Henri Heine
Dans la vieillesse l'évolution du moi est terminée; une pensée fixe et douloureuse hérite de celles qui l'ont précédée : c'est l'ennui, souffrance multiforme et indéfinissable qui est l'aboutissant de tout : joies et douleurs, victoires et revers. Et c'est ici l'ennui irréparable et sans plasticité, l'épuisement définitif et sans résurrection, l'ennui fait de cendres et de déchets, qui est somnolence invincible et envie secrète de mourir.
L'ennui delà vieillesse est sans réaction, sans fièvre. Le vieillard ne saurait élever contre son sort une protestation sérieuse; la condamnation à mort est acceptée ; il n'espère pas que les lacets du destin qui l'étrangient un peu plus chaque jour se desserrent. Sans doute il s'est démis du métier qui l'entretenait dans une inconscience relative. Il cultive alors son désenchantement, de même que l'affligé vit de sa tristesse. Détrompé sur tant de choses, il est pris d'un désir de vérité; il veut connaître le vrai sur son propre compte, sur les autres, savoir quelle sorte de pièce il a jouée, quelle tragédie ou quelle farce ; puisqu'il en est au cinquième acte, il est bon que tout se découvre ; il ne veut pas mourir sans avoir compris'.
Il se souvient, et ce sont particulièrement nos erreurs qui se rangent en bataille contre nous; nous les reconnaissons comme nôtres et comme étrangères, nous en trouvant à jamais séparés. Cependant il arrive que leur
1. L'approche de la mort crée un état émotif favorable à l'illumination de l'esprit; bien des gens ne comprennent la vie et le rôle qu'ils ont joué qu'au moment de mourir. La mort dégrise.
nombre paraisse formidable et que leur ligue soit accablante; la mélancolie sénile s'accompagne fréquemment d'humiliation dépressive, d'un sentiment d'indignité.
Le passé règne dans l'esprit dévasté du vieillard, maison en ruines livrée aux revenants ; ses quarante ans de vie consciente l'ont peuplé d'images travaillées et mises au point, qui s'opposent aux impressions pâles du jour présent. Il est un survivant; il demeure seul dans un monde renouvelé auquel il n'a pas la force de s'intéresser*. On attend son héritage, et les enfants qu'il appelle à lui pour s'égayer lui arrachent des sous. Ajoutez que sa parole est décourageante ; ses discours qui effleurent la cime des choses et des idées sont semblables aux éblouissantes passes d'un prestidigitateur jonglant avec des têtes de morts; maishalte-là! les mots ne sont pas la vie ; on n'enferme pas le monde dans la coquille de noix d'un aphorisme ; il y a des trésors de sensations à découvrir dans telle maxime de votre expérience que vous nous jetez, dédaigneuse et lapidaire.
L'ennui chez le vieillard ne fait qu'un avec l'obsession de la mort. Cet homme à bout d'années n'ose plus hasarder un mot d'avenir ; il se redit continuellement le chiffre de son âge ; il le confie au premier venu pour lui demander une parole d'encouragement;
1. «De toutes les maladies, la plus affreuse, c'est la vieillesse, non seulement parce qu'elle est incurable, mais parce qu'ainsi que les maladies contagieuses elle écarte tout le monde, et plonge dans un ennui qui est le plus grand et peut-être le seul malheur de la vie ; oui, le seul, je ne m'en dédis point, excepté les douleurs. » (M"" du Defîand, lettre de 1178, Correspondance pub liée par le marquis de Saint- Aulaire.)
il fouille son hérédité, il suppute ses chances de longévité.
La lutte contre la mort le tire de l'engourdissement qui le gagne ; une terreur folle l'agite qui est sa défense contre l'ennui léthargique où il succombait ; il y a dans l'air une mauvaise nouvelle. Combat atroce et captivant ! Dans ce duel effrayant contre un adversaire qui a trop d'alliés, à cette heure de lumière tombante oii tous les coups portent, où les blessures ne se cicatrisent plus, on est sans cesse louché ; mais il s'agit de vendre cher une vie que nous avons aimée et dont les minutes deviennent précieuses.
L'ennui propre aux différents âges de la vie, jeu d'imagination, atteint particulièrement ceux qui ont le loisir de s'y livrer, et qui pensent à leur âge avec des airs attendris, se regrettent dans les jours écoulés ; et ce sont les poètes, les rêveurs, les jouisseurs et les femmes.
L'ennui qui se mêle à nos divers sentiments se présente sous les aspects les plus variés : est-ce lui qui domine toujours dans les états que nous allons dire ? Non, mais il suffit qu'il ait apparu à leur origine ou qu'il leur ait donné sa marque, pour que nous les retenions à son nom. La marque de l'ennui, nous le savons, c'est la souffrance qui parfois s'enveloppe de déguisements singuliers, dans le but de se fuir. Habile à se servir du masque, relevons quelques-unes des formes que prend l'ennui.
L't-NNUI DANS SES FORMES niPERSONNELLES
L'ennui règne à l'état permanent dans la multitude. Quelle est la rumeur qui sort des foules ? A une certaine hauteur tout se résoud en gémissements. Personne n'est content de son sort. Des races entières ont mau-
LES l'UUMKS QUE PREND LEXXUI l'.ll
dit Texistcnce et ont élaboré des religions de désespoir ou des philosophies pessimistes; l'humanité est travaillée par un mal secret et ne connaît pas le repos.
L'ennui estle principe des révolutions, desguerres^ L'humanité est inquiète, avide du mieux ; elle a toujours été en guerre, en révolution. La paix n'a-t-elle point sa douceur? Est-ce que le foyer construit pierre à pierre n'est pas préférable au risque dangereux de l'inconnu? Non, perçant à travers tout, l'ennui est le plus fort. On quitte sa maison, sa famille, et il y va de la vie. Qu'importe, on aura été au delà de l'horizon, on aura changé d'âme, et on court les aventures afm de revenir homme nouveau.
L'ennui crée des messies qu'il auréole. La foule juge sa misère intolérable ; on paie trop cher le malheur d'être né ! n'y aura-t-il pas une délivrance ? Des rêves fermentent dans son âme obscure; des visions se lèvent de terre promise, de paradis perdus ; qui nous y conduira ? Un fou passe, un charlatan, qui nous promet des prodiges ; on l'acclame, on marche à sa suite ; l'ennui a trouvé un sauveur.
Pour gagner le cœur de la foule il faut parler à son ennui. Elle fait ses élus de ceux qui ont pitié de sa détresse-; elle demande à ses guides des paroles d'encouragement ; elle reconnaît pour ses prophètes ceux qui lui annoncent la bonne nouvelle^ des temps nou-
1. « La France s'ennuie », parole de Lamartine, à la veille de la révolution de 1848.