‹ L'EnnuiChapitre 9 sur 68 · Histoire de la littérature française · texte numérisé non relu

Histoire de la littérature française

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raient, à elles seules, créer répuisement; rimaginaire, manié par nous, ne nous travaille pas autant que le réel, dont nous ne sommes pas maîtres ; le bon jeune homme, qui dit avoir beaucoup souffert dans ses rêves blessés, n'en garde pas moins uneàme naïve et molle : il n'a pas été broyé sérieusement. Quand le bourreau s'appelle réalité, nous sortons de ses mains brutales, durcis et transformés étrangement. Chateaubriand dut son ennui sincère et incurable à ses dépenses mentales de rêveur passionné, à son manque de croyance et de souffle ', aux réalités du temps qui lui furent cruelles, à son sentiment du néant de la vie qu'il a tant de fois affirmé, et qui lui était révélé dans son horreur familière par les démarches de son propre égoïsme -.

Alfred de Musset, après un fougueux départ passionnel, après avoir brandi un programme frénétique de jouissance surhumaine, s'abat, échoue dans l'ennui si tôt, si profondément, que l'épuisement organique chez

1. 11 lui arrive de dire : « Eq dernier résultat, tout m'étant égal, je n'insistais pas. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure.» En politique, en amour, en tout.

2. Voici quelques-unes des paroles où Chateaubriand exprime son ennui : « Depuis le commencement de ma vie. je n'ai cessé de nourrir des chagrins : j'en portais le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de ses fruits... Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré. Pasteur ou roi, qu"aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué <ie la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune... » Et encore : « Rassasié des plaisirs de mon âge, je ne voyais rien de mieux dans l'avenir, et mon imagination ardente me privait encore du peu que je possédais... » 11 reporte cette disposition découragée à l'instant même de sa naissance : « Je n'avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déj.i marquée sur mou front. »

lui n'est pas contestable ^ Entendez-le crier sa gageure insensée de sensitif forcené et de poète romantique :

0 médiocrité! celui qui pour tout bien

T'apporte à ce tripot dégoûtautde la vie,

Est bien poltron au jeu s'il ne dit : « Tout ou rien ! »

« Il a trop demandé aux choses, a dit Taine-, il a voulu d'un trait, âprement et avidement, savourer toute la vie ; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et pressée, et froissée, et tordue, et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant... »

Après une explosion juvénile de chants et de sanglots passionnés, rythmés en vers immortels, il s'arrête court; sa vie est terminée; il ne sait que l'ennui. Le mot, dans son œuvre, roule de page en page ; son âme mutilée et fort amincie se cristallise dans ce teTme mystérieux qu'il redit avec complaisance. Fantasio module sur l'ennui des variations charmantes : « Si je. pouvais seulement sortir de ma peau une heure ou deux! Si je pouvais être ce monsieur qui passe!,.. Je ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d'hier... Oh ! s'il y avait un diable dans le ciel! s'il y avait un enfer, comme je me brûlerais la cervelle pour aller voir tout ça ! Quelle misérable chose que l'homme! ne pas pouvoir seulement sauter par sa fenêtre sans se

1. L'explication du caractère de Musset, fait d'instabilité et d'inquiétude, par un épuisement rapide, est donnée par M. Ribot, dans son livre la Psychulor/ie des senlunents, p. 412. Paris, F. Alcan.

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