a : « Epistre à demoiselle Jeanne Biot, femme du sieur Virey, sous le nom d'Aminte à Cloridon. » Cette épître est en quatrains et elle a peu d'intérêt.
^ Ce poëme est la suite de celui que nous publions ; mais c'est un journal de voyage sans intérêt historique.
prit ses degrés à l'Université de Padoue et revint à Dijon, où il se fit recevoir avocat au parlement. Etant entré par la protection du comte de Beaumont, avec qui il avait voyagé, dans la maison de Condé , il s'attacha à ses nouveaux maîtres, et sa fidélité le fit employer dans plusiem^s affaires importantes. Secrétaire du prince de Condé, il l'accompagna dans ses voyages ; mais fatigué il se retira à Dijon , dont il fut cinq fois maire, et s'occupa activement de l'administration de la ville , de son embellissement et surtout du développement de la bibliothèque publique. Il mourut le 25 juillet 1636, ne laissant qu'un fils, Christophe de Virey, maître des comptes, dont les enfants entrèrent dans les ordres.
Virey resta lié d'amitié avec les savants qu'il avait connus dans ses voyages , notamment avec du Puy et Rigault , et les études littéraires occupèrent sa vie. Voici les ouvrages qu'il a laissés i.
* Voy. le P. Louis Jacob : De claris Scriptoril Cabilonensibus. Libri très. Paris, 1652, in-4o.
1° Harangues prononcées à l'occasion du passage de grands personnages par Chûlons >.
2" Harangue à Henry de Bourbon^ gouverneur de Bourgogne, en 1632.
3» Voyages de Henry de Bourbon, en vers latins et en vers français.
4o Description du territoire de Châlons.
5° Poëme français de la Virginité.
6° Poëme latin imprimé au - devant de la Gallia christiana de Claude Robert 2.
7° Commentaire sur le royaume de Bourgogne.
8° Poésies diverses.
9° Poëmes intitulés Flamette ou Amours.
* Quelques-unes de ces harangues ont été insérées dans le Mercure français, t. XIV.
^ Selon Moreri, ce poëme se réduirait à six vers élégiaques adressés à Claude Robert.
Nous pensons qu'à l'exception de quelques très-courts discours officiels prononcés aux passages des princes à Dijon, et qui ont été recueillis dans le Mercure et dans les relations d'entrées, les ouvrages de Virey sont restés manuscrits. Ceux qui liront ses œuvres poétiques comprendront la discrétion de l'auteur ; mais il vient un temps où les témoignages contemporains prennent une grande valeur et conduisent par la connaissance des détails à l'intelligence de l'histoire générale. On cherche alors la vérité sans se préoccuper de l'enveloppe qui la renferme, et nous avons pensé que les lecteurs, accueillant avec bienveillance la relation d'un témoin fidèle , pardonneront au style en faveur des faits.