Études de littérature contemporaine, t. III
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La satiété est une réplétion exagérée qui a entraîné le dégoût. Il est des cas de satiété accidentelle, expérimentale, pour ainsi dire, qui ne vont pas jusqu'à éveiller l'ennui ; ainsi l'état de plénitude qui suit un repas trop copieux ou l'ingestion démesurée de boissons agréables ; et, cependant, s'il y a fatigue des organes surchargés, ne voit-on pas s'esquisser la philosophie amère de la nausée, les retours sur soi à goût de cendre qui sont la rançon des lourdes ivresses?
L'ennui est lié à l'état habituel de satiété. Quel est le contenu de cet état?
On peut y relever de l'épuisement, car il y a eu excès; du dégoût, caria jouissance recherchée a été mal conçue, mal conduite; et, enfin, élément caractéristique à préciser, une véritable maladie, un adolement du désir. Le désir vrai n'est autre chose qu'un besoin; la satiété qui éteint les besoins éteint les désirs. L'imagination se chargera de suppléer à cette disparition des appétits véritables; elle invente alors des caprices, qui sont larves, ombres, imitations de désirs ; des velléités sans objet, sans support organique. Cet homme qu'on croit heureux, parce qu'il se dit repu, n'est point satisfait dans son rassasiement apparent ; il se laisse envahir par des désirs larvaires et misérables, artificiels et morbides, fuyants et évanescents, sans représentation déterminée, sans force soutenue; désirs d'épuisé râlant, de jouisseur imbécile dont les sens s'émoussent et dont la pensée flotte. Ces fantômes dansants, ces velléités fantasques qui tra-
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versent le champ de la conscience en jetant des ordres dont l'exécution est impossible, sont les agents de l'ennui pour qui a livré sa vie à leur despotisme.
Nous passerons en revue ces phénomènes de satiété chez les riches et chez les habitants des capitales; mais indiquons auparavant les rapports de l'ennui avec le bonheur et avec le plaisir.
L'ennui et le bonheur. — Le bonheur n'a pas (!e comptes à rendre à l'ennui : l'un l'autre se nient réciproquement ; le bonheur est plénitude, extase, ivresse ; il dure peu ; il suffit pour qu'il s'évanouisse de constater son écoulement; il oscille entre l'inconscience et le désespoir ; s'il se prolonge il s'émousse, et l'on a lancé cette boutade : « Le bonheur est une envie de dormir. » Certains prétendent qu'on ne saurait être heureux tout un jour : « Le bonheur n'est autre chose que la satisfaction, et le propre de la satisfaction est de s'évanouir par cela seul qu'elle est là. Une fois qu'on a obtenu, on ne désire plus puisqu'on possède ; on trouve d'ailleurs la jouissance inférieure à ce qu'on avait imaginé, précisément parce qu'on l'avait rêvée permanente... Et le bonheur n'est pas, puisque, au moment où l'homme se croit heureux, il a déjà cessé de l'être ^ » Le bonheur est un éclair, un frisson, un souffle, un rien ; il n'existe pas en tant qu'absolu ; mais il com-
1. Scherer, Études sur la lillërolure contemporaine, t. IX, article sur « Le Bonheur ». de M. Sully Frudliorame.
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porte tous les degrés du relatif et il est iadéfiniment approximable.
L'ennui et le plaisir. — Le plaisir est en perpétuels démêlés avec l'ennui. Nous entendons marquer les points suivants : le plaisir échoue dans l'ennui, parce qu'il aboutit rapidement à l'épuisement et à la satiété; parce qu'il est un acte absurde en soi, qui contredit la réalité de la vie ; parce qu'il est un art difficile oià ceux-là seuls réussissent qui y portent une vocation éminente.
Le plaisir est une jouissance intense à base de sensualité. Cette définition met hors de cause les plaisirs intellectuels ou tous autres qui reposent sur la modération et sur l'habitude.
Une jouissance d'exception et voulue pour son intensité même entraîne des frais organiques considérables, des désintégrations énormes que l'être ressent obscurément. Le plaisir — particulièrement chez les faibles — apparaît comme un péché, parce que notre démolition intérieure, qu'il provoque, nous inquiète ; péché contre soi, contre l'instinct de conservation. Le jouisseur de tempérament, qui ne s'arrête que dans l'impuissance, rassasié jamais assouvi, finit épuisé; de la sensation sourde de sa destruction sortent les tortures de l'onnui.
Le plaisir échoue dans l'ennui, parce quil est une bravade, un acte suspendu dans le vide, aux lendemains de remords', en désaccord criant avec ce qu'on