‹ L'EnnuiChapitre 10 sur 68 · l]isloi7-e delà littérature anrjlaise, t. V · texte numérisé non relu

l]isloi7-e delà littérature anrjlaise, t. V

casser les jambes ! être obligé de jouer du violon dix ans pour devenir un musicien passable ! Apprendre pour être peintre, pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!... »

Fines broderies de l'imagination, réduite à jouer avec elle-même ; mais que peut la finesse contre l'épuisement? C'est de la force qu'il faudrait.

Le don de fantaisie fait le poète, crée l'œuvre d'art ; la vie pratique réclame des facultés qui lui soient appropriées ; elle confond les rêveurs brouillés avec elle ; ils reprennent le dessus par l'insouciance, l'ironie. Musset était sérieux jusqu'au tragique; ayant mis tout son enjeu sur l'amour qui le trahit, il avait un besoin pressant d'oubli et de délire; il s'abandonna aux pires tentations de l'ennui qui fut le gouffre oîi il roula en écumant :

Dans ce veri'e où je cherche à noyer mon supplice, Laissez tomber plutôt quelques pleurs de pitié...

Guy de Maupassant, dans son œuvre objective et impersonnelle, a laissé deviner un douloureux pessimisme; son ennui, qui fut effrayant, nous est révélé par ses confidences, assez discrètes, par le graphique désordonné de sa vie inquiète et comme affolée. Pourquoi le rangeons-nous parmi les épuisés? Le diagnostic, ici, est fait après coup; le temps est un grand révélateur; la fêlure que trahissait /e //or/a n'est devenue visible à tous les yeux qu'au lendemain de la catastrophe où s'abîma la raison de l'auteur; les rapports

du physique et du moral sont un problème délicat; le degré exact de folie dont on gratifie J.-J. Rousseau n'est-il pas toujours en discussion? Maupassant, doué d'énergies physiques plutôt que psychiques, fut retenu longtemps dans les ivresses de la sensation ; il lui en coûta de monter dans son cerveau, de se séparer de la vie enivrante, et il dut son talentàsa volonté acharnée et à un labeur épouvantable (voir la préface de Pierre et Jean) ; il fut de ces sensitifs surexcités qui aspirent à tout sentir et "veulent l'absolu (voir Sur Feau) ; une hérédité mauvaise le minait ; l'idéalisme lui fit défaut, qui corrige la laideur de la vie, crée des illusions séduisantes : il sombra dans le nihilisme moral et

11 se montra d'ailleurs supérieur à son mal, puisqu'il ne lui permettait pas de s'exprimer directement dans son œuvre, et il s'élevait au-dessus de son désespoir continu par une courageuse discipline de travail. Son cas est à retenir, étant typique : fruit tardif et obtenu au prix d'un labeur épuisant, le talent, chez beaucoup d'artistes, coïncide avec l'ennui ; quand ils ont rassemblé tous leurs procédés pour produire, il ne leur reste plus aucune force pour s'amuser. Voici des fragments de correspondance où perce le secret du grand écrivain : « Madame... je vous écris parce que je m'ennuie abominablement... Je prends tout avec indiiîérence et je passe les deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondément... Il n'y a pas d'homme sous le soleil qui s'embête plus que moi. Rien ne me parait valoir la peine d'un effort

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OU la fatigue d'un mouvement. Je m'embête sans relâche, sans repos et sans espoir, parce que je ne désire rien, je n'attends rien... Tout m'est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes et événements ^ Voilà ma vraie profession de foi; et j'ajoute, ce que vous ne croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux autres. Tout se divise en farce, ennui et misère '-. »

Nous eûmes personnellement l'occasion d'échanger quelques lettres avec Maupassant ; dans l'une d'elles se trouvent ces lignes qui, à plusieurs années de distance, font suite aux extraits ci-dessus : « ... Je suis à moitié crevé de fatigue, de courbature cérébrale et de maladie nerveuse. Tout m'ennuie et je n'aide supportables que les heures oii j'écris. Je ne sais trop dans cet état mental et physique à quelle époque je rentrerai à Paris oii la vie m'énerve et m'écœure beaucoup. Je n'éprouve de bienêtre que seul, près de la mer ou dans la montagne 3... »

Terminons ce chapitre en rappelant l'idée dont il est l'exposition : l'épuisement physique ou mental, résultat d'une prédisposition définie, ou conséquence de l'âge, est cause fondamentale de l'ennui et lui constitue une raison d'être difficile à écarter. On le réduit par le repos, si l'on n'a pas su le prévenir par une bonne hygiène.

1. Cette indifférence n"était pas affectée : Céard « affirme que c'est rtiomme (ju'ii a connu le plus indiffèrent à tout, et qu'au moment où il paraissait le plus passionné pour une cliose, il en était déjà détaché ». {Journal des Goncourt, 20 juillet 1893.)

2. Lettres à Marie Bashkirtseff, écrites en 1884, publiées purla. Beuue des lieviies, 1" avril 1896.

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