II AVANT-PROPOS
notre impuissance et qui accuse l'absurdité du sort qui nous est fait dans un monde où nous sommes jetés sans recevoir de suffisantes explications.
Considérer toutes choses sous Taspect de l'ennui, c'est voir dans l'homme un pantin décidément creux et qui n'est pas maître de ses fils ; c'est relever ce qu'il y a de tragique et de comique à la fois dans le fait d'exister. Notre étude désespère de la vie qui se ramène au néant, mais se réjouit des occasions de rire qui nous sont laissées.
Valréas, février 1903.
Le mot eiuiui prononcé à tout propos, étiquette d'états d'âme fort divers, pour signifier la malédiction de la race humaine, mérite sa prodigieuse fortune. S'il est juste de l'employer à profusion, s'il est le mot révélateur qui éclaire des situations innombrables, il y a lieu de s'étonner que le zèle des psychologues ne se soit pas appliqué à déterminer son sens et son contenu exacts. Apparemment le sujet est ingrat et la tâche est immense.
L'ennui est un complexus psycho-physiologique aux modalités infmies qui a pour trait essentiel la douleur; instable éminemment et cherchant à se fuir lui-même, il est doué d'un surprenant pouvoir de métamorphose qui fait méconnaissable sa figure difficile à dessiner, Protée psychique qui a sa raison d'être dans la misère de notre condition, il nait de tout et de rien, il nous soulève et il nous prosterne, il se montre, s'efface, reparaît, sans nous révéler sa loi, sans nous laisser le temps de pénétrer son secret. Mais la souffrance est son fond et fait sa réalité.
Ramené à ses caractères constants, l'ennui est le cri de douleur de la vie épuisée ou contrariée ; dans ses modes frustes il figure un malaise qui ne se définit pas; il sera une impuissance momentanée ou durable; une léthargie gémissante et inquiète ; mais entretenu par des causes permanentes et promu au rang de souffrance morale, l'âme s'en empare et s'y précipite tout entière; elle le nourrit de toutes ses facultés, et l'ennui devient" le dégoût incurable, le conflit du désir irrité avec la réalité qui nous échappe ; la lutte de l'esprit contre sa propre torpeur; le sentiment poignant du bonheur impossible. Douleur superficielle ou profonde, ne faisant qu'un avec le désespoir de vivre sans savoir pourquoi, il nous harcèle perpétuellement et nous tient agités à la recherche des diversions qui lui sont nécessaires. A ses coups d'épingle, à ses coups de poignard, à ses attaques incessantes, nous réagissons par des gestes brefs d'ironie ou de mauvaise humeur, ou par des actes décisifs qui engagent notre vie entière. L'ennui — à qui nous ferons un écrin de synonymes — , est tour à tour l'agitation et le renoncement, la nostalgie de l'irréalisable et le scepticisme de qui a trop vécu; il se môle aux impulsions irraisonnées de la vie enivrée d'elle-même qui exige le risque ou le crescendo des jouissances, et il se retrouvera dans le désespoir à bout d'illusions qui va au suicide. Le psychologue décidé à le suivre dans ses transformations paradoxales, à surprendre le secret de ses masques, se lance dans une chasse fantastique : c'est le Satan des légendes, d'abord
animal de sabbat, puis cavalier d'allure étrange, plus loin chauve-souris qui s'envole.
Puisque notre sujet se présente à ce point vaste et touffu, une définition qui en resserre les termes doit être essayée ; nous dirons : Lenniii est une souffrance qui va du malaise inconscient au désespoir raisonné ; conditionné parles causes les plus diverses^ sa raison profonde est i(n ralentissement appréciable de notre mouvement vital. Subjectif par-dessus tout, susceptible dêtre intensifié démesurément par rimagination, il se traduit par ces états d'âme appelés dégoût, décomaigeme?it,^. impuissance., humeur maussade. ^^>v~.
On a dit : L'ennui fait le fond de la vie humaine. Cette parole est profondément juste. Encombrant et prépondérant comme il est, est-ce en nous un sentiment premier? On peut répondre : non. On ne débute pas par l'ennui, mais par l'illusion entraînante, l'énergie optimiste ; c'est le désir qui est premier-né dans notre cœur, l'espoir illimité. Avant l'ennui qui geint, qui bâille, qui boude, qui entasse des négations, qui aiguise des sarcasmes, nous avons connu l'élan joyeux de la spontanéité, les gageurs juvéniles de l'imagination ambitieuse, la furie impétueuse des instincts et des appétits, toutes les affirmations, toutes les impatiences d'une activité vitale ardente, mise en face de la vie tenue pour attirante et irrésistible. L'ennui est le désabusement après l'espérance, le renoncement dédaigneux ou rageur après l'effort vaincu. Il peut à ce moment prendre possession de l'âme entière et devenir son unique mou-
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veinent. Quand la vie nous a cent fois trahis et jetés
par terre, une illusion nouvelle nous apparaît comme
un piège, et l'appréhension de récliec et la terreur de
la souffrance sont pour nous mettre en garde contre
les vaines séductions : Tennui qui se défie, qui nie, qui
ricane est notre maître répondant pour nous; il ne se
laisse plus persuader; impossible de lui arracher un
consentement ou un sourire ; ouvrier de désespoir, il
. s'emploiera à paralyser les suprêmes palpitations du
j cœur et il étendra sur le monde un voile de crêpe qui
I éteigne à jamais ses décevantes tentations.
La douleur de Teanui est de nature morale : c'est 1 esprit qui gémit et qui s'interroge. Il arrive que le mal se , traduit par des signes physiques: bâillements, grimaces, tics; qu'il provoque des troubles de la circulation et de la nutrition : sensibilité au froid, syncope, inappétence, amaigrissement, apathie; il met du désordre dans nos facultés : confusion mentale, puérilisme, impulsions absurdes, monomanies, hypochondrie, imbécillité, stupeur; il est parfois visible et accusé dans l'affaissement de la physionomie, l'atonie du regard : air bête, air spectral; dans le délabrement de la démarche. On l'a ' comparé à un dessèchement interne, à un boulet à traîner, à la nausée du dégoût.
On peut s'ennuyer sans que l'imagination s'en mêle ;tout de même si l'imagination ne lui tient compagnie, l'ennui ne va pas loin.
Fruit de la pensée réiléchie, produit de l'analyse, ' l'ennui est un état d'àme d'une réelle consistance et-
inépuisable : il existe surtout chez ceux qui savent en développer le thème ; qui amplifient en romans et en poèmes leurs joies et leurs douleurs; qui se penchent jusqu'au vertige sur Tabîme sans fond qu'est notre cœur. Il est l'entretien avec soi-même des méditatifs qui mènent la vie intérieure et jugent de haut le monde; il appartient aussi à une autre catégorie d'hommes, aux passionnés, aux dévorants, aux jouisseurs, qui vivent une vie émotionnelle intense et s'interrogent à toute heure sur le progrès et le recul de leurs voluptés. Pour le porter en soi et le nourrir, il faut une prédisposition éminente, et qui, d'ailleurs, est précoce; l'épuisement rapide et la tendance pessimiste en sont les traits marquants; celui dont la vitalité ne faiblirait pas et qui rebondirait toujours ne ferait pas de longues stations dans l'ennui.
L'ennui ne peut-il pas venir du cercle inextensible
oii nous sommes enfermés? Oui, il y a un ennui
objectif qui dépend des circonstances et du dehors; s'il
n'a pas la complicité de l'esprit, on trouvera moyen
de l'escamoter.
On peut se demander : La monotonie de la vie, dont le fond ne change guère, n'entretient-elle pas sur la terre un ennui transmis de génération en génération, impossible à conjurer, et ne peut-on pas redire le mot fameux de l'Ecclésiaste : 11 n'y a rien de nouveau sous le soleil?
La faiblesse de notre esprit nous abuse, et il y a toujours du nouveau, mais il faut des yeux perçants pour
n L'ENNUI
le voir, une intelligence fort active pour en rassembler les morceaux. N'accusons pas la vie, création sans fin qui défie l'observateur; l'univers, rébus infini. La misère dont nous gémissons est en nous. L'humanité, \ considérée comme un homme qui vivrait indéfinij ment, ne s'ennuie pas, puisqu'elle prend inépuisabley^ / ment intérêt à l'existence, découvre chaque jour des liions inexplorés dans cet univers dont on ne peut avoir le dernier mot. L'ennui est donc bien un sentiment subjectif et l'attribut de notre être individuel, à qui font défaut l'activité infatigable et la jeunesse éternelle.
Etudier l'ennui, c'est passer une revue de la vie humaine; le mal est de toutes les conditions, comme il est de tous les âges ; nous le rencontrons partout, dans l'action et dans le repos ; dans l'ambition qui se démène et dans la sagesse qui s'abstient ; il est au principe de nos actes, ou à leur terminaison, ou il occupe toute leur durée; pas de journée si lumineuse où on ne le voie poindre ; pas de joie si parfaite qui ne sente sa menace, dont il n'ait finalement raison.
Mais les heures de soleil et d'espoir, les caractères réussis qui trouvent d'instinct le bonheur, les équilibrés, les carrières triomphantes nous le révéleront moins fréquemment que les existences ratées, les aigris, les négateurs, les infirmes, les faibles qui butent à chaque pas, les cœurs morts que tapissent des toiles d'araignées.
Acharné à peindre le revers des choses, nous allons
souligner les échecs sans nombre de notre vie imbécile ; mettre au jour l'envers de nos sentiments frelatés ; nous collectionnerons soigneusement ce qu'on appelle les « mauvais quarts d'heure » ; dans la foule aux vaines mascarades oii tous ont à faire une confession de tristesse, nous arrêtons d'abord au passage l'individu au front morose visiblement en train d'entre-choquer des idées noires, et aussi la troupe des gais passants dont le rire nous paraît suspect. Le visage humain est notre proie dans l'instant où il s'assombrit; nous retenons ses mimiques désolées, ses plis douloureux, ses froncements maussades, ses moues d'indifférence, ses soulèvements de dégoût; nous portons sur notre bulletin d'observation les attitudes effondrées, les prostrations léthargiques, les vociférations du désespoir, les lamentations éloquentes de Faust et les gestes ahuris de Polichinelle.
Cette étude touche à toutes questions : son intérêt sera d'être une monographie sévèrement rectiligne. Il nous faudra écrire souvent ce mot enmii, racine de chaque ligne qui le commente ; il est des mots plus incommodants ; celui que nous disons est de teinte grise, gris terne et plombé; sa sonorité est sourde, l'œil et l'oreille s'y accommodent sans y songer.
Cette introduction n'est pas un résumé, mais, à insister sur les difficultés de notre tâche, le lecteur est prévenu qu'il sera entraîné dans les subtilités de l'analyse psychologique.
Nous étudierons en premier lieu les causes de l'ennui.