SOMMAIRE
v\[^ VERSION des époux. — Feste de yf:M^'\ s«i'i^ Hubert. — M. le prince refuse t^^^^zt de venir aux couches de la reine. — M. le prince va voir M. de Sully. — Conseils de Sully au roy. Le roy aueugle d'espérance. — Virey depesclié par le roy pour proposer vn desmariage. — Responce consultée de Firey. — Menaces du roy contre le prince et ses deux confidens. — M. le prince prend resolution de se retirer hors du royaume auec sa femme. — M. de Rochefort prend soing de Vequipage. — Virey est chargé de trouuer l'argent. — M. le
prince part de Paris pour aller à Muret. — Il communie le iour de son parlement. — Prière de M. le prince. — Parlement de Muret. — La princesse s'estonne. — M. le prince entre au carrosse de la princesse et lui déclare sa retraite hors de France. — La princesse s'esmeut. — Le guide se fouruoye. — M. le prince met pied à terre à Crecy et y souppe. — On passe au dessous de Guise la riuière de la Somme. — M. le prince arriue hors de France. — Landrecy. — Arriuée d'vn exempt des gardes auec lettres de Sa Maiesté. — M. le prince est comme inuesti dans Landrecy. — Le cheualier du Guet court fortune d'y être tué. — Considération de Virey. — Les archiducs ne veulent receuoir le prince. — Il se retire à Cologne. — iJ/"'^ la princesse est rendue à Bruxelles. — Vigilance de Virey. — Arriuée de M. le prince à Bruxelles, le 11 décembre. — Il va saluer les archiducs. — M. le prince a parole de protection. — M. le prince va voir la ville d'Anuers. — Le marquis de Spinola festine M. le prince. — L'archiduc s'entremet à traiter du îclour du prince. — Duretés du roy. — Le roy depesche M. le marquis de Cœuures. — M. le prince a auis du
dessein de l'ambassade. — ■ Entreprises contre M»»^ la princesse. — Nouuelles qui faschent Virey. — Paroles d'aigreur de Virey. — Entreprise decouuerte. — M^^ la princesse consignée es mains des archiducs. — Le marquis de Cœuures déclare criminel de leze maiesté M. le prince. — Responce du prince. — Sommation de M. le marquis de Cœuures.
LENLEVEMENT
ov LA RETRAITE CLANDESTINE DE lA^' LE PRINCE
AVEC Mme LA PRINCESSE SA FEMME, HORS DE FRANCE 1609-1610
vers itinera.ires & faits en chemin Pak CLAVDE-ENOCH VIREY
Secrétaire dudit Seigneur
A M. LOVIS DOLLÉ, ADTOCAT EXCELLENT AV PARLEMENT
DE PAKIS l
OLLÉ des plus sçauans de ces sçauantes voix ^
Que l'on entend tonner au palais de nos Roys, ^
Lors que pour secourir de quelqu'vn la querelle
Lequel du iugement d'vn iuge a quo appelle,
Ou bien pour soustenir le cas d'vn inthimé
On voit loix contre loix le barreau animé
lusqu'a tant qu'vn Harlay héros incomparable
Prononce de la cour l'arrest irreuocable.
Laissez la des plaideurs vn peu les soings urgens
Pourvoir nostre grand Prince or chez diuerses gens
Comme naifuement dira ceste escriture ' Qui des lieux ou i'escrits ressent l'aspre nature. La cause ie n'en dis mais la donne a penser, Sinon qu'on a voulu tant au vif l'oflfencer, Qu'on a failly, o Dieu! s'il n'eust eu bon courage A ne le point souffrir, honnir son mariage.
Mariage qu'Hymen ny la bonne lunon N'ont point fauorisé ny béni de leur nom : Mariage ou l'Amour ny sa féconde mère N'ont esclairé le lit de leur torche nopciere ; Mais le malin génie et les esprits qui font Qu'onque les espouséz bien ensemble ne sont, Y ont estes présens meus par magique force Sans doubte d'y souffler aussy tost le divorce.
La ieunesse y est toute, et ce que de parfaict La nature et le ciel en corps iamais ont fait. Si qu'a voir la princesse et le grand prince il semble Voir toutes les beautés d'homme et de femme ensemble.
1 Ces vers furent commancés en la Wessphalie, grande prouince d'AUemaigne.
Mais les ieux et le ris et les chaton illemens Qui en vn seul vouloir accouplent les amans, Ny les baisers, bon Dieu! souueraine délice, N'ont en leur froide couche aucun doux exercice , Chacun tient son esponde, et craignent s'approcher, Comme s'il leur falloit à vn serpent toucher; Que si quelque chaleur a cela les incite. Que font les mariez? c'est par mine et bien viste. Faisans comme celuy qui a contr' appétit, Reubarbe avec cené en deux traits englouttit; Chose estrange à ouir, mais le vrai se descouure Que le mistère en vient du cabinet du Louure.
Ce que sentant le prince a ce mal l'a réduit , Qu'on n'en a peu tirer iusquicy aucun fruit, Ayant tousiours tenu hors de cour et de ville Ce chef d'œuure du Ciel, a l'abord difficille, Quoyque pandant des iours que le prince chassoit ' Et des veneurs la feste aux bons Picards faisoit ,
• Feste de saint Hubert fort célébrée en Picardie par la
noblesse, laquelle s'assemble et s'exerce à touttes chasses ce iour là, dont M. le prince voulut faire l'assemblée en sa maison de Breteuil, et y fit grand et solennel festin ou pour ne voir les
On creut bien l'aborder comme aussi chez le père. Qui la pensoit tenir durant ceste grand'cherej Et se laissoit trop bon par praticques beffler. Et a ce qu'on vouloit a autre fin aller.
Mais Virey aduertist qu'en poste en Picardie Cinq déguisez couroient et en rompt la partie Comme l'aultre il auoit, car selon ses aduis Le prince pouruoioit et changeoit ses logis. Si qu'vn des déguisez qui auoit fait la trame , Dessoubs son habit faulx pour voir la belle dame En vn chasteau , la ou de Breteuil vn voisin Luy donnoit à disner hors du bruit du festin Ne la peut voir pourtant à cause de la mère Du prince qui seruoit d'espie et de lumière
grandes desbauches qui se font en tels festins, mesdames les princesses furent priées d'aller prendre leur disné chez M. de Plainuiile, en sa maison voisine de Breteuil, oii le Roy en estant auerty, pensant prendre occasion de voir la princesse, se desguisa en habillemens de Flaman qu'il auoit fait faire pour lui cinquième et se rendit en poste proche ledit Plainuiile, oii l'on tient qu'il vit la princesse a vne fenestre , Sa Maiestc ayant vn oyseau sur le poing comme vn fauconnier, qui est tout ce qu'il peust, la mère du prince faisant grand obstacle a plus de faneur, et puis a la portière d'vn carrosse, comme elle s'en retournoit à Breteuil, Sa Maiesté tenant vn limier par le trait a l'entrée d'vn bois.
Qn'en fauconnier tenant sur le poing vn oyseau , Et vn autre parlant de la court du chasteau, Elle a vne fenestre et après en carosse. Qu'il faisoit le vallet de chien qui au bois brosse; Tant le prince sceut bien, parmy ses passetemps, Eluder l'art de ceux qui en prenoient leur temps * Et pratiquoient à faire au Roy amant seruice En cest inique amour iusqu'aux gens de iustice, Cherchans à paruenir, et bien trente ils estoient Des plus grands courtisans qui tous moyens tentoient Faisant à qui mieux mieux ; mais toute leur finesse Ne peut-onq' surmonter du prince l'accortesse. Ni le Roy, qui par fois pour ce le gourmendoit. Et presque au désespoir son courage rendoit. Mais vn subiect enfin si spécieux arriue Que l'on n'estime plus désormais qu'il esquiue, Et que le temps estoit que cesle grand beauté Debuoit venir en cour respandre sa clairté, L'occasion estant nécessaire et prochaine Que debuoit accoucher alors la mère reyne,
• M. de Preau-Cliasteauneuf commencea d'entrer aux affaires par cette affaire là.
Aquoy du sang royal les princes tenus sont De se trouuer présens et les femmes qu'ils ont.
Le prince en cour venu et y faisant visite, Est prié par la Royne, a ce du Roy instruite ' , D'y vouloir^, la princesse et luy, estre presens : Le prince lui refuse et luy en dit son sens , Qu'elle n'aprouua pas; mais sur ce plus le presse. Et luy dict que de nuict il garda la princesse. Qu'elle garderoit bien en sa chambre de iour, Qu'il ne luy seroit fait tort n'aucun mauuais tour. Mais le prince monstranl auoir plus de flance En son intention que non en sa puissance , La quitta la dessus , qui raportant au Roy Ce refus absolu , le mit fort en esmoy ; Ce que iugeant le prince et qu'il se pourroit faire ^ Qu'a quelque extrémité l'emportast sa colaire
1 M. le prince prié par la Royne de faire venir a ses couches M™« la princesse, ce qu'il refuse pour les raisons qu'il en dit a Sa Maiesté, laquelle donne toute asscurance au prince qu'elle auroit l'oeil ouuert sur la princesse tout le iour.
2 M. le prince, pour éviter quelque mauuais inconuénient de la colère du Roy, enuoye donner paroUe par Madame sa mère à la Royne qu'il feroit sa volonté après auoir fait dessein du contraire.
Il enuoya promettre à la Royne^ au matin , Qu'il feroit son vouloir, ayant toute autre fin.
L'insolent duc Sully, brutal en apparence. Mais propre au maniment de l'espargne de France, Visité par le prince exprès, pour contement ' Sur ce qu'il proiettoit preuoir l'euenement ' Et de l'humeur de l'homme essayer de comprendre. Promesse ne tenant , quel mal l'en pourroit prendre, L'accuse d'imprudence et de mal procedder, A ne point craindre assez et au Roy ne céder, Et à ses volontéz se rendre plus docile. Qu'il y seroit trompé, s'il ne changeoit de style; Qu'il creust que l'innocence et l'estre généreux N'est rempar tousiours seur, mais souuent malheureux. Et qu'il ne seroit pas la première personne Qu'on auroit opprimé du sang de la couronne Dont remarquant le prince en grand' perplexité Et de diuers pensers en l'esprit agité ; Et lors se séparans , le duc alla au Louure , Ou tout leur entretient mot à mot il'descouure.
1 M. le prince va voir M. de Sully, auquel il en dit trop.
Et a Sa Maiesté dit qu'il n'estoit d'aduis Qu'elle laissast sortir le prince hors de Paris , N'estant pas à propos, s'il n'y pensoit finesse, Qu'il s'en alla quérir luy mesme la princesse.
Le Roy, flatté au cœur et charmé de l'espoir Et du consentement de tost la belle voir, Pour ne point rien gaster ne voulut pas comprendre Que ne venir le prince eust osé entreprendre En chose qu'il debuoit, et bien luy aprendroit A tenir sa parolle ou il ne le voudroit ; Dont de ne l'auoir creu le temps fut bientost proche Que le duc feit au Roy sur le succez reproche.
Le prince après rongeant les paroles d'aigreur Que le Roy lui auoit dit naguiere en fureur. Lesquelles luy auoient en son noble courage Donné de la pensée à un desmariage.
Ce qu'estant dit au Roy auoir bien pris le cas , Et en ce toutefois ne cherchoit qu'embarras , Pour penser mettre es mains des parens la princesse, Et par la de la voir auoir pleine largesse. Et pour ce offroit au prince a faire prononcer Qu'au nœud de mariage il pourroit renoncer,
Lui ayant despesché exprès son secrétaire ',
Qui ne bougeoit de cour, pour mettre en train l'affaire;
Le prince y pensant mieux, lors au Roy respondit ^
Que c'estoit par souhait ce qu'il en auoit dit;
Toutesfois s'il plaisoit à Sa Maiesté haulte ,
Affin de ne commettre en cela point de faute;,
Luy donner telles gens de conseil qu'il failloit,
Pour venir à ce poinct que bien il le vouloit;
Mais entendoitj durant l'action et l'instance,
Que la dame restast en ses mains et puissance ^;
Ce que mal pris du Roy, par ce que son dessain
De voir libre la belle en cela estoit vain,
Conuertit ce proiect en blasme et en menace.
Et mesme sur l'agent qui n'en paslit en face;
Mais le plus sagement qu'il peult pour son seigneur
Repartit ne pouuant l'ouir fouler au cœur,
1 Virey depesclié par le Roy à M. le prince pour lui proposer vn desmariage,
2 Responce consultée de Virey auant qiie d'aller trouuer le prince et rapportée par luy a Sa Maiesté de la part du prince.
3 Virey a placé ici une annotation que nous renvoyons à la fin du poëme, et qui a été publiée dans la Revue rétrospective , 1. 1, p. 292.
Moings ce poinct, qu'on luy mist a sus qu'il eut dans l'ame
Quelque mortel penser contre la belle dame.
Lors s'escriant le Roy si mal l'on luy faisoit.
Que sur vn eschaffault le prince en patiroit ' ,
Et ses deux confldens il feroit si hault pendre ,
Qu'il en feroit le crime à tout le monde entendre.
Et si le maistre et eux autre train ne prenoient,
Et de meilleurs conseils sans plus ne luy donnoient,
A se rendre subiect auprès de sa personne ,
Comme tout prince doibt qui est de la couronne ,
Et la dame princesse; hé! son plus grand soucy
D'estre auprès de la Royne estoit tenue aussy ;
Qu'il les escarteroit et feroit disparestre
Si loing, qu'ils sentiroient qu'il est de tous le maistre;
Qu'ils n'auoient iusques la senty que sa bonté,
Dont ils n'auroient pas tant son pouuoir respecté
Leur maistre ayant pour Roy; mais si tous deux de notes
Ils ne changeoient, que tost feissent graisser leurs bottes,
Par ce le prince iuge ou qu'il se fault tenir
A faire tost en cour la princesse venir.
1 Menaces du Roy contre le prince et ses deux confidens, qui estoient M, de Rochefort et Virey.
Ou, de peur qu'a la fin on ne la luy rauisse , Qu'il faut , sans plus que luy hors France l'enuabisse. N'ayant pour la garder d'adresse bastemnient Contre la volonté d'vn si grand Roy amant.
Ce dernier se résoult et se confie a taire ' Aux sieurs de Rochefort et Virey, secrétaire, Torras est au secret associé aussy; Mais Rochefort voulut auoir tout le soucy Des choses qui faisoient besoing à l'équipage , Pour mener aysement des femmes en volage, Et Virey prend le soing de trouuer de l'argent, Sans quoy rien ne se fait, même en cas si urgent, Qui ne fut peu de peine y ayant grand deffence D'en secourir le prince, affln que l'indigence Sans plus le flst despendre absolument du Roy, Qui le pensoit par la ranger auprès de soy, Et mesme le loger au Louure auec sa femme, Pour la commodité de son amour extremme.
1 M. le prince prend resolution auec ses seruiteurs pjus confidens de se retirer hors du royaume auec Madame sa femme.
Pourtant Virey fait tant, nonobstant toute peur ', Qu'il réduit vn Huault au souliait de son cœur^, Qui deux mille escus preste en tout, en espérance, Virey s'y obligeant, qu'il auroit la finance Du prince en maniment, que Virey receuoit. Et d'autre trésorier le prince point n'auoit.
Si qu'estant tout en poinct, qui fut le iour qu'on feste A ceste Vierge a qui Maxance osta la teste * ; Le prince , pour partir de cour, faisoit sçauoir Que luy mesme il alloit la princesse reuoir Pour reuenir ensemble , et en chemin l'instruire Comme elle auoit a viure et en cour se conduire, Et ne va ce iour la qu'au Bourget seulement. N'ayant fait de Paris qu'au soir son partement, La iournée s'estant toute en mine occupée, Et puis le lendemain , à Bays , fut sa souppée ,
* Virey fait tant enuers M. Huault, trésorier de la maison de M. le connestable, qu'il preste deux mille escus soubs promesse que M. le prince luy fait et signe , Virey s'y obligeant en son particulier qu'il sera trésorier dudit seigneur prince.
- M. le prince part de Paris le 25 de novembre 1609.
Et de la a Muret, vn chasteau, qui n'est pas '
Eslongné de Soissons que de trois mille pas,
Que les sire de Roye auoient en seigneurie *,
Dont les Condéz par femme ont receuilly l'hoirie,
Lieu qui sur tout au prince a chasser fort plaisoil,
Et son seiour alors la princesse y faisoit,
Ou ayant confessé aux oreilles du prebstre
Les péchez que comme homme vn chacun peut commettre
Et pris le sacré pain, que Dieu et homme Christ »
Testa estre son corps , qu'après l'on crucifist.
Geste prière il fit : Dieu, père de mon ame,
Qui vois le bon dessein qui mon courage enflame,
Redouble moy la force , et en tous mes sentiers
Tes Anges voiageurs soient tousiours les premiers ;
Et toy qui vis au ciel, pour auoir en Justice
Et vraye piété, d'vn Roy bien faict l'office,
Si le tiltre est à moy, de tenir premier rang
Sur les princes françois qui viennent de ton sang ,
1 Muret, maison au prince, où estoit M""= la princesse.
2 Le dernier sire de la maison de Roye fut tué à la bataille d€ Pauie, lequel ne laissa qu'vne fille que Louis de Bourbon , prince de Condé, espousa.
Sois fauteur de ma cause, et qu'onques rien d'indigne le ne puisse encourir qui de toy me forligne.
Yoy, voy celuy qui tient chef de ta parenté La place que tenoit icy ta maiesté, Et pour ce me deburoit nez tous deux de ta race , Protéger et garder de tort et de disgrâce : Mais au contraire , il vise à souiller mon honneur, A tous hommes si cher non qu'a prince et seigneur, En la femme qu'il m'a donnée, belle et tendre. Et comme a son valet a ceste fin fait prendre; Si que, pour elle et moy de son désir sauner, le l'entreprens en haste hors de France enleuer A petit bruit n'ayant de force et de puissance Que de mon propre esprit, nulle humaine assistance. Entends moy, sainct Louis. Ainsi du temple il sort. Mettant ez mains du ciel sa fiance et son sort.
En vn carrosse prest est la princesse assise ' , A qui d'estre enleuée hors de France on desguise
1 Partemeut de M. le prince de Muret le iour de saint André, qui est le dernier du mois de nouembre.
D'vn prétexte de chasse, et luy feint on si bien ' , Qu'elle monstre n'auoir double ou soupçon de rien, Soit que le trait luy plaise, ou iuge qu'au contraire Du vouloir d'vn niary elle ne peut rien faire.
Vn guide bien choisy pour la dextérité , Mais mal pour le secret et la fidélité, Premier entre en chemin, mais gueres il n'aduance, Que dedans son esprit n'entre la repentance, Si que pour n'encourir la colaire du Roy, Commande a vn valet qu'il auoit auec soy De retourner visage , et d'vne course viste Aller en poste en cour dénoncer ceste fuitte ^
Cependant de la nuict l'ombre disparaissoit. Et la pluye du iour la face ternissoit , Si que le prince ayant trois lieues ia laissées. Et les eaux de Soissons dessus vn baq passées ,
1 On donne a entendre a M^^ la princesse 'qu'on la menne voir la chasse d'vn sangliei- aux toiles.
2 Vn nommé la Perrière de Muret, pris pour guide, enuoyé aduertir le Roy du partement de M. le prince.
La princesse commence en double à s'estonner, Et demande à Virey ou l'on l'ail oit mener, Le pri' luy descouurir, se disant résolue De suiure de Monsieur la puissance absolue.
Virey fait son rapport de cest estonnement, Et conseille sans plus qu'on l'oste de tourment. Ce qui fait que le prince auprès d'elle se iette. Et luy apprend qu'en Flandre il faisoit sa retraitte; Qu'on auoit leur honneur à tel party rendu , Qu'il lui failloit ou fuir, ou bien le voir perdu ; Qu'il imittoit Termine, a qui toute auanture Est plus chère a courir que la moindre souillure; La conforte et l'anime a auoir le cœur bon, Et penser qu'elle estoit compaigne d'vn Bourbon , Qui ne cedoit en rien de courage et vaillance A vn Charles non plus qu'a vn Daulphin de France ; L'vn qui ne peust souffrir le tort luy fait vn Roy, Ny l'autre les soupçons d'vn père ny la loy ; Cestuy la ayant veu en bataille rangée Par la prise du Roy son iniure vangée. Et cestuy s'estans hors de France contenu, lusqu'a tant que le sceptre en ses mains fut venu.
Le souuenir d'vn père en si tendre ieunesse , En tel eslongnement pique au cœur la princesse , Et luy fait naistre aux yeux des beaux yeux les plus beaux, Prestes à larmoyer petites gouttes d'eaux. Qui restraintes dedans faisoient vne brillure Qui plus que diamans auoient belle esclatture.
Ce que voyant le prince , et ce luy faisant mal . La laisse en son priué et remonte à cheual , Et tousiours le premier se monstre dans la voye , Que le guide a dessein de deux lieues fourvoyé; Mais remis en la bonne, à tant l'on prend du vin^, Et fait on aux cheueaux donner le picotin ; Puis le prince s'aduance autour de la montagne, Dou la ville de Lan regarde la campagne , Passant par des faubourgs ; mais vn si gros brouillas La ville enueloppoit qu'on ne le vit pas. Le ciel fauorisant sa magnanime fuitte, Ainsi qu'il fit iadis la guerrière poursuitte. Du vaillant Hebrieu le iour rétrogradant. Et pour luy de la nuict l'ombre à nridy tendant, À Crecy il arriue , et alors la nuict brune Mit son crespe tout noir, sans estoile ny lune ;
Après y auoir peu, sur les plus forts cheuaux'.
Les femmes on assied couuertes de manteaux.
Monsieur de Rochefort, le plus gent de la trouppe,
Se charge de mener la principalle en crouppe.
Le carrosse laissans , affin de passer mieux
Et ne point s'embourber souuent en mauuais lieux ;
Soubz Guise l'on trauerse à vn moulin la Somme,
A rbeure que les coqs chantent le premier somme.
Et y met on pied terre , attendant s'accoustrer
Le mugnier, qu'on prenoit pour le chemin monstrer
A qui besoing estoit, que l'imaginatiue
Seruist pour bien guider d'vne veue fort viue.
De ténèbres les yeux estans si enfournez.
Que l'on ne voyoit rien non plus qu'aueugles néz.
Et le vent d'abondant se plaisoit à combattre
D'efforts si continus la pluye opiniastre.
Qu'a grand peine pouuaient s'entr'ouir a parler
Les voyageurs transis, non que a bien aller.
Ils surmontent pourtant l'air, les eaux et les fanges.
Sans doubte confortez du soing de leurs bons anges,
* M. le prince mot pied a terre a Crecy a la nuict, y souppc tout debout avec la brigade, puis on monte en crouppe des chevaux; les femmes laissent le carrosse.
Si que sauues et sains et sans aucun deffaut Ils trouuent Cattilon, village de Haynault, Ou le prince vn peu las commande qu'on se loge Et lors après minuit trois coups sonnoit l'horloge.
Chacun qui ça qui la soubs mesme toict pourtant Du repos et du pain a son gré va goustant , « Car après la fatigue et vne longue peine , « Pour y pouuoir durer, est bon de prendre haleine ; « Aux femmes mesmement , de qui le naturel « A porter le trauail n'est à l'homme pareil. »
Sur le retour du iour ils reprennent leurs erres lusques à Landrecy, lieu fameux par les guerres , Ou les soldats du Roy, grand de faits et de nedz De noblesse et de biens se veire guerdonnéz.
La le prince voulut ce iour faire demeure , Qui fut, quoy qu'on luy dist, presques à sa malheure, Car iuste sur le poinct, le matin en suiuant, Qu'aux portes ils estoient pour cheminer auant, Suruint vn la Chaussée avec instante lettre Aux magistrats des lieux de ne leur point permettre
Ou ilz seront trouuéz de sortir de leurs mains Sans l'exprès mandement des princes souuerains.
Le prince se voyant en si grand accessoire , Lequel il n'auoit point ny craint, ny voulu croire, Va en maison de ville et reclame des gens Le droit et la seurté qu'on doibt aux voyageans, Despesche aux archiducs , et prie leur altesse D'accorder saufconduit pour luy et la princesse : Pour luî^ afûn qu'il puisse en leur cour droit aller^ Et de son bon dessein le vray leur reueler; Pour la princesse aussy afûn qu'elle se range En seurté vers sa sœur la princesse d'Orange. Monsieur de Rochefort, tout de feu et de cœur. Qui de rien ne s'estonne en est l'embassadeur :
Tout plein de gens de bien pandant se viennent rendre Autour de Landrecy pour le prince reprendre : Entre autre vn Balagny au bon prince tenu, D'auoir par luy esté maintefois soubstenu Contre des princes grands, premier a l'entreprise, Promet ou vif ou mort d'en faire en bref la prise. Qu'as-tu dit, flls de prebstre ou au moins petit-fils? Crois-tu bien que le ciel assiste tels deffis :
Contre le sang des Roys? voire quant le Roy mesme, Y voudroit employer sa puissance suprême? Il le cherche pourtant : Praslin au cordon bleu ', Propre a garder le corps du Roy mieux que ce lieu, Court pour le prendre aussy, ains ceste grosse béste. Du chevalier du guet que l'on iette en la queste ^ ; Et y faict l'habile homme à Lendrecy entrant. Où il croit que le prince on luy aille liurant : Virey a soing pourtant que Toyras ne le tue ; Ne pouuant suporter la dedans sa venue : Qui pour son propre faict à Paris pour vn iour Resté après le prince a partir de la cour : Et ne l'ayant trouué au rende vous bien viste , L'auoit la rattrappé a le suiure a la piste; Et vouloit aussi tost y iouer de la main. Pour rendre le dessein de cest homme la vain : Qui du prince pensoit tenir bien aduertie La troupe , qui autour espioit sa sortie :
Mais il n'estoit pas bon de rengreger le mal , Par meurtre en vn lieu seur dedans J'esprit royal :
i M. de Prasliu, capitaine des gardes du corps du Roy. 2 Le chevalier du guet de Paris, uommé Testu.
Qu'il falloit respecter, bon si dans la deffense, D'vne rencontre faitte on repoussoit l'offence ; Bref tous les bons vallets et qui ont quelque accez, Aux contrées de Flandre ont mandement exprès De courre sus le prince : Et pandant Leurs Altesses, Ayant receu du Roy des lettres bien expresses : Du traict hardy du prince en cest instant de peur, Ne veuillent seullement voir son ambassadeur • ; Ains a un gouuerneur froidement on l'enuoye ; Duquel du prince il doibt l'espoir prendre et lavoye, Qui fut que dans trois iours sans plus il sortiroit De leurs principautéz et ailleurs s'en iroit : Qu'on permet qu'en seurté la princesse se range , Et passe vers sa sœur la princesse d'Orange :
Monsieur de Rochefort que tout se iour, Est ores périlleux , voile pour son retour : S'hazarde en tous chemins^, ne craint vent ny froidure, Pourueu que de son maistre il sauue l'auanture
1 Les archiducs ne veullent voir M. de Rochefort , mais renuoyent a M. le duc d'Aschot, gouuerneur au pays de Hayriault, qui ordonna que M. le prince sortiroit dans trois iours des pays de Leurs Altesses, et donna sauf conduit pour M""^ la princesse d'aller à Bruxelles, où M. le prince d'Orange et Madame, sœur de M. le prince , la vinrent trouuer.
Et iusques à passer de nuict tout au millieu De gens, qui pour le prendre estoient en diuers lieu : Il eschappe pourtant, tant vn ferme courage Mespriseur des dangers trouue par tout passage. Il arriue à mynuit et dessus son rapport Fut resoult de partir lorsque le monde dort *.
Le prince par Nameur et de la par Liège, De ceux qui le cherchoient euitant le piège , Puis par Aix la Chappelle et par JuUiers fort prompt Se rendit à Cologne hors d'hazard et d'affront.
La princesse portée en crouppe par Chabonne A Bruxelles arriua saine de sa personne ; La ou les archiducs luy font grand complimens; Estoffes luy donnans pour faire habillemens, Chemises et rabbats, car elle a l'impourueue Partie de Muret , en estoit mal pourueue , Sur elle ne portant que le mantheau qui duit Aux dames dans la chambre, et l'ornement de nuict.
1 M. le prince conseillé par le sieur de Bary,>gouuerneur de Landrecy, de se retirer à Cologne.
Virey d'autre costé vestu à la Wallonne Se disant Italien soubz le nom de Pompone , A Bruxelles aussi se rend au second iour, Pour rechercher remède à leur fâcheux destour ; Ou soudain il aprend de Kerman homme habile ', Qui du prince d'Orange estoit l'œil de famille. Que du prince ayant ia tout le désordre sceu, Qu'auprès des archiducs il y auoit pourueu , Et fait que leur bonté auoient offert au prince Par couriers ia partis seurté dans leur prouince. Que le grand Spinola, qu'il alloit ménager, Auoit leur rude aduis en meilleur faict changer : Qu'incontinent du prince il auroit des nouuelles, Ou plustost le verroit paroistre dans Bruxelles, Qu'il s'y tint ferme et clos, et couuert entre tant, Contre tant de François qui les alloit guettant Qui luy donroit de tout bon compte, affln de prendre Conseil pour empescher ces gens à n'entreprendre Rien dessus la princesse ; or si Virey tousiours Auoit eu l'œil au guet des royalles amours
1 Jean-Baptiste Kerman , intendant de la maison et affaires de M. le prinoe d'Orange , lequel retinst à Bruxelles Virey, pour veiller à la seurté de la princesse iusqu'à la venue du prince.
En France estant encor, il auoit la pensée Alors a y veiller plus qu'onq' interressée : Ce qui le fit prier qu'on mit garde a cheual Autour de la princesse, a empescher tout mal, Car il se doubtoit fort que le Roy en colère La princesse ne fit reprendre au nom du père, Croyant cella faisable, ainsy le prince absent. Comme après l'on faillit luy raesme estant présent. Son aduis fut suiuy, et vit-on par les rues Les gardes a cheual des archiducs congneues. Qui patrouilles faisoient et de nuict et de iour Et l'astrade hors la ville alloient battant autour :
A quoy Praslin ce chef de la royalle garde. Qui pour ce connilloit peut estre, prenant garde , De Bruxelles a Breda, ville qui appartient Au bon prince d'Orange, et ou plus il se tient, S'achemine y pensant trouuer chez la princesse Le prince, qui plus sage auoit pris autre adresse; Mais elle généreuse et sa très digne sœur Fit bien hastiuement retirer ce questeur, Qui ne sachant la ou il feroit plus d'enqueste Au Roy s'en retourna qui luy fit malle peste.
A'irey pandant se tient à l'enseigne du Loup, Ou il a par billets de nuict aduis de tout; Jusqu'à tant que Toyras de cœur infatigable Du prince luy noncea le retour agréable^, Mandement aportant par lettre de sa main De l'aller rencontrer promptement à Louuain , Ce qu'auecques Kerman et ledit Toyras mesme Il fit tout aussi tost d'vne allégresse extrême : De la le prince vient à Bruxelles tout droit ', Ou en impatience vn chacun l'attendoit.
Le marquis Spinola hors la ville s'aduance, Au nom des archiducs reçoit son excellence. L'accompagne à l'hostel ou la princesse meur De ioye de reuoir son espoux et seigneur.
Le landemain le prince a la cour se présente, Ou premier l'on le mené a saluer l'Infante. Puis le bon prince Albert leur dit la passion Du Roy qui lauoit meu à prendre occasion De sortir hors de France, et d'enleuer sa femme, Pour n'y receuoir tache à son honneur ou blasme,
1 Arriuée de M. le prince à Bruxelles, le 17 décembre, sur le soir.
Honneur qu'il tiendroit d'eux puisqu'ainsy leur plaisoit De luy prester retraitte en l'acte qu'il faisoit , Voire qu'outre l'honneur il leur deburoit la vie , Dont grand risque il couroit sans sa prompte partie, Qu'vn confident du Roy qui ses secrets scauoit ' Pensant l'intimider menacé l'en auoit.
Ces complimens finis, faits debout comme idolles * En deux salles a part aux mines espagnolles , Le prince se retire ayant contre le Roy Des puissans archiducs la seurté et la foy. Non pas pour luy donner de forces assistance, Mais pour te rabiener a retourner en France Et le sauner de mal par traitté, sans vouloir Aduantage en tirer, ny pour eux mieux valoir, Quoy que l'accort Génois eusse bien voulu faire De ce petit desordre vn mal plus nécessaire, Et quelque effect sinistre en faire en fin sortir Pour des fins Espagnols l'interest assortir. Ou bien en mouuoir guerre, ayant l'ame guerrière Dedans laquelle il peust gaigner gloire et lumière.
» M. de Sully.
2 Les princes espagnols reçoiuent les complimens debout et non assis.
Contre vn Roy si nomme, mais n'y trouua l'esprit Des archiducs porté, leur conseil mesme il prit.
La les deuotions de celle nuict fatalle Qu'enffanta l'homme Dieu la couche virginalle, Le prince ayant passé, il alla voir Anuers, Aille splendide autant qu'en ait point l'vniuers. La ou le Castellan dedans la citadelle Au grand prince et aux siens Ht chère solemnelle.
De la vient à Maline ou est le parlement Qui rend en tous procès souuerain iugement. Puis retourne à Bruxelle ou le tout magnifique Spinola luy présente vn souper heroique, Qui ne ceddoit en rien aux festins anciens Sybaritans, Persans, Romains, Aegiptiens, Si ce n'est à celuy ou la prodigue reyne Fit boire au sot Romain sa perle souueraine; Soupper ou le marquis voulant donner de l'air Au peuple en pièces fit les fenestres voiler.
Couriers après couriers on voit tost à Bruxelles Pour aprendre du prince ou luy compter nouuelles. L'archiduc qui ne veut longtemps tenir chez soy Le subiect d'estre mal auec si puissant Roy,
S'entremet à traitter pour le prince asseurance, Et la cause excuser de sa fuitte de France, Fait propositions par son ambassadeur Et mesme auec Berny estant près sa grandeur.
Le Roy reiette tout et veut sans rien plus dire Que le prince retourne en son règne et empire Luy demander pardon : mais c'est l'effaroucher Et luy donner subiect d'ailleurs seurté chercher Comme il fait en Espagne ou ses lettres on porte Pour du Roy catholique obtenir main plus forte Auec les archiducs, ce que Sa Majesté Octroyé incontinent par conseil arresté; Au prince en mots françois escriuant vne lettre. Pour luy donner créance, et sa fiance y mettre Le comte d'Agnouervn Espaignol vaillant, Au nom de ce grand Roy le prince recueillant : Sans s'obliger pourtant quoy qu'en dure fortune A prendre pension par foy ny chose aucune , Sinon ce que le droict de l'hospitalité A tout homme permet en sa nécessité', Et s'il s'attache à rien : c'est à vne promesse De ne traiter iamais sans leur science expresse.
Et tout cela le Roy pouuoit bien empescher. S'il eut eu bon conseil, plus que le mauuais cher. Et eut adiousté foy à ce que par prudence Des plus senséz faisoient entendre au Roy de France Qu'il permit d'enuoyer au prince les deniers Tant de ses pensions que ceux de ses fermiers, Sans luy donner la chasse et de force forcée Penser le ramener au poinct de sa pensée; Le Roy debuant iuger par son courage hault Qu'vn prince de son sang ne l'auoit pas moings cbault Qu'il falloit luy laisser passer sa fantaisie, Qui l'auoit emportée à si forte saillie, Quelque temps hors de France ou bien tost le désir De revoir Valéry le fut venu saisir.
« Mais quoy ny les grands roys ny les âmes amantes « Ne sont en leurs désirs susceptibles d'amantes, « Vont tout précipitans pour atteindre à leur but, « Impuissans à souffrir patience ou rebut. »
Puis la raison d'Estat vouloit qu'hors sa prouince Le Roy ne deust laisser longtemps vaguer le prince. Le premier de son sang et surtout a le voir Dans des despits si forts en l'espagnol pouuoir.
Qui aux occasions que le temps feroit naistre Le pourroit desbaucher et hors de debuoir mettre A brouiller sa maison, ou les royaux enffans Luy ia fort suranné se trouuoienl faibles d'ans, Quoy que Sa Maiesté n'eust tant d'impatience Pour ceste raison la de le voir hors de France, Que pour ce qu'il tenoit la princesse auec soy Pour laquelle il auoit seulement de i'esmoy, Et si elle pouuoit estre au père reduitte Comme par ses agens il en faisoit poursuitte Soubs prétexte, d'hymen les faire séparer , Il lairroit bien le prince en Flandre demourer, Mais en vain auoit-il ceste imaginatiue , Car le prince n'auoit d'vne fuitte furtiue La princesse emmenée en vn pays loingtain Pour la lascher après à la royalle main.
Pour ce Sa Maiesté meu de ceste brauade Apres force couriers, despesche vne ambassade Soubs nom d'extraordinaire, auec instruction De praticquer par art et toute induction, L'esprit et le vouloir de la trop belle dame Qui estoit, non le prince obiect seul de son ame,
Et luy persuader vii plausible retour, Au père ne pouuant plaire ailleurs son séiour Qui pleuroit, qui mouroit la sachant si loingtaine, D'vn chacun mal traittée et d'indignité plaine ; Si que l'ambassadeur d'esprit propre à porter La princesse à la longue a ce qu'il vient tenter, Trouuant l'occasion à souhait de luy faire Au nom du connestable entendre son affaire : La dame d'Angoulesme y meslant a tout coup Quelaieune princesse ayme en son cœur beaucoup. Monstre estre leur conseil et soubs ce il coule et ouure Les secrets et les mots qu'il luy portoit du Louure, Outre ce qu'vn Girard, qui sans cesse postoit ' . Mandé du connestable a ceste fin portoit Vne femme de chambre y prestant son seruice, Et du sieur de Berny la femme, bon office.
Monsieur d'Harlay Beaumont, dont est congneu l'esprit. Donne de tout aduis au prince par escrit *,
1 Girard, secrétaire de M. le connestable, corrompu par le Roy.
* M. le prince a aduis du dessein de l'ambassade par le comte de Beaumont-Harlay, instruit par M. le président de Thou,
A cachette enuoye auant que la venue
De cest ambassadeur en Flandre fut congneue,
Mandant le seul remède a empescher son art
Qu'onq' il ne peut parler à la princesse à part,
Ce que l'on ne fait pas n'estant le prince exacte,
A croire de la dame aucun hazardeux acte,
Qui a la Chandeleur pourtant s'executoit
Sous le congé rompu qu'au prince on demandoit
Pour aller hors Bruxelle en prochaine chapelle '
Faire des oraisons à la Mère pucelle :
Que Virey conseilla fort bien de desnier,
Et dire qu'on pouuoit en la ville prier
Dieu aux hommes tendant en tous lieux ses oreilles.
Et la Vierge aux deuots ses grâces et merueilles;
Tant Virey croignoit tout et sa crainte appuioit
Dessus tant de François qu'a Bruxelle on voioit.
lequel estant ordinairement visité par des grands et plus déliés courtisans aprenoit beaucoup de choses et des plus secrettes d'eux, et tient on que la Royne mesme lui faisoit donner aduis de ce qu'elle pouuoit descouurir en ceste affaire d'amour.
I M'"^ la princesse attendue a une chapelle apellée Nostre Dame du Lac, a demy lieue hors de Bruxelles, où on lui auoit suggéré d'aller en deuotion le iour de la Chandeleur.
Apprenant qu'hors la ville y en auoit bon nombre Qui n'estoit que pour faire au prince quelqu' encombre
Ce coup ainsy paré, vn autre on va formant D'enleuer la princesse encor plus hardiment : A la prendre en sa chambre, et en voicy la mode Dont au sieur de Valobre ' on descouure la fraude. Qui page auoit esté au duc Montmorency, Et qu'on cherche a gagner utllle a ce soucy, Et pour ce au nom du Roy luy offre t on merueliie D'argent et pensions a quoy il preste oreille. Et raporte pourtant au marquis Spinola Les offres qu'on luy faict et le bon cœur qu'il a.
Le marquis qui congnoit, et ce gentilhomme ayme. Ayant charge et estât dessoubs sa charge mesme , Luy commande d'ouyr, de voir, et s'engager. Et feindre en tous desseins de vouloir s'obliger
1 Gentilhomme natif d'Auignon , lequel estoit fugitif a cause ■ d'vn assassinat qu'il auoit commis en la personne d'vn gentilhomme du pays, et que i'ay appris depuis auoir esté vn homme très dangereux ayant attrapé par mariage vue fille de bonne maison à Bruxelles, se faisant tout autre qu'il n'etoit.
Au seruice du Roy, on le croit, on s'y fie^ Et luy donne ton place au soingde la partie Comme à celuy qui scait du pays les confins, Les estres de la ville, et les propres chemins, Afîin que nuictammenl les troupes il adresse Par ou l'on pourra mieux emmener la princesse. Après l'auoir tirée au parq, hors de l'hostel D'Orange luy dit on sur le premier sommeil. Et de la hors Bruxelle,, en luy trouuant passage Par vn trou qu'on cauoit aux murs a sourd ouurage * Et ce par vn soldat hardy, sage et adroict Et dont il iugeroit fort commode l'endroict Pour estre hors de veue et du trou la descente Dedans le fossé n'estre en hauteur mai duisante Il va tout recongnoistre et raporte au marquis Que l'entreprise il croit facile a gens hardis.
Or, pandant que l'affaire à sa fin se demeine, On dénonce à Virey vne sensible peine Que sa femme en prison estroitte l'on a mis Que laissée il auoit chez le prince à Paris,
1 On fcsoit pierre par pierre vn trou dans vn endroit des murailles de la ville, par lequel on debuoit mettre dehors de Bruxelles M""^ la princesse de nuict.
Si qu'il croit qu'amy nul ny amie puisse estre Qui de parler pour elle en debuoir s'ose mettre.
Kerman l'en aduertit, il rencontre en l'hostel D'Orange dans la court, Girard, cest infidel ', Qu'il luy dise en quel lieu sa femme est, il le prie, Au palais, dit Girard, dans la Conciergerie, Qu'on auoit dit au Roy qu'il faisoit pis que tous , Et pour ce sur sa femme estoit cheu son courroux. Qu'on auoit paquet pris ou il faisoit entendre A la mère du prince a s'en venir en Flandre, Et sa femme amener, et cela vray estoit, Dont on sceut pris celuy qui le paquet portoit.
A quoy Virey repart (peut être vn peu trop brusque) Qu'il voyoit que le Roy l'impatience offusque.
1 Girard, secrétaire de M. le connestable, donne a entendre a Virey que damoiselle Jeanne Byot, sa femme, auoit esté mise par commandement du Roy en la conciergerie du palais, où l'on ne met que les femmes de mauuaise vie et cela estoit faux , et estoit bien vray qu'elle fut donnée a la garde du grand preuost de l'hostel , lequel la mit chez vu de ses archers, et six semaines après, à la sollicitation de M. le marquis de Senecey, fut conduite par ledit archer à Chalon , chez son père, qu'il fit obliger de la représenter quand il luy seroit commandé.
Ne scait a qui se prendre aux vains désirs qu'il a, Des forts empeschemens qu'on y met ça et la, Sinon aux innocens ; qu'en des prisons infâmes L'on n'enfermoit iamais de si honnestes femmes,
Mais vilaines p , et celles la qui font
Perdre aux hommes l'honneur qu'en leurs femmes ils ont
M qu'on dit : pour estre des premières,
Sa femme n'estoit belle assez, pour des dernières. C'est ce qu'on voudroit d'elle, et plus encore de soy. Et qu'il ne seroit pas luy, en tel employ. Si faire pis que tous Sa Maiesté appelle Estre en tout vigilant, préuoiant et fidelle. Pour d'vn maistre garder la réputation.
Et empêcher les fins d'une haulte passion , Qu'ilfaisoit toutce pis, qu'on le pourroitcongnoistre D'oresnauant plus qu'onq il n'auoit faict parestre S'estant tousiours tenu depuis leur seureté, A ne porter le prince a nulle extrémité Pour penser laisser lieu de r'entrer en sa place Près de Sa Maiesté et de sa bonne grâce.
Mais puis qu'or il serabloit qu'a faire l'on cherchoit De leurs courages preuue et l'affaire y panchoit
Que sans plus il vouloit franchir toute barrière De crainte et de respect et de douce manière ; Que le Roy se vangeast ainsy qu'il luy plairroit Sur sa femme et son fils qu'en depost il tenoit ', Voire en pièces les mist qu'il en auroit grand gloire Qui mériteroit d'estre escritte en son histoire Qu'en pensant à partir de France et de Paris Luy auoit et patrie et sang en oubly mis Son maistre luy estant et France et fils et femme Son vnique soucy et son espoir de mesme Plustost mort qu'infldelle; et ce à Sa Maiesté, 11 auoit dans son Louure hautement protesté. Messieurs de Yilleroy présens, et Moncataire, Alors ia contre luy pour le prince en colaire.
Que de n'estre qu'vn grain de terre il scauoit bien Entre tous ses subiects et moings encor que rien ; Mais que ses sentimens et ses despists peut estre, Leferoient des plus forts recongnoistre en son maistre ;
* Le Roy auoit aussi commandé qu'on mist en garde I. Christofle Virey, âgé de neuf ans ; mais M. Dollé , cellebre auocat , chez qui il étoil nourry, s'en cliargea.
Qu'or, il lairroit aller, conseiller et mouuoir, Au gré et aux desseins de l'espagnol vouloir, « Que ny l'or, ny l'argent, ny les dons magnifflques « Des charges, déshonneurs offerts par des pratiques « Aux cœurs des gensde bien n'ont force ne pouuoir, « Le seuldespit les porte et met hors de debuoir.»
Il eut peu dire pis, hé Dieu ! pour n'en rien faire. Car il est trop au cœur bien fait et débonnaire. Et n'a rien tant apris que d'estre bon François , Et a aymer le bien de la France et ses roys. Quant le prince l'enuoye appeler par vn page , L'ayant veu fort esmeu tenir tout ce langage. Despuis vne fenestre au prince il fait récit De tout ce qu'a cest homme ainsy il auoit dit.
Le prince tout soudain l'asseure que sa femme Bien arrestée estoit, mais non en lieu infâme , Chez vn archet du guet, qu'vn grand meschant estoit Girard, qui, pour fascher son cœur, faux luy comptoit.
A tant le iour eschet que la grande entreprise A exécution venoit a estre mise ,
D'enleuer la princesse au mylieu de la nuict, Et lors qu'on ne pensoit qu'a danse et a desduict, Si le grand Spinola veillant sur la prouince , N'en eut sceule proiect et le descouure au prince; Lequel ne respirant que généreux despit, A'ouloit qu'en embuscade au parc on attendit , Pour, en apperceuant les rauisseurs descendre Des fenestres en terre, eux et la dame prendre ; Et ainsy conuaincus sur le flagrant délit, Les chastier de mort comme iroit le conflit. Recommandant premier de sauner la princesse, Seduitte mallement par le père, hors la presse. Le bon prince d'Orange en poinct estre y vouloit Et rien que de tout pendre et tuer ne souffloit ', Ne pouuant digérer qu'auec vengeance extrême, On fit tel attentat dedans son hostel mesme.
Pour plusieurs bons respects, le magnifie marquis Ne peut estre, dit-il, de ce tragique aduis;
* M. le prince d'Orange vouloit qu'on peudist tous les entrepreneurs a la fenestre par où ils pretendoient d'enleuer la princesse.
Qu'il suffit de monstrer que l'on scaict l'entreprise, Et d'ostertout espoir qu'à fin elle soit mise; Que les euenemens dans les voies de fait Ne produisent tousiours le proposé effect , Qu'il faut s'oster de peine et le Roy d'espérance , De faire ramener ainsy Madame en France , Qu'il la faut desloger et tenir désormais Tout près des archiducs en leur propre palais.
Ce grant expédient au prince est plus sortable. Et suiuy sur le champ de prière agréable Qu'il porte auxarchiducs, de luy faire l'honneur D'octroler pour sa femme vue si grand faueur. Leurs Altesses monstrantde scauoir bien l'affaire. Et du dessein failly le proiect leur desplaire, Ont grand compassion et du prince et du Roy, A les voir l'vn de l'autre en vn si fort esmoy, Estiment faire chose à tout deux agréable De prendre la princesse en leur garde honorable, Et la sauuer de mal, si qu'en ce mesme instant On la va en leurs mains dans le palais metant ' ,
1 M™' la princesse consignée es mains des archiducs qui la
Ou elle est recueillie avec grande caresse,
Que luy monstre etluy faict l'Infante archiduchesse,
La plus noble du monde, estant créé du sang
Et de France el d'Âustriche au monde le plus franc.
Au sortir du palais , Virey Girard rencontre Qu'il auoit en horreur ainsy qu'vn malencontre Pour estre de ceux la qui l'esprit abusoient De la belle princesse, et le Roy repaissoient
De la luy ramener, m détestables ,
Or que l'on les rendit de ce faire incapables ,
Qui d'abord luy disant, plein de rage et d'aigreur.
Qu'a la belle princesse on faisoit grand honneur.
Et qu'aux Montmorency, ouy, luy dit-il, rustre,
Le plus grand qu'onq receut ceste maison illustre.
Puisque de princes tels les Altesses vouloient
Auûir tant de soing d'elle et près d'eux l'accueilloient
Pour empescher que luy et ses consors iniques
Ne fissent réussir sur elle leurs pratiques
Et la s'entranimans de propos en propos ,
Ils vindrent presqu'aux mains dessus leurs piquans mots.
logent près de l'archiduchesse, par la chambre de laquelle il falloit passer pour entrer en celle de la princesse.
A dire i'oubliois que le marquis de Cœuure, Ce iour que se debuoit exécuter cest œuure , Fut près de la princesse heure et demie a part. Pour la persuader et résoudre à l'hazart. Ainsi qu'on creut despuis, et qu'au faict et au prendre 11 ne pouuoit au poinct la faire condescendre , Car on apperceut bien qu'elle en son action , A ses propos pressans monstroit auersion. Ce qu'après fut notté, et comme on luy vint dire Que le prince on voyoit hault avec les siens buire, Se doublant descouuert, d'vn pas précipitant, De la chambre en la court en carrosse sautant , Son cocher au galop l'entraine en sa demeure. Ou d'estre a saufueté , il réputte à bonne heure , Et n'y estoitpas tant, car le peuple en faueur Du bon prince Orangeois, s'arma à la rumeur.
N'ayantdonq plus que faire en sa belle ambassade. Il donne au lendemain au prince ceste aubade ; Mais tremblant, pallissant, ores qu'il fut tenu Pour braiue cauallier, et de la main congneu , Et par Virey sans plus, qui au deuant s'aduance , Asseuré que du prince auroit seure audience
Pour le respect du Roy ; mais des mots qu'il portoit De France au premier prince, efifroy mesme il sentoit.
Enfin on l'offre au prince a qui la veue en fasche , L'yne lettre du Roy faisant vne rondache. Que de loing il monstroit et tenoit haute en main , Qu'au prince enaprocbant il présente soudain, Qui la lisant congnoit quelle estoit de créance , Qu'a reciter tout hault requiert son excellence.
Par moy, dit-il, le Roy vous fait commandement Qu'ayez à retourner en France promptement. Et vous et vostre suitte, a faute de quoy faire , Vous déclare félon, rebelle, refractaire. Et criminel iuré de leze maiesté.
Et comme tel serez doresnauant traitté.
Ne lascha toutesfois ceste sentence indue. Qu'au prince il n"eust monstre sa faute prétendue, D'auoir perdu du Roy, son souuerain seigneur, La grâce qui estoit son bien et son bon heur, Àuecque d'autres mots escrits du secrétaire , Dans son instruction, pour agrauer l'affaire.
Le prince a ce respond qu'il est fort seruiteur, Et très humble du Roy son souuerain seigneur;
Mais ne peut retourner si promptement en France, lusqu'a tant qu'on luy ait donné plus d'asseurance Que celle qu'on luy a iusqu'icy proposé. Soit par les archiducs ou autre interposé , Demande par escript ce qu'on luy vient de dire, Sa responce voulant de mesme faire escripre , Et prie toutesfois qu'on ne luy mette sus A désobéissance et à mal son refus.
Cœuure alors se retire en toute reuerence , Ne croyant pas de voir sy coy son excellence , Enuoy' l'escrit signé de luy et assistans, Brulart, de Laubespin, Manican y estans '. Le prince le reçoit et coppie en fait faire. Et sa responce au bas soubs le sein d'vn notaire, Par lequel il l'enuoye à Cœuure en son logis, Qui a plat la reietle, et dont acte en est pris ; Cestoit du plus court mois le iour dix-neufuiesme. L'an ioinct de six cens dix auec le milliesme.
E in gratitudin premia vngrando seruitio.
1 Le sieur de Préaux Chasteauneuf qui comniençoit a estre employé aux affaires par celle là.