CHAPITRE III
L'ENWL'I DES VIES MANQUÉES ET DES VIES FRAPrÉES D'irsTÉHIORITÉ
Nous allons étudier dans ce chapitre l'ennui tel qu'il résulte, pour chacun de nous, des misères communes de l'existence.
L'ennui est un accident banal, le témoin journalier de notre vie. Nous signalerons d'abord Vennui des vies cnnlrariècs.
Il n'est personne qui à son jour n'ait éprouvé la malveillance de l'univers qui nous ignore, et montré la ligure froncée de l'ennui. Si le supplice est court, il ne fait pas état d'âme. Ouclquefois, pourtant, on a envie de se suicider. Voici des cas où la durée s'en mélc. Le collégien, couché sur son pupitre, appelle de tous ses vœux les vacances et combine des farces drolatiques contre ses compagnons et ses maîtres ; le soldat prisonnier d'une caserne annote rageusement ses éphémérides ; le malade donne de la tête contre les murs de sa chambre; les gens retenus en terre d'exil, dans un pays pris en aversion, tournent les yeux vers l'horizon de délivrance. Chacun de nous a ses jours oîi il « prend
patience », rongeant son frein ou se rejetant sur un rêve.
L'ennui qui provient de nos mouvements contrariés prend une consistance plus douloureuse quand il se rencontre au départ de l'existence, alors que nous cherchons notre route et que tous les problèmes de la destinée nous assaillent à la fois ; notre ambition pressée et naïve n'a pas encore pris son parti de la lenteur accoutumée des choses. A notre entrée dans le monde, nous n'avons pas forme personnelle et notre vol est mal assuré ; il faut attendre avant que nos ailes nous portent. Beaucoup d'hommes, — et de ceux dont la carrière fut glorieuse, — tout en escomptant l'avenir, et avant que leur personnalité, gagnant en maturité, leur donne des fruits et de la joie, s'ennuient et tombent dans un découragement profond. Bismarck, en ses jeunes années, récitait son monologue à'Hamlet ; Cavour, pour tromper l'inaction, essaie du jeu, songe au suicide ; Lacordaire s'écrie avec l'accent de René : « Où est l'àmequi comprendra la mienne?... A peine dix-huit printemps ont-ils épanoui nos années que nous souffrons de désirs qui n'ont pour objet ni la chair, ni l'amour, ni la gloire, ni rien qui ait une forme ou un nom '. » Michelet, qui connut des souffrances plus pénétrantes, témoigne dans son Journal de la profondeur de désespoir où le réduisirent les tortures que lui infligea le sort à quatorze ans, au temps où il tra-