CHAPITRE II
L'ennui revêt des formes diverses au cours de la vie. Ces formes sont-elles assez tranchées, leur physionomie est-elle assez riche en nuances pour qu'il y ait à leur consacrer une description spéciale? Nous le croyons.
Les périodes successives de notre existence, qui nous font des visages fort diflerents. sont aisément séparables; elles se distinguent jusqu'à s'opposer, et il arrive que le }noi d'aujourd'hui tourne le dos à celui d'hier; nous jouons tour à tour plusieurs personnages qui sont costumés chacun à leur guise, et, à nous rappeler nos changements de peau, la lile de nos figures laissées en route, nous soupçonnons dans le fond même de notre vie un singulier besoin de transformation et de métamorphose : c'est l'ennui inhérent à la vie même qui tend à se fuir par celle évolution sans fin.
Au surplus, la psychologie des âges de la vie entre-
LEXXUl AUX DIFFÉRENTS AGES DE LA VIE 100
prise sous run quelconque de ses aspects, est d'un intérêt permanent. Notre âge est notre grande affaire et le sujet sur lequel nous sommes le plus attentifs. Le monde existe pour nous en raison du parti que nous en pouvons tirer, et c'est le chiffre de nos années qui précise notre action et la détermine. 11 est donc intéressant de rechercher quels sont les rapports qu'entretient chaque période de notre vie avec le fait de l'ennui.
Commençons par l'ennui chez l'enfant pris à sa
naissance.
Que le nourrisson soit en proie à un ennui qu'il faut combattre, apaiser sans cosse, et qui renaîtra aussitôt, indéfiniment, c'est là une observation courante que les mères et les nourrices formulent à l'envi, prenant à témoin tout venant. Que voit-on en effet ? L'enfant exige qu'on se tienne à son service, qu'on l'amuse continuellement; il faut occuper ses yeux, son esprit, remuer sou corps, le promener, le distraire; on le divertit par des sons de voix, des mimiques, des grimaces, où les gens les plus graves s'appliquent, et revêtent complaisamment des apparences de pantins et de bouffons. Eh quoi! de quoi s'agit-il? D'une chose très importante : d'intéresser un enfant, de le consoler, alors que l'ennui lui arrache des
170 LENNUI
\ cris, des plaintes; abandonné à lui-même il tend les , bras dans le vide, il appelle au secours, épouvanté de ( sa solitude et de son néant. Tête vide, table rase, il a ^ grand besoin que la vie' entre en lui à flots et le remplisse; ah! que ses conquêtes sont lentes! que ses sensations incertaines sont vite eflacées ! aussi il s'ennuie terriblement. — Cet ennui trouve son apaisement dans les repas répétés, les ivresses de lait, les longs sommeils, mais quand Bébé rouvre les yeux, tout est à recommencer. Et voilà que de jour en jour le téméraire exigera davantage ; il fait efi'ort pour s'évader de ses langes, rompre ses lisières, sau- 1 ter hors de son berceau, mettre le pied sur la terre
1 inconnue et tentatrice ; il veut vivre ! la vie touffue et neuve lui est un pays de cocagne où il aura de quoi distraire son ennui.
Bébé grandit, il est l'enfant pour qui le monde est une féerie et une fête. Que lui demandons-nous? D'être heureux, de nous donner le spectacle de son bonheur qui nous attache à ses pas et nous retient émus devant ses ébats enivrés. Sa journée n'est qu'une cascade de jeux, un intarissable éclat de rire. Eh bien, à tout instant, cet enfant frôle Fennui et s'y blesse, lui doit des mouvements irrités, de singuliers caprices. Reconnaissons dans son impulsivité joyeuse, une énergie jaillissante; mais n'y a-t-il pas un excès d'agitation dans cette turbulence effrénée? Comme ses joies sont fuyantes et de nature impalpable ! L'enfant fait appel sans relâche à la nouveauté ; il n'a de goût
que pour l'imprévu; on dit que le présent le comble tout entier, qu'il se noie avec délices dans ses sensations faites à sa mesure ; et pourtant, sur un mot trompeur il quittera son plaisir du moment ; il se suspend à rhabitdeceux qui partent ; ses yeux se tournent vers une porte qui s'ouvre; toujours avide d'autre chose, il refera ailleurs son paradis. C'est que rien ne pénètre profondément dans son âme courte. Ses jouets ne le distraient pas longtemps ; il les brise avec curiosité et colère ; il varie à l'infini le thème de ses jeux, et quand son imagination est à bout de ressources, il introduit dans la récréation languissante, les rixes, des batailles avec ses compagnons. Cet âge n'est pas facile à contenter : il lui faut une somme exorbitante d'émotions et de secousses.
L'ennui, c'est la nécessité d'un coup ~de fouet, le besoin de toucher une sensation. L'enfant demande a manger sans faim, et, plus tard, homme, il boira sans soif; il dévalise les placards remplis ; il est le client attitré des pâtisseries ; il est un pillard effronté des jardins et des propriétés au temps des fruits qui mûrissent. Il est gourmand, il soupire après les plats sucrés, parce qu'il trouve à la vie un goût fade; il réclame des tartines où il y ait plus de confiture que de pain...
Il connaît aussi l'ennui mental, les premières tristesses du cœur, s'il n'a pas sa ration de flatteries, de caresses et de baisers.
Le divertissement préféré des enfants c'est le voyage.
Leur esprit incohérent, aux ficelles pendantes de polichinelle désarticulé, danse frénétiquement dans la ronde des impressions rapides et des images hrouillées ; à courir le long des routes l'ennui léger de cet âge, frisson à fleur d'épiderme, rencontre des excitations qui le restaurent.
L'ennui de l'adolescence a les traits imprécis de ces années indéfinissables où l'être façonne au petit bonheur ses formes et ses premiers rêves.
L'adolescent est sur le seuil de la vie, il la pressent; il la devine : elle sera demain son royaume où il est sûr de régner ; il attend, il s'interroge; qu'il fasse de cette attente un rêve charmant. L'ennui commence à limpalience; n'est-ce pas l'âge ingrat et gauche où les audaces sont des maladresses, où les paroles et les gestes manquent de musique et de beauté? Qu'il attende ! Defnam sera, sa baguette magique ; la nature sera son coup de théâtre.
Mais il y a autre chose dans l'adolescent qu'une âme aérienne qui rêve et se laisse bercer; son sort ordinaire est d'être un collégien. Le collège! Il n'est guère de lieu où l'ennui n'élise domicile sous des formes plus revêches et plus laides. Le collège est prison, promiscuité nauséabonde. Jamais lliomme plus tard, quelle que soit
sa malchnnre dans la vie hostile, n'aura cette figure renfrognée, craintive et boudeuse, qu'on voit à l'écolier sur les bancs de sa classe. SoufTre-t-il davantage de la privation do liberté ou des servitudes imposées à son esprit? Chaque tempérament se choisit sa torture, et ici les deux supplices s'associent et se confondent. Dans la suite, se retournant vers le passé, le temps des vacances apparaîtra au collégien comme un coin de paradis perdu, le seul temps où il ait vécu, et vivre n'enferme alors que de la joie, une adorable folie.
Son cerveau est aux travaux forcés ; il est tenu d'y introduire quantité d'excroissances parasites; de récapituler l'histoire des siècles, de s'assimiler des littératures et des vies de grands hommes à n'en plus finir. Et lui, et lui, quand sera-ce son tour de vivre? Le passé est mort, et dans le présent rien n'existe que sa personne naissante qui suffirait à remplir la terre.
L'ennui du collégien prend parfois les formes les plus malencontreuses et les plus pitoyables : haine des maîtres, brimades entre condisciples, paresse indécrottable, goûts inavouables, révoltes. Le pauvre diable cuit dans son ennui et s'y retourne avec des façons si navrantes qu'on hésite à sévir durement contre lui. Certes, nous ne disons pas que c'est là le temps le plus triste et le plus douloureux de la vie, — car la sensibilité est peu éveillée, chez la plupart, — mais assurément ce sont les années les plus grises et les plus maussades.
L'ennui de la jeunesse aux contours flottants est malaisé à décrire.
Le jeune homme est un être mal harmonisé, et il en souflre; il est doué de forces physiques exubérantes tandis que l'esprit directeur est imparfaitement développé; il est plein de désirs qui l'entraînent par tous chemins oii il s'égare, et, à travers ses incertitudes et ses erreurs, il est tenu d'enfanter péniblement sa personnalité. Son ennui tient àlasituation fâcheuse quela société lui fait, et surtout à son imagination qui ne saurait se soustraire aux conditions qui la déterminent.
La jeunesse a l'appétit de la vie, un appétit formidable, qui s'emballe jusqu'à vouloir le tout, l'absolu. Le jeune homme ne jouit de rien, parce qu'il désire tout : il déprécie la réalité au nom d'un idéal impossible, et ses désirs prennent le mors aux dents pour l'emporter dans l'infini.
L'amour est encore sa meilleure affaire : tout l'y invite et la nature le veut. Il en tire peu de parti, faute de savoir aimer; il connaît le plaisir, mais il triomphe à peine; il n'embrasse point le monde des femmes dans sa diversité. N'importe, il fait de l'amour son délire, la torture de son imagination et de toutes ses heui'cs; il se représente le bonheur sous cette
espèce unique, et, se donnant à cette chasse fantastique, il ne saurait goûter l'intérêt des objets rapprochés. L'âge suivant le dégrisera de cette idée fixe, si fatigante en somme, et le réconciliera avec la réalité totale : délivré des tourments invraisemblables qu'il s'administrait, il croira être délivré de l'ennui.
C'est qu'aussi bien le jeune homme demande à l'amour, dont il exagère la valeur, un apprentissage de sa personne; il fait à cette école l'essai de ses façons propres et de sa virilité'. 11 est un être inachevé; sa volonté est débile, son moi inconsistant échappe à ses prises ; il est en quête de sympathies qui le soutiennent ; il est impatient de ses premiers succès qui le rendront fier.
L'indétermination de sa personnalité est l'énigme qui tout d'abord l'irrite et l'affole; regardez : on dirait un aveugle aux bras implorateurs. Il demande à tous ee qu'il vient faire en ce monde, par quelles routes il doit cheminer; il frappe à toutes lesportes; il lance de tous côtés des lettres d'une prolixité redoutable, où vagit son âme non débrouillée. Que veut-il? Se connaître, et aussi, sur toutes choses, savoir la vérité vraie. Mais
1. Voir la peinture charmante de l'âme du jeune homme au début de Mademqiftelle de Maupin : « Ce n'est pas la femme que je veux, c'est une femme, une maîtresse; je la veux, je l'aurai, et dicià peu; si je ne réussissais pas, je t'avoue que je ne me relèverais pas de là. et que j'en garderais devant moi-même une timidité intérieure, un découragement sourd qui influerait gravement sur le reste de ma vie. Je me croirais manqué sous certains rapports, inharmonique ou dépareillé, contrefait d'esprit ou de cœur; car enfin ce que je demande est juste, et la nature le doit à tout homme. Tant que je ne serai pas parvenue mon but, je ne me regarderai moi-môme que comme un enfant, et je n'aurai pas en moi 4a confiance que j'y dois avoir. » Théophile Gautier.
17»; LENXUI
que cette incertitude est douloureuse! cette marche trébuchante dans les ténèbres est le cauchemar de l'ennui'.
L'ennui du jeune homme naît de sa recherche éperdue du bonheur ramenée parfois à des sommations impérieuses adressées à une bouteille de Champagne ou à un bock. Le bonheur est la satisfaction d'un moment qui suit la vicloire d'un jour; ou encore l'acceptation résignée de notre vie journalière dûment aménagée; ou l'apaisement repu de l'âge, le pli de notre sourire rassasié. Le jeune homme ne le comprend pas ainsi: il lui faut lexlraordinaire ; des joies en rapport avec l'énergie de sa force physique et l'intensité de ses désirs. 11 prodigue ses pas errants, il risque des élans qui sont suivis de profondes chutes. 11 y a de l'angoisse dans cette exploration passionnée de la vie, dans cette aspiration universelle, ces questions posées à tout venant, ces éclats hystériques ; telle heure est décisive où nous avons joui ou souffert et fixe notre humeur pour des années ; le jeune homme a peur de toutes ses expériences ; il a tout à découvrir, et n'y voyant clair ni en lui ni au dehors, il agit sous l'impulsion de l'ennui-.
Cependant il met la main à la pratique de la vie; il a
1. « La jeunesse diffère de l'âge mùr, mentalement, en ce que, dans l'esprit jeune, la proportion des problèmes l'emporte sur celle des solutions, tandis que l'esprit 7-a.isis est plein de solutions et presque vide de problèmes. » Tarde, La Lorjique sociale, 2' édition, p. 8; Paris, F. Alcan.
2. « Ce qui trouble, ce qui rend malheureuses les années de jeunesse, c'est la chasse au bonheur, entreprise dans la ferme supposition
un métier ; il entre en relations serrées avec les hommes . Inévitablement la réalité le blesse. Il est tout enveloppé de rêves présomptueux, et pris dans Fengrenage d 'une occupalion machinale, adoptant un mode de vivre imposé par l'ordre social, il envisage avec désolation Finsignifiancedu poste où il se tient et se convainc de la niaiserie de son rôle. Son sort de débutant lui assigne les tâches de rebut; il est candidat empressé aux besognes humiliantes; les adultes avisés qui ont l'avance détiennent avec des airs béats les postes de choix; lui, nouveau venu, se glisse par les portes basses, accepte les prix au rabais, reçoit en s'inclinant les rebuffades. — D'ailleurs, en tout état de cause, ses débuts sont difficultueux, et il n'y voit pas suffisamment clair dans ce qu'il fait; il n'est point délectable à lui-même; il multiplie les pas de clerc et les fautes d'écolier. Dès lors il se mêle de l'ennui, ou autrement dit de la souffrance, à ses paroles bégayées, à ses actes tâtonnants, à ses plaisirs stupidement bruyants qui sont la réaction de son état insupportable.
L'ennui dans la jeunesse prend la forme fréquente du découragement. A vrai dire le découragement n'a pas de raison d'être en ces années de force neuve oii
qu'on peut le rencontrer dans l'existence. C'est là la source de l'espérance toujours déçue, qui engendre à son tour le mécontentement... Aussi sommes-nous pendant la jeunesse presque toujours mécontents de notre état et de notre entourage, quels qu'ils soient, car c'est à eux que nous attribuons ce qui revient partout à l'inanité et à la misère de la vie humaine, avec lesquelles nous faisons connaissance pour la première fois en ce moment, après nous être attendus à bien autre chose. » (Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, p. 272.)
178 LENNUI
l'on est capable du meilleur et du pire, etde 'tout réparer. Nous dirons qu'il procède de l'imagination qui s'effraie, et du juste sentiment des diflicultés que nous aurons à vaincre avant d'arriver au bonheur. Lisez les mémoires des hommes devenus illustres : en dépit de l'élan qui les soulève et qui va les porter aux sommets, c'est dans leur jeunesse qu'ils se montrent le plus abattus ^ — Plus tard notre parti est pris : nous avons dit amen au destin; grave ment, dans notre coin, nous rongeons notre os.
Ce découragement se marque parfois de ce trait singulier : le jeune homme se persuade que sa mort est prochaine; il ne se sent littéralement pas le courage de vivre; un mal de langueur Tenvahit ; il songe au cloître; il tourne autour du suicide; c'est lennui qui le tient ensorcelé, lui soufflant des sottises.
L'ennui dans la jeunesse est le travail de l'imagination qui se tourmente; il est appelé à subir de curieuses transformations. Le jeune homme sent qu'il est un être sans Ugure personnelle, dédaigné d'une société qui l'ignore ; il ne connaîtra la douceur de vivre qu'après avoir conquis son originalité. Eh bien, il jure qu'il sera grand, glorieux, que son nom sonnera à tous lesclairons de la renommée. Oui, il ne lui faut pas moins que la gloire escomptée, à brève échéance, pour le consoler de l'ennui de ses vingt ans,
1. « Non, je ne regrette rien de ma jeunesse! s'écrie Flaubert, je mennuyais atrocement! Je rêvais le suicide! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles... »
pour qu'il consente à vivre la vie telle qu'il la devine, assurément odieuse sans la transliguration qui lui viendra de notre succès. Il prend en pitié la foule sans nom, grouillant par toute la terre, appliquée à des travaux de fourmis et de taupes. Comment avoir la force d'exister si Ton n'est pas un être d'exception, à qui tout empire est reconnu, aux mains de qui toutes les joies arrivent I C'est entendu, il aura la gloire! et il prononce tout bas sa devise orgueilleuse, les mots sacrés de sa gageure : Aitt Cesa?' aut nihïl.
Cette aspiration sourde ou avouée à la notoriété lui dicte son admiration fanatique pour les hommes célèbres ; il leur voue un culte superstitieux; mais tandis qu'il prépare l'œuvre qui l'illustrera, ou qu'il médite le scandale, le saut périlleux, l'attaque d'épilepsie, destinés à ameuter les passants, les années marchent et elles vont vite ; la jeunesse est un délire que le temps guérit, et l'homme mûrissant qui s'adapte chaque jour au train ordinaire du monde s'aperçoit qu'on peut être heureux à passer inconnu et sans l'investiture de la gloire.
A défaut d'ambitions intellectuelles, le jeune homme s'impose la conquête de l'argent, il vise le gros lot ; surtout il lui faut des illusions, une étoile ; il môle des chimères à sa vie qui le conduisent à la bataille ; de même l'imagination des poètes de l'antiquité faisait descendre les dieux dans les rangs des combattants.
Mais l'ennui n'a pas toujours le temps d'attendre, et heureux ceux qui l'apaisent en lui donnant des rêves d'avenir à dévorer. Las de n'être rien et de vouloir
180 L'EXXUI
tout, le jeune homme en arrive au découragement couché par terre, au dégoût léthargique qui demande un cordial immédiat; il s'adresse alors aux jouissances faciles, auxquels on accède sans délai et sans apprentissage. Il a des doutes cruels sur la réussite finale de ses ambitions; que, du moins, ses moments de plaisir aient l'air d'être des victoires et soient réussis ! Regardez-le s'amuser et vous surprendrez l'aiguillon de l'ennui dans ses ébats débridés : c'est à tout propos un crescendo brutal, une outrance suspecte, une frénésie désespérée. Le jeune homme s'amuse en fou, qui joue à se détruire, en lourdaud aussi qui passe à côté des finesses et des nuances; s'il croyait à l'avenir, il aurait souci de ce corps qu'il malmène et qui portera le poids des années futures; mais il n'y croit pas; il ne voit pas à deux pas devant lui; il ne voit, il ne sent que l'heure présente, si laide, si étoufl'ante, qu'il en perd la tête, et ses divertissements tapageurs trahissant la peur de la vie, sont une façon de s'étourdir.
Parmi les plaisirs à secousses violentes, disons qu'il goûte particulièrement le délire de l'alcool. Il boit, il allume un punch dans son cerveau et il semble que ses facultés se décuplent; les fumées de l'ivresse se marient à ses rêves; pendant un moment l'alcool condensateur de l'énergie vitale et producteur de fantasmagories, \ vient au secours de son indigence, le relève de sa nullité; ce pauvre d'esprit est transformé en riche imaginaire ; pour une heure il lui est fait don d'une force
illusoire ; ses pensées et ses gestes ont des hardiesses imprévues; en lui s'esquisse, passager et croulant, un état psychique, fait de supériorité et d'aisance, qui sera plus tard le sien, fixé et organisé, le don de l'âge, la fleur éclatante de sa maturité.
Résumons : le jeune homme s'ennuie parce qu'il convoite l'absolu, tandis qu'il se heurte à un monde fermé et hostile; il est l'apprenti maladroit de la vie décevante; relégué dans les emplois inférieurs,, il est tenu en laisse par sa famille, dominé par ses maîtres, cerné par ses devanciers; souvent sans argent, toujours sans prestige, il se morfond dans l'attente d'un miracle, de sa destinée glorieuse qui tarde bien à venir ; le rêve sera son refuge, et la déclamation passionnée; selon la mode du temps et au choix de son tempérament il sera Hamlet, Werther, René, Ohorraann, héros de l'ennui qui portent la marque de la jeunesse ; ou bien il va aux excès sensuels où il s'étourdit; il aspire agrandir, à parvenir à cet âge adulte qui, espère-t-il, lui conférera la pleine possesion de son être et une puissance effective.
L'ennui de l'âge mûr n'est plus un acte de l'imagination qui, dans son ensemble, a décru; il résulte de la vue claire de la réalité pratique et de la décadence de notre corps miné par le temps.
L'adulte est monte en grade ; il a conquis son rang social, sa part do puissance ; a-t-il mis la main sur tous les biens qu'il avait visés? Non, sans doute, et ^es déceptions font plus que balancer ses triomphes. Mais il s'est arrangé à l'amiable avec le destin, il le tient quitte (le ce qu'il n'a pas reçu et marque son contentement de ce qui lui est acquis. Cet homme est-il heureux ? Il ne dit pas cela; il se déclare satisfait parce qu'il conclut à la modération qui abdique, à la sagesse qui n'en demande pas plus ; il rend grâce au sort qui ne l'a pas maltraité davantage ; sa satisfaction équivaut à l'acceptation résignée d'un grand malheur; et dans les jouissances où il s'est établi, dans les domaines fastueux où il règne, il porte un sentiment fixe de lassitude et d'indiiîérence qui est proche parent de l'ennui K
Toutes choses se sont changées pour lui en réalité.
La jeunesse à vision éblouie et confuse mêlait le réel et l'imaginaire, le possible et l'impossible. L'âge mûr sépare nettement ces deux mondes ; tout se tasse sous son regard, tout se définit lourdement; le rêve est retranché de notre vie mentale assagie; plus de vagabondages ; notre escorte de chimères a fondu ; notre esprit
d. « Quand j'ai revu, au bout de quelques années, une personne que j'avais connue jeune, il m'a toujours semblé voir quelqu'un qui avait éprouvé quelque grand malheur. Lair de joie et de confiance n'appartient qu'au premier âge : et le sentiment de ce qu'on perd et des incommodités physiques qui s'accroissent de jour en jour donne aux plus frivoles, aux plus gais et même aux plus heureux un visage et une attitude qu'on appelle graves et qu'on devrait plutôt appeler tristes, si l'on songe à l'aspect de la jeunesse et de l'enfance. » (l.eopardi.)
L F.XN'L'l AUX DIFFÉRENTS AGES t)E LA VIE 183
sommé de tout dire nous a d(5voilé ses limites; nous ne tenons pour existants que les seuls objets à notre portée, et sous la prise directe de notre activité. Quelle perte que celle de nos songes! en être réduit à ce qu'on a; jouir, sans roman ni folie, avec une précision sèche de spécialiste et de désabusé !
Nous savons au juste ce que valent nos titres, les honneurs dont nous sommes accablés ; des biens qui sont nôtres, nous n'attendons ni émotions ni surprises; l'habitude en amortit la douceur et l'analyse en réduit chaque jour le contenu, en accuse les contours jadis agréablement indécis. La réalité, c'est notre jardin d'un arpent, et non pas la forêt de Fontainebleau ; c'est notre femme, et non pas toutes les femmes; c'est la ville que nous habitons, et non l'univers ; c'est notre champ cadastré que mesurent nos pas d'automate. Toutes choses sont tirées de leur brume, se découpent à arêtes dures ; et l'adulte, qui juge tout et qui se juge, fonde son ennui sur sa vision analytique du monde, sur un réalisme systématique, tranchant et dur.
Cet ennui dépressif et morne a des causes plus particulièrement physiologiques, à savoir l'induration de nos sens, l'ankylose de l'esprit, et d'un mot la dégradation progressive de notre vitalité. Moins de sensations sont enregistrées ; notre curiosité a fléchi ; par paresse, par indifférence, nous nous communiquons aux autres difficilement; le cerveau se repose dans des somnolences. Jadis la vie entrait en nous par tant de
portes et avec un beau tapage ; notre système nerveux sonnait des carillons étourdissants. Aujourd'hui tout s'éteint, le gris gagne ; quel vide, au dehors, et en nous, quel silence ! la dorure des objets s'en est allée; nos pensées qui étaient une prairie vivante se fanent, les fleurs d'autrefois se rangent dans l'herbier; nous ne savons plus respirer les roses; nous demandons grâce à l'amour...
L'intelligence qui s'alourdit ne fait plus de conquêtes ; on ne lit plus, on relit; c'est le temps des rabâchages; on se répète, on se copie; nos actes ont perdu leur intensité savoureuse,leur alacrité crépitante, et s'achèvent en réflexions amères, en déceptions navrées.
Dans le champ dévasté de notre âme il n'y a plus que ballons dégonflés; l'amour, l'honneur, le devoir, la vertu, qu'est-ce que c'est que ça? Qui donc a rencontré ces sublimes fantômes? Pris d'un mauvais sourire, nous n'osons plus même en parler. L'élan intérieur diminue; il est brisé par de continuelles fatigues; finis l'imprévu qui peut mener loin et les coups de tête qui nous font connaître un autre monde; au jour qui passe, et que nous ne distinguons pas de tant d'autres jours pareils, nous ne nous donnons qu'à demi; nous adoptons un mode de vivre prudent, réfléchi et terne qui est une forme de l'ennui.
La maturité professe une philosophie désillusionnée; c'est l'âge de la critique acérée; les flèches de notre carquois ont ce qu'il leur faut de poison. Quels
éplats de verve ! Comme nous bafouons la mascarade humaine ! Comme nous nous raillons nous-mêmes! Ne serait-ce pas de la gaieté? C'est plutôt de la colère et un besoin de se réchauffer par un jeu de massacre; dans ces années difficiles, où tout ce^que nous avons aimé nous quitte sans retour, oii il s'agit de pallier ses défaites, de se retirer avec grâce, on ne saurait au service de sa dégringolade mettre trop d'esprit.
L'ennui du déclin est lié à l'amincissement de notre étoffe corporelle, à l'envahissement de la sénilité ; il traduit les faux pas de nos fonctions, la flétrissure de nos tissus ; il est le reflet dans l'esprit de notre physiologie avariée, des digestions laborieuses, des insomnies où l'on rumine les pensées noires, de l'impotence cérébrale, de nos défaillances et abdications de toutes sortes. On s'ennuie à propos de rien, comme « on prend froid » à tout instant, par déperdition rapide de la chaleur vitale diminuée. Le physique a craqué; il ne faut plus lui demander des extases; notre chair est vidée, elle ne sait plus suer de la joie.
L'esprit plus que le corps est apte à se renouveler et maître de lui-même ; Ariel aux mille ruses, il a de quoi voiler sa décadence. On aime les idées, on en jouit, au lieu des sensations qui nous font faillite; on se transporte dans l'abstrait : conversations, élans platoniques ; il y a une richesse mentale un peu fictive qui nous tient lieu de nos possessions sensuelles qui ont péri. Tout nous trahit, tout nous quitte : habitons dans notre âme.
180 LENXUI
L'ennui de Tàge mûr est insidieux, il mord sans aboyer; la pesanteur dos années nous sauve de ses agitations douloureuses ; toutefois il est toujours là, et il
a pour fond une pensée de désespoir. Cet homme dont le sang se glace, s'effraie ot parfois se révolte ; doiL-il déjà se rendre à la mort? Il faut se hâter de vivre quand on est près de mourir. Il galvanisera ce corps qui devient cadavre. «' Oh ! une fois encore avant que la lumière de ma vie s'éteigne, que mon cœur se brise, une fois encore, avant de mourir, je voudrais jouir d'un amour de femme' ! » Mais s'il a jeté ce cri avec le poète, il devra compter avec les affres de la maladie menaçante; ou, pantin de l'ennui dont on s'amuse, il va jouer, dans l'amour qui ne veut plus de lui, les jocrisses de vaudeville.
L'ennui du vieillard repose sur le désenchantement absolu et sur l'obsession de la mort.
Le vieillard est-il toujours un désenchanté? Assurément, soit qu'il fasse le compte de ses pertes et de ses défaites ; soit qu'il prenne en pitié les biens acquis dont il ne peut plus jouir.
Le cours de la vie est une succession d'états d'àmc mystérieux et multicolores dont la variété nous ravit.