I.KNNKMI l»r l'iai'LK
.|iii. avec sa |)iisillaniiiiit(''. sa jalousie sounioisc, son niaïKiiic «1»' fo'ur. tloi'jïuoil et de parole, ineaine (lime sorte venj^eresse rabjeclion inipei-méable des boulicjuiers, rinhumaiiité des riclies, ràiiH» fétide et carnassière des honnôtcs jçcns.
Puis ee sont d'autres làehes encore, ceux (jui ne eoui[)rennent pas. (pii iiortent réternelie complicité de leur hètise — « saiicla aimjdicitas » — à toutes les conspirations, à toutes les Lii^ues ([ue les Son liens de la Socii'lc organisent avec empressement dès qu'il y a une infamie à commettre, une abomination à perpétrer. La plèbe Carnivore est toujours pour le tyran — civil ou militaire— .tlont elle escompte les largesses. Klle aime, au surplus, dun amour désintéressé les spectacles gratuits (pie lui donnent ses maîtres : cavalcades guerrières, processions et guillottine. l'allé se prostitue de grande teur aux parades scddalesques, heureuse de sentir les chevaux des armées lui piétine;- le ventre. A défaut de concpiérant, elle se délecte des assassins et vient applaudir Lacenaire quand elle na plus Napidéon.
« Tour (pii faut-il prendre parti dans cette af- « faire? demande un ouvrier à l'un des émissaires « du prélet. — lleganle/, seulement Asklaksen. pour « faire à son exemple », répond celui-ci. VA la cohue vilipende Stockmann coupable de ^oul<Jir améliorer s<in sort. « 11 vaudrait mieux envoyer à
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« ces gens-là des vétérinaires en place de méde- « cin », constate l'homme exaspéré. Mais les clameiirs de la foule bâillonnent son discours.
Tant dattrouts néanmoins et d'injustes douleurs ne seront pas perdus. L'énergie virile se retrempe dans ces extrémités où la victime n'a de refuge ({u'en soi-même. Du haut de son calvaire, Stockluann découvre cette redoutable vérité que l'homme supérieur est absolument seul, au milieu de toutes les forces conjurées contre lui; que le génie, la beauté, la vertu sont des faits antisociaux au premier chef, le pacte social n'étant autre chose que l'association des eunuques pour réfréner les étalons. Quel que soit le nom dont on le nomme : penseur, prophète, savant, l'aristocrate est un exilé. Entre les foules et lui, se dresse, infranchissable, la fermule initiatique éloignant tout profane, un noH me tangere qui ne laisse apercevoir au commun les grands hommes que comme une sorte de fous malfaisants. La multitude qui, disait Ghamfort, « ne peut s'élever qu'aux idées basses», ne saurait davantage accéder à la logique des êtres nés pour comprendre, pour vouloir et pour commander. Nul ne marche devant elle sans être accusé de la conduire au désert, aux abîmes, à la banqueroute intellectuelle et physique. Le prophète est un scandale public. Il faut, pour que le monde absolve sa gloire,
(luil se (U'-ïratlc volontairement à ses yeux, qu'il se nourrisse de déjections ou se traîne dans la boue, pour faire admettre les sublimes vérités dont il est précurseur. Il faut qu'il mange le pain enduit de bouse d'Ez(*chiel ou cpiil promène sur sa magniliciue sagesse les ordures de Gargantua. Stockmann n'est pas si ingénieux, si prudent. Convaincu de posséder la vérité, il la numtre toute nue, sans feinte ni ménagement, ne se croyant pas le droit, comme disait Juvénal. de préférer l'existence à la pudeur et de perdre, pour vivre, la raison de sa vie. Par cette obstination héroïque, il se conforme sans le savoir aux plus fiers enseignements du stoïcisme. Il rejoint Marc-Aurèle, Epictète et Zenon, il pratit[ue. dans son étroite sphère, cette philosophie (V Hercule, appui du juriste et du citoyen (jui met la loi au-dessus des dieux. Par sa fidélité aux devoirs, aux enseignements d'une conscience lumineuse et jiure, il se sépare de la lâcheté ambiante.
Mais il devient, en même temps. Y « Ennemi du Peuple », une sorte de Prométhée moderne, crucifié, comme Tancôtre mythique, « pour avoir eu compassion des Epliémcres ».
Car Prométhée revit dans les philosophes, les inventeurs, les révoltés de tous les âges. Il incarne l'Idée comme Héracklès, son divin frère, incarne l'Action. A eux deux, ils représentent le Héros,
l'enne^fi du peuple i3
l'Aristocrate, le Chef né des hordes humaines, l'Ennemi du Peuple et son unique Rédempteur. Inven toriez Ihistoirc et compulsez la légende, sans distinction d'époque, de religion ou de climat ; vous verrez apparaître cet antagonisme entre le Surhumain — comme dit Emerson — et le Mob déchaîné. La canaille dirigeante et la populace du ruisseau n'ont qu'une àme, un cœur et un vouloir, quand il s'agit d'afTanier, de bafouer et de réduire en cendres quiconque porte le front au-dessus d'elle.
De cette congénitale répulsion les motifs sont logiques et nombreux. L'homme supérieur est hostile à chacun pour plus d'une raison. Il est anarchiste par essence, puisqu'il dénigre les codes établis au nom d'un principe transcendant, puisqu'il n'admet ni le mensonge, ni l'obéissance irraisonnée.
Tantôt, il invente les arts comme Prométhéé, et, par cela seul, indispose le vieillard Démos qui n'a de bienveillance que pour les sycophantes et les parasites, pour ceux qui le flagornent dans ses appétits abjects ou dans son incux'ie. Le Bienfaiteur pose sur le chef de l'homme à peine dégrossi un papillon symbolique. Il éveille la Pysché latente et la dégage du bourbier originel. Voilà des gestes que la foule ne pardonne pas. Il contraint les hommes de regarder en haut. Donc le peuple le croit méchant : car il le sort de la bêtise et de l'ordure coutumières.
LliNNKMl DU l'KLl'LK
Taiilôl. ((Himu' Socralr. il rvoillc la ccmscience luimainr. Il ri'vMf ii riiomiiu- un f nipéralif en dehova (lu Moi. la n(''i;ali()U du bon plaisir au profil de rKcpiiU'. de la Kaison cl du Dcvoii-.
Tanlùl. coiuiiic Tiii-asras ou Calou, il enseigne à mépriser la force vielorieuse et à dire non devant la tyrannie : tantôt il renverse, eonnne Enipédocle ou (ialilée. les erieu.'s scientiliques.
Tantôt c()n\nie Savonarole. Giordano Bruno ou Yanini. connue les Albigeois ou les Protestants, il révèle à tous la liberté de conscience et la liberté politique, brise les fers des opprimés.
Tantôt eonnne llypathie. il déconvre la Beauté refusant dose soumettre à la prostitution divine ou à la convoitise des mâles, sans confesseur ni amant, ce (jui passe pour une abomination inégalable au jugement des lionnétes dames de t(ms les siècles et de tous les pays.
Tantôt, comme les révolutionnaires, connue les justiciers — nos martyrs — depuis Harmodios jus- (pià C^iiarlotle. depuis Hrutus jns(juà Louvel, depuis Kpicliaris jus(pi;i Sopbie Perowskaia. depuis Cliéréas justpiau sublime Angiolilo vengeant ses frères de Mi>nljuich et Cuba torturée, il aflirme le droit des opprimés à rinsurrcction sainte et, « de mj-rlhes Jli'iiris conroniutid son poignard ». lave la mémoire dfs victimes ilans le sang de leurs b(nirreau\.
l'e.NNKMI du l'KLTLE l5
Etions, le poète, lartistc, le philosophe, le eitoyen. rémancipateur, la vierge platonicienne, les héros de l'anarehie, rêvent clnn temps nieillenr, d'une (]ité plus liuniaine, où ne fument d'autres autels c^ue ceux de la Clémence et de la Beauté.
Vous le voyez. Messieurs, les électeurs paisibles, les académiciens, les culottes de peau et les Jésuites, les maisons de tolérance et le Jockey-Club se coalisent avec grand raison pour donner la chasse à de tels malandrins.
Cependant, les forfaits de l'Ennemi du peuple ne contribuent pas, seuls, à déchaîner conti-e lui lanimadversion publi([ue. La haine de la supériorité, l'envie, qui est une forme de l'admiration mise à la portée des classes moyennes, la réprobation fomentée par le savant, qui. pareil à un Atilla du potau-feu, diminuera le bénéfice des commerçants notables et des personnes établies, n'aident pas médiocrement à exciter contre le fier Stockmann la fureur de ses compatriotes. Ajoutez aussi l'horreur de la dilTérenciation, le goût de la platitude, l'aspiration vers la bêtise qui distingue, de nos jours, les classes dites éduquées. Le costume, la
iG l'ennemi du peuple
lu'tlag-ogie, les iiumirs concourent à iaire, des habitants dune incmc ville, un seul hoinnie aussi voisin que possible de lauloniate, incapable même de régresser vers Tanthropoide ancestral, sinon pour, dans les crises passionnelles, en évoquer le cynisme et la malpropreté.
L'homme supérieur, parmi ces agrégés — vous n'ignorez peut-être pas que grex en latin veut dire troujtcaii — semble, à bon droit, un monstre, un prodige encore plus redoutable (^l'étonnant.
D'après le docteur Roujon, suivi par Lombroso, les délincpiants seraient une tribu en marche i)armi des peuples assis, parqués depuis longtemps dans leurs demeures, « bétail raillé des Dieux » pour parler comme Eschyle. De même et plus exactement encore, le dénie est un homme qui marche, à travers les culs-de-jatte et les rouds-de-cuir, un honune capable de s'allirmer à la lace des neutres et des impuissants. Il leseUarouchect les scandalise. L'anecdote est connue du père de François d'Assise, honnête drapier, reluisant aux fins de mois, digne émule de M" Jeausseaume et de M. Jourdain, qui fit condamn<'r pour vol son fils, coupable de lui avoir dérobé une i)ièee délaminc d(mt il avait habillé des malingreux. Celle opinion d'un négociant, intraitable Mjais juslc. lui partagée, naguère, par M. Edmond
Sclierer qui vilipendait François d'Assise, à cause que ce bienlieureux ne se comportait pas d'après les règles dune saine économie politique.
Mais le crime sans appel le ^We/'irrémédiable du Génie dans sa passion active, quand il force le plus intlolent à réagir contre le destin, àtriompher des dieux adverses, le crime sans appel, c'est de contraindre la Matière gouvernable à vaincre la peur (qu'elle a des autres hommes et de la divinité ; c'est de la forcer à construire elle-même, par un effort héroïque, son paradis et sa Tour d'Ivoire, et non par de lâches prières, non par cette résignation dégradante ([u'imposent les dogmes religieux, les dogmes d'imposture et de mort.
Or. la Peur est, à la fois, une institution et un divertissement dans notre France chevaleresque. C'est elle que l'on retrouve au fond des ignominies contemporaines, créant une fortune à toutes sortes de gredins qui. sans elle, n'auraient d'autre logis que le dessous des ponts. Le plaisir frissonnant et délicieux d'avoir peur, comme ces veuves quadragénaires du couvent d'Ismaii. à qui lord Byron fait demander « si le viol ne va pas bientôt commencer » ; le plaisir d'avoir peur des croquemitaines plus ou moins hideux, suffît à expliquer le tremblement chronique dont la France est agitée depuis un quart de siècle. Nulle cause objective, a cette frousse
iS I.KWIMI m l'KlTI.K
iiMlioiialf t'I |t;iti'i()li(|Ui\ Les ilcputi'S uOnt pas peur ilos collèiïes l'iccloraux. ni des j)rélorieils, puisque tous les coups ill'Ual oui été iait j)ar îles civils. de[)uis le iS Hi'uuiuire et (pie les prétorieus s'apkitissenl eux-uièiiu-s (levant les journalistes, la eonsii,^ne cl les «j^ratlés sup«''rieurs. Les disciples de MM. Leuiaîlre. (iOjypée et Déroulède sacrilient a lu l)ein- l'fi soi, ;i la j)i'ur de vouloir, d'être des hommes il il apprendre à penser. Une lâcheté folle ])rosterne les eieurs avilis, dans un tfoullVe de bassesse. La j)t)ltronnerie t'ait implacahle. Aussi, lu l'oide emhoite le pus derrière les plus sinistres meneurs, eunnihales de lu rue ou délaleurs des papiers publics, bouchers untisémites ou saltimbanijues natiouulistes. empruntant leurs maximes à Drumonl ou ù Quesnay.
Sous l'inllux de lulroce Déité. lu France donne aujourd'hui 1 impression d'un nianèg'e fermé, d'un eir(|ue. d'une ménagerie ijue les autres peuples rei,Mrdent uvec stupeur. Des i'uuves s'agitent ; les victimes sans défense meurent étouffées sous des ongles sordides, cependantque l'assemblée demande ù grumls cris un dompteur, non jxhii- résoudre les tigres el les hyènes niais pour achever les su|){)li-
ciès.
Au sii-clc diMMiiei- la France était l'ennemie de l'Kun>pr chrclieiuie et iMonarehique, poi'tunt conuni^