Surtout s"il Qous a coûté trop d'argent
peut appeler la réalité de la vie qui n'est pas drôle. En ses formes extrêmes, égarées, convulsives, il est une impulsion délirante de l'ennui de vivre, le décret irrité d'un désespoir qui cherche une revanche; tendant vers l'excessif, s'excitant par des gageures, ne déployant toute sa virtuosité que dans le fantastique, il est aussi une manière de suicide. L'homme qui a décidé de « s'amuser » entend par là qu'il va abdiquer sa raison et qu'il donnera libre cours à des fantaisies qu'il ne surveillera pas ; il revêt l'âme et le visage d'un fou, car il sent qu'il achète trop cher ces courts instants de jouissance, et que les combustions qui allument le foyer de cette heure brûlante sont une avance considérable faite à la mort; il y a en lui de la rage du désespéré qui se damne et se ruine; il est en rébellion ouverte et , insoutenable contre la vérité des choses, contre la réalité de la vie. — La réalité, c'est le combat pour l'existence, l'angoisse de l'avenir, les plaies du cœur, les souvenirs empoisonnés; et pourquoi ne seraient-ce pas aussi les souffrances connues et inconnues qui emplissent la terre, qui s'ajoutent à l'horreur que nous cause la vie et que nous voudrions oublier? Le plaisir qui rit, qui chante, qui lève une coupe débordante, qui jette des déhs à la destinée, prétend avoir raison de toute la désespérance humaine; vaines fanfaronnades ! nous sommes ici dans la fiction, dans le mensonge ; et si l'homme qui s'amuse et fait parade de sa joie a revêtu soudain un masque étrange de délire et de folie, c'est qu'il soutient une lutte pathétique
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contre un assaut d'images sinistres qui ne se laissent pas aisément repousser.
Le plaisir, quand il est d'ordre compliqué, s'effondre souvent dans la déception et l'ennui, parce que sa mise en œuvre appelle des ressources exceptionnelles, un tour de main prestigieux. Voyez combien est laborieuse l'organisation des divertissements qui visent à nous amuser. La simple entreprise d'une soirée mondaine, d'un dîner somptueux, est un art difficile et qui coûte cher. C'est que l'ennui est l'ennemi invincible qu'on entend attaquer; les assistants l'apportent avec eux, l'éternel ennui de vivre, inné en toute chair, sur lequel se greffent les tristesses individuelles; sortant des fronts mal déplissés, des paroles circonspectes où l'on se défend de prononcer son nom ; il circule toutefois dans cet air où on lui donne la chasse; les organisateurs de la fête se demandent s'ils ont rassemblé contre lui assez de violons, de lleurs, de lumières, de Champagne! Il s'agit de faire perdre la tète aux invités, de les tenir émerveillés. Tour de magie invraisemblable, car l'existence qui est odieuse se rappelle à nous de toutes parts; notre àme est lugubre à hurler! L'ennui a toutes les chances pour rester le maître de l'heure.
Rien de curieux à observer comme le jeu alterné de l'ennui et du plaisir sur la figure de gens qui essaient de se donner un peu de bonheur. La joie annoncée ouvre la scène, et ses éclairs se succèdent sur les visages, en décharges pressées ; mais, à mesure que la ff'te avance, l'obscurité qui règne entre deux illumina-
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tioiis Je gaieté étend son empire; l'ennui, la fatigue gagnent du terrain; l'individu s'interroge sur un ton demi-plaisant, demi-sérieux : Qu'est-ce que je fais là? Est-ce que je m'amuse? Si je m'en allais? — Au théâtre, dans les spectacles machinés selon les règles de l'art, il y a un crescendo obligatoire; on a réservé pour la terminaison de la séance les effets foudroyants, les « coups de poing de la fin » ; le spectateur s'en ira sur une impression cumulative qui l'aura réveillé. Dans les parties de plaisir sans plan, sans direction, on risque fort d'avoir au bout an épuisement morne, des réflexions corrosives, le sentiment d'une déroute. '
Il nous sera donc permis de dire : le plaisir, art du diable, est un tour de force et d'adresse qu'il est bon de tenter rarement; exigeant de l'organisme d'énormes mises de fonds, entrant imprudemment en lutte avec l'inexpugnable tristesse de vivre, il est trop souvent destiné à être un four, h échouer dans l'ennui ; il y faut apporterune vocation spéciale, et la plupart des hommes, pour être dépourvus d'esprit, sont plus jolis à voir quand ils travaillent, que quand ils s'amusent'.
1. Schopenhauer écrit : « Les magnificences sont pour la plupart de pures apparences, comme des décors de théâtre, et l'essence de la chose manque. Ainsi des vaisseaux pavoises et fleuris, des coups de canon, des illuminations, des timbales et des trompettes, des cris d'allégresse, etc., tout cela est l'enseigne, l'indication, l'hiéroglyphe de la joie ; mais le plus souvent la joie n'y est pas : elle seule s'est excusée de venir à la fête. Là où réellement elle se présente, là elle arrive d'ordinaire sans se faire inviter ni annoncer, elle vient d'elle-même et sans façons, s'introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus insigniGants et les plus futiles, dans les occasions les plus journa-
L'ennui du riche. — L'ennui du riche, produit de la satiété, est devenu proverbiaL S'il y a relation forcée entre la richesse et l'ennui, c'est que l'esprit du riche est posé comme conditionné par sa richesse, de môme que, par un déterminisme analogue, la vie entière du misérable peut se déduire de son état de pauvreté. Sa fortune créant sa paresse, le riche sera un oisif, un esprit vide, une âme nalle, sans passion. Cependant, parmi ces favorisés de l'argent, n'en est-il pas qui se mettent au régime bienfaisant du travail? Le riche qui travaille joue la comédie; il ne sera jamais qu'un amateur ; dès que sa fantaisie ne l'amusera plus, il changera de jeu ; cette pensée est ancrée en lui que ses gestes empruntés de lutteur n'auront pas de sanction sérieuse, et celasuffit à ruiner la sincérité de son effort. — Mais, dira-t-on, il s'en trouve, on en peut nommer qui s'adonnent à de sérieuses entreprises, qui se dévouent h un idéal, en un mot, qui dépouillent les goûts et les habitudes de ce frelon voluptueux et paresseux appelé le riche. — Certes, et nous mettons volontiers ceux qui en sont dignes hors de procès.
Le riche est l'homme de l'ennui parce que ses mouvements ne sont pas commandés par cette nécessité d'agir qui nous donne une volonté, qui est le plus
lières...En général, ces fêtes et ces réjouissances portent toujours en elles quel(jue chose qui sonne creux ou, pour mieux dire, qui sonne faux, précisément parce quelles contrastent avec la misère et l'indigence de notre existence, et que toute opposition fait mieux ressortir la vérité. » Aphorisrnes sur la sagesse dans la vie, p. 158; trad. Cantacuzène; Paris, F. Alcan.
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ferme soutien de notre force. La question mille fois retournée dans son esprit : Que dois-je faire? le met à chaque instant en face du vide. Nulle part il n'est attendu; oii qu'il aille, il n'apporte rien de décisif; sauf l'emploi de Mécène qu'on lui indique discrètement, il ne saurait remplir aucun rôle ; la société n'accorde son attention qu'à ceux qui mettent à son service un métier déterminé, une aide quelconque.
Se tenant en dehors de la vie militante, il sera marqué d'une réelle infériorité. L'école qui lui manque, c'est une profession. Outil de combat, instrument de puissance, une profession nous délègue à un poste, elle nous confère un talent; elle moule notre figure en haut-relief, elle prend à son compte nos journées et équilibre toute notre existence'.
On objectera : Une profession est aussi une défor mation de l'individu, la plus lourde servitude qu'il ait sur les épaules ; la richesse est un don des dieux qui nous exempte des travaux professionnels, faits de routine morne et d'épuisants combats. Maître de soi par l'argent, le riche cultivera son humanité ; rien ne lui sera étranger, il cueillera la fleur des choses et il ornera son cœur de raffinements et de délicatesses dont la
l. M. René Bazin se trouvant en contact, au cours d'un voyage, avec des industriels, des propriétaires de mines, des occupés qui causent de leurs affaires, s'exprime ainsi : « Je sens avec délices l'inquiétude et la fièvre de la vie, car les hommes qui s'amusent ne vivent qu'à moitié; il leur manque cette vigueur de ton, cette passion de l'intérêt qui rapproche des gens de conditions diverses, les met aux prises et les met en valeur, l'un par l'autre, jusqu'à donner une physionomie, une conversation au plus obscur travailleur. » [Terre d'Espagne, p. o2.)
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douceur est interdite à ceux qui sont retenus dans la vie besogneuse et les luttes de toute brutalité.
Eh, sans doute, qui songe ù le nier? l'argent est un des éléments du bonheur, un agent merveilleux d'éducation personnelle et de culture ; quelques-uns, il faut l'avouer, savent admirablement s'en servir. Dans la lutte contre l'ennui, commune à tous les hommes, quel avantage que la richesse ! ne renferme-t-elle pas une possibilité infinie de sensations? on peut tirer d'elle la matière de plusieurs existences ; mais le riche qui méconnaît les soins dus à son intelligence échoue stupidement dans l'ennui.
La grande faute du riche, c'est qu'en se détournant du travail il esquive l'ellort qui nous grandit; n'exerçant pas ses facultés, son esprit est frappé d'un arrêt de développement; or on jouit en raison de la force, de l'étendue, de l'originalité de sa personnalité'. Le riche est un inculte, un simple, il est atteint d'une faiblesse organique de l'attention, d'une maladie incurable du désir et de la volonté. Ainsi défini, c'est une âme pauvre et falote ; il ne sait pas la figure exacte des choses ; il n'embrasse rien d'une forte étreinte ; son regard est
i. <' La richesse proprement dite, c'est-à-dire un grand superflu, con- • Iribue peu à notre bonlrieur ; aussi beaucoup de riches se sentent-ils malheureux, parce qu'ils sont dépourvus de culture réelle de Tosprit, de connaissances, et, par suite, de tout intérêt objectif qui pourrait les rendre ajites à une occupation intellectuelle. Car ce que la richesse peut fournir au delà de la satisfaction des besoins réels et naturels a une minime inlluencc sur notre véritable bien-être... Cependant les hommes sont mille fois plus occupes à acquérir la richesse que la culture intellectuelle, quoique certainement ce qu'on esl contribue bien plus à notre bonheur que ce qu'on a. » (Schopenhauer, Apliorlsmesaur la sagesse dans la vie, p. 10.)
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brouillé, ses pas sont incertains, et s'il fuit du plaisir sa grande aflaire, il n'y goûte pas de satisfactions décisives : ceux-là seuls touchent le fond de la jouissance, qui s'y jettent avec une imagination affamée et une frénésie ù faire peur.
Ce qu'il y a de plus malade chez le riche, c'est le fond de la vie qui est Tappélit, qui est le désir. Le désir pour être recevable doit être l'expression d'un besoin ; le riche qui s'entretient rassasié ne saurait avoir de désirs véritables ; abusant de jouissances faciles, mises à portée de sa main, qu'il n'a pas eu le temps de convoiter, que l'imagination n'a pas transfigurées, obéissant à des impulsions irraisonnées, à des déterminations fantasques, nul plus que lui n'est trompé par la réalité, déçu par la possession.
La déception dans la jouissance, la détresse au sein de l'abondance, la sensation du vide dans l'instant où l'on parait comblé, tels sont les éléments de son ennui. Gomment va-t-ils'en délivrer? Il mettra au jour d'incroyables fantaisies que leur réalisation condamnera.
Dans son esprit inquiet et misérable, c'est un pullulement de caprices dansants et grêles, une ronde folle d'images fuyantes et évanescentes. Le riche reproduit l'ataxie morale du caractère hystérique, l'instabilité morbide du déséquilibré ; incité par son argent, il se croit obligé detout désirer. Mais ces désirs qui grouillent I et se combattent sont une fatigue pour l'esprit qu'ils obsèdent; auquel se confier? Ne parvenant pas à les juger, le riche entend les satisfaire tous. Dès
qu'une image se dessine en sa cervelle, dès que l'ombre d'une tentation l'effleure, ses mains se tendent, il s'élance à la poursuite avec une ardeur insensée ; c'est un chasseur de fantômes, un coureur haletant de feux follets. A son gré les express ne vont jamais assez vite ; il n'a pas assez de serviteurs pour les ordres qu'il donne; pour toutes les agitations qu'il décide, la journée n'est jamais assez longue.
Il assistera à toute cérémonie, à tout événement signalés ; il ne manquera aucun spectacle ; la réunion oii il fera défaut lui réservait peut-ôtre la surprise miraculeuse qu'il attend. On le rencontre en tous lieux, badaud incomparable, serf de la mode et du snobisme ; rien de plus composite et de plus panaché que ses journées incohérentes, et il serait curieux de relever le tracé désordonné de ses pas sans direction, au cours de l'année.
Mais examinons de plus près les plaisirs du riche, et voyons ce qu'il en tire.
Un de ses passe-temps favoris, c'est le voyage. Le riche voyage pour se désennuyer. L'ennui décide le départ, il se trahira dans les soubresauts de l'itinéraire, il fera l'imprévu du retour.
Le riche, qui débarque un peu au hasard dans un pays nouveau, s'est enquis de ce qui est à voir, et il fait effort pour s'intéresser à ce qu'on lui montre; il joue à l'érudit, à l'enthousiaste, au rêveur ; ces rôles sont difficiles, et chacun de nous n'est à son aise que dans ses plaisirs d'babitude ou dans les occupations
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qu'il a longuement pratiquées. Le voyageur improvisé abandonne bientôt cette comédie ; il laisse tomber ces grimaces; s'il s'est adjoint des compagnons de route, une fête intime s'organisera, une vraie partie de plaisir qui conjurera le malaise indéfinissable de celte excursion singulière. Et dans sa chambre d'hôtel il se prend la lète entre les mains, se demandant ce qu'il doit faire : poursuivra-t-ilsa route, ou rentrera-t-il chez lui? Sa délibération prend conseil de l'ennui qui le ronge; il épie, il interroge cette souffrance qui ne se définit jamais et qui se fuit toujours obéir ; le riche est l'acteur plutôt comique de l'ennui; il est aux ordres d'un sphinx impérieux et d'une stupidité épouvantable.
Il ne saurait séjourner longtemps nulle part; il va d'un train foudroyant, pensant dépister l'ennui par la vitesse et les zigzags de sa course; il fait tenir toutes ses impressions dans le choc des arrivées et la précipitation excitante qui précède les départs ; mais est-il pire malaise que celte confusion papillotante de sensations effleurées?
Caprice de l'ennui, amusement de la vanité, un des plaisirs du riche est la recherche des hommes célèbres et gloires du jour ; sa curiosité éprouve quelque émotion à ces frottements ; est-ce que l'ennui y trouve son compte?
Il est beaucoup de créateurs intellectuels, dont le talent est placé tout entier dans leurs œuvres, — à cent pour cent, pourrait-on dire, — et qui ne laissent rien passer de leurs rares facultés dans le commerce journalier
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et banal ; à les fréquenter on est fort attrapé ; leur présence est une mystification. D'autres, moins spécialisés, d'une humanité plus variée, se communiquent par le charme personnel; sont-ils toujours disposés à se livrer? Le riche qui s'approche en badaud d'une personnalité illustre attend souvent en vain que le magicien acclamé lui dévoile le secret de ses passes, et il n'obtient pas non plus les révélations intimes réservées à des admirateurs plus sûrs. Mais il sait que ces hommes sacrés par la célébrité ont accompli un exploit fabuleux, qu'ils ont surmonté des obstacles inouïs, et à entrevoir leurs dons merveilleux, à mesurer leur énergie héroïque, il fait des retours pénibles sur l'insignifiance et la nullité de sa personne.
Les fêtes mondaines, les grandes réceptions, les galas somptueux, voilà le domaine où le riche est chez lui, où il savoure des heures triomphantes. Mais l'éclat de ces brillantes parades s'émousse à la répétition et n'est plus sensible à ses yeux. Les assistants habituels de ces cérémonies ne s'intéressent plus au programme de la fête ; ils sont tenus d'apporter avec eux les soucis et les intrigues qui doivent les captiver.
Tout spectacle est bon pour le riche q ui promène partout son ennui et ses fantaisies sont parfois singulières ; mais où qu'il se rende, quoi qu'il entreprenne, ses habitudes ne l'abandonnent pas ; il entend ne pas sortir de l'état de paresse ; il ne s'intéresse sérieusement à rien. De son indifférence dédaigneuse il se fait une supériorité. Passif, indolent, inerte, il regarde mollement ce
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qii'oa lui fait voir, sûr d'avance qu'il ne lui en restera aucun souvenir, pas plus qu'un miroir ne garde trace des figures qu'il a reflétées. Spectateur, rarement acteur, agi, non point agissant, il envie ceux qui font un acte passionnant de leur métier, afin de le distraire. Et voyant combien peu d'avantages il tire de sa fortune, soupçonnant que d'autres moins favorisés que lui sont tout aussi habiles à découvrir des jouissances, son ennui s'aiguise de regrets poignants et de comparaisons douloureuses.
Après les plaisirs qui ne l'amusent plus, après les fantaisies de tout genre qui ne le font plus tressaillir, il a en réserve une émotion suprême qui l'ébranlera à le foudroyer : nous voulons parler du jeu. Quand le riche ne sait plus rien tirer de son or, il lui reste à risquer la perte de cet or. Dans l'instant oij il jetfe sa fortune sur un tapis vert, où il signe des ordres de Bourse, il court un danger réel ; lui qui s'accusait de ne plus rien sentir est étreint par une angoisse indicible ; il a dans la tête une sombre ivresse, le vertige de l'abîme. Le jeu, au mécanisme si simple, apportant des commotions foudroyantes, fait reculer l'ennui. Dans l'esprit tendu à éclater du joueur il n'y a plus un atome d'ennui, et on n'en trouverait pas davantage chez des soldats qui font face à une pluie de balles, ou chez des matelots en lutte dans une tempête. Ces heures d'intensité affolante ne sauraient se prolonger ni se répéter. Les ressorts de la machine humaine s'y usent. Le jeu, d'ailleurs, ne fournit aucune solution :
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si l'on est parmi les gagnants, que faire des sommes ramassées, sinon les remettre sur le tapis? et si le sort consomme sa ruine, par quelle porte rentrera-t-il dans l'existence ce riche de la veille, aujourd'hui plus désarmé que les niisérahles qui savent le maniement d'un outil et vont avec un dur courage à la conquête du pain quotidien.
Mentionnons pour mémoire les exploits d'immoralité, les scélératesses sadiques qui sont si souvent impulsions et revanches de l'ennui ; le riche en quête d'aventures étranges trouve aisément des rabatteurs ; il se fera fort de braver les lois ; il endosse le scandale avec désinvolture.
Sans insister sur ces tristes fanfaronnades, soulignons cette idée générale bien connue : la joie dérive il un contraste ; elle a une saveur particulière quand elle a son point de départ dans un état de souffrance qui prétend être indemnisé. Or le riche ne distingue pas ses plaisirs de sa vie habituelle, pourrie de douceurs affadissantes; il porte jusque dans la jouissance son ordinaire état d'indifférence paresseuse. La meilleure préparation au plaisir, c'est le désespoir qui a encore toute force pour se ressaisir et se venger. Pour le désespéré, le plaisir est un besoin irrésistible, le narcotique où il met son espoir, l'antidote béni de sa souffrance intolérable ; de courts instants de joie le munissent d'une longue chaleur et gravent dans son âme vibrante à l'excès dos souvenirs qui ne s'effacent pas.
Terminons en disant que le riche paraît bien ne pas
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jouir de sa fortune, puisqu'il se laisse dépouiller. Il est Téternel vaincu des partis révolutionnaires. S'il goûtait des joies supérieures dans ses privilèges et sa richesse, il les défendrait mieux. Le bonheur, dira-t-on, nous amollit ! mais Tamant le plus hébété par la sensualité retrouve une énergie superbe pour défendre son amour qu'il préfère à sa vie. Le riche vit en état de satiété et d'inertie ; annihilé par l'ennui il plie devant les empiétements, il laisse faire ; il cède la place à des jouisseurs plus décidés que lui ; les biens de ce monde vont aux appétits les plus avides.
L'exNnui des capitales ou DES GRANDES VILLES. — L'habitant d'une capitale ou d'une grande ville vit en état d'ennui par satiété, soit qu'il ait sa part eifective des biens accumulés en ces Eldorados, soit qu'il prélève seulement sur eux une jouissance fictive, toute d'imagination. Ajoutons qu'il entre dans cet ennui une part d'épuisement provenant des conditions de la vie urbaine.
Qu'il y ait rassasiement et ennui au sortir de jouissances réelles conduites d'une manière exagérée, le cas est celui de l'ennui des riches, des posddentes repus : mais nous voulons marquer que la jouissance imaginaire, la seule permise à la multitude, aux pauvres diables, mène aussi à la satiété et à l'ennui.
Nos images mentales sont un substitut de la réalité ; noire cerveau est un microcosme. Qui a beaucoup vu a beaucoup retenu ; on vit réellement de souvenirs. Or, l'holntant des capitales est un privilégié qui assiste en
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bonne place à nombre d'événements considérables; il est un témoin ému et pérorant des faits du jour les plus impressionnants. JMille objets s'imposent à son regard et s'y peignent en images d'autant plus vives qu'il incline vers la surexcitation maladive; il s'excite et délire à la suite des ambitieux et des jouisseurs qui défilent sous ses yeux dans ce rendez- vous de toutes les ambitions; il est un mégalomane par imitation, et, s'il ne lui est pas donné d'être un des rois de la fête, il entretient, par compensation, dans son cerveau enflé et avide, quantité de représentations qui sont substituts des possessions rêvées.
Cet bomme a perpétuellement l'esprit plein et rassasié, et peu importe que ce soient des fantômes qui lui remplissent la tète ; ces images incertaines tiennent lieu de la réalité. Il est lourd d'un rassasiement étrange qui enveloppe des aspirations vagues, infinies et douloureuses ; il s'agite en mouvements inquiets ; il convoite toute ombre qui passe. Son désir caché serait de se trouver en tous lieux, de tout voir, d'être partout l'invité qu'on attend, le personnage important qu'on acclame. La proximité provocante de tant de biens désirables le rend malade d'envie. Oui, mais il n'est qu'un spectateur de dernier rang, un anonyme de la foule qu'on tient à bonne distance, un niais qui a prêté son dos à l'apothéose des puissants et revient plus déconfit dans sa vie misérable.
) Il ne ut-il sortir de ces déboires répétés? Une poignante impression de vide. L'imagination court après les
objets qui l'ont frôlée et qui nous fuient : le rêve singe le réel et ne ramène que formes creuses et images vaines.
Les gens des grandes villes, qui entretiennent à grands frais cet état d'àme lourd à porter, en ont-ils toujours claire conscience? Assurément non. Afin de se connaître, qu'ils quittent un moment leur capitale, et, s'étant transportés hors d'eux-mêmes, ils se verront du dehors. Que l'habitant de Paris, par exemple, fasse un séjour prolongé dans les provinces, en de paisibles hameaux ; il se sentira loin du personnage un peu théâtral qu'il joue à la ville, et il se jugera. Parisien, encore que fier de son titre de carton, a-t-il bien choisi sa place et son sort? Habite-t-il un paradis ou un enfer? Mais, tel qui n'a plus rien à espérer delà capitale et devrait liquider ses positions, ne consentira à battre en retraite que quand il sera à bout d'imagination. C'est l'imagination qui mène le sabbat des grandes villes; la roue de la fortune ici tourne plus vite qu'ailleurs; demain tous seront riches et triomphants ! mais après la chimère exaltante, vient le tour de l'ennui rongeur.
Facteur important de lennui des grandes villes n'oublions pas l'épuisement installé chez ce citadin que nous avons représenté comme un surexcité et un surmené. Sollicité aux excès de tout genre, aux surmenages de toute sorte, dans une atmosphère embrasée oii souffie le délire, oii les suggestions dangereuses, multipliées par les corps pressés, sont toutes-puissantes, que de fois l'être titube et s'abat, demandant grâce au plaisir aussi bien qu'au travail ! Il passe outre ; l'élan
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du moment couvre la fatigue. Dans tous les replis de son organisme, perçue ou non, cette fatigue s'emmagasine; elle sera portée un jour à son compte de malade. L'agité des cite's fiévreuses, opérant sur un fonds d'épuisé, se débat à tout instant dans les tortures sourdes de l'ennui '.
Il existe donc un ennui des capitales ou grandes villes dû en partie à la satiété, réelle ou imaginaire, en partie à des phénomènes d'usure.
Ce même ennui où se mêlent, à doses varial)les, la satiété et l'épuisement, se retrouvera en toute situation qui confère à l'individu un monopole de puissance, de richesse, de jouissance, la libre possession menant à l'excès. De cette formule, il est aisé de déduire le fameux ennui des rois, des Césars. Il est réductible à Tennui des riches, mais aggravé par des distractions plus audacieuses et plus nombreuses. Ces distractions sont du genre de celles dont se repentait Louis XIV, lorsqu'il faisait cet aveu piteux : « J'ai trop aimé la guerre !» Il y a aussi les divertissements formidables de Néron, de Louis XV.
L'ennui par satiété est le fruit pourri de la civilisation et du plaisir.
1. Max Nordau si;Lrnalc le séjour des grandes ville? comme cause de dégénérescence et d'épuisement : « L'habitant de la grande ville, même le plus riche, celui qu'entoure le luxe le plus recherché, est continuellement exposé à des inlluences défavorables qui amoindrissent sa force vitale, bien au delà de la mesure inévitable. 11 aspire un air chargé de détritus organiques, il mange des aliments flétris, contaminés, falsifiés, il se trouve dans un perpétuel état de surexcitation nerveuse, et on peut le comparer sans exagération à l'habitant d'une contrée maréi'igeuse, etc. >> ( Dégénérescence, t. 1, p. 61; Paris, F. Alcan.)